Alors que je continue d'explorer la chambre, une pulsation sourde remonte dans ma nuque. Un élancement douloureux qui se propage jusqu’à mes tempes. Je grimace. C’est comme si la douleur attendait ce moment précis pour se réveiller, pour me rappeler que mon corps aussi a été brisé quelque part. Pas seulement ma mémoire.
Je porte une main à ma nuque. Ma peau est chaude, tendue, douloureuse sous mes doigts. Je ferme les yeux quelques secondes… mais les pensées affluent, incontrôlables.Trop de choses. Trop de questions. Tout est flou, mais tout est lourd.
Ce lieu trop familier.
Cet homme trop calme.
Ce miroir où mon propre reflet me semblait emprunté.
Et maintenant… cette chambre qui me ressemble trop.
Je suis fatiguée. Pas juste d’une fatigue physique… c’est plus profond. C’est cette sensation étrange d’être piégée entre deux réalités : celle qu’on me montre, douce, maîtrisée… et celle que je sens gronder, quelque part, comme une vérité qui refuse encore de s’ouvrir.
Je m’approche lentement du lit, hésitante. Je ne me sens pas tout à fait légitime d’y entrer. Pas complètement chez moi. Mais pas étrangère non plus.
Alors je m’assieds au bord, d’abord, les épaules tendues. Et doucement, je me laisse glisser en arrière.
Juste un instant, me dis-je. Juste le temps que la douleur passe.
Le matelas cède sous mon poids avec une souplesse parfaite.
Je pose ma tête contre l’oreiller… et un frisson me traverse. Il est tiède.
Comme si quelqu’un y avait dormi récemment. Ou comme si je retrouvais une empreinte ancienne, la mienne peut-être. Je ferme les yeux. Juste pour quelques secondes. Mais les secondes deviennent longues. Et dans le silence, mes pensées tournoient.
Des questions sans fin, sans réponse.
Des éclats d’images, flous. Des bruits. Une sirène peut-être. Un cri. Du sang ?Puis tout s’efface. Le sommeil me cueille sans prévenir.
Pas un sommeil paisible.
Plutôt un refuge.
Un repli.
Un abri contre tout ce que je ne comprends pas encore.
Je sombre.
Et dans cette chute douce, le dernier visage que je revois, c’est le sien.
Et je déteste à quel point il me rassure.
Je dors.
Mais ce n’est pas du vrai sommeil.
Je flotte entre deux eaux.
Quelque chose me tire en bas. Quelque chose de lourd.
Une sensation d’étouffement.
Des bruits secs.
Des voix, peut-être. Non… des cris.
Un impact. Brutal.
Des lumières qui clignotent.
Et cette douleur dans ma poitrine.
Brûlante. Tranchante.
Il y a une odeur de métal.
Quelqu’un tombe. Quelqu’un halète.
Je ne vois rien, mais je ressens tout.
La panique. La terreur.
La chaleur poisseuse contre ma peau.
Le silence soudain.
Puis… des pas.
Je veux crier mais ma gorge est sèche.
Je veux courir mais mes jambes sont collées au sol.
Je veux comprendre.
Mais tout m’échappe.
Un souffle.
Un dernier souffle.
Juste à côté de moi.
Je me réveille en sursaut.
Le cœur battant à rompre mes côtes.
L’air me manque.
Je suis assise dans le lit, les draps froissés autour de moi, tremblante.
Le silence de la chambre me tombe dessus comme une chape. Mais ce que j’ai vu… ce que j’ai ressenti…
Je ne l’ai pas inventé.
Je suis encore haletante, les bras autour de mes jambes repliées, quand la poignée tourne doucement. La porte s’ouvre sans un bruit.
Il apparaît dans l’embrasure, baigné par la lumière chaude du couloir.
Ethan.
Il tient un plateau entre ses mains.
Un bol fumant, un verre d’eau, et une plaquette de comprimés posée près d’une serviette roulée avec soin.
Ses yeux me trouvent aussitôt.
Et dans son regard, quelque chose se crispe. Il referme la porte derrière lui, d’un geste lent.
Ses pas étouffés approchent, prudents.
Il ne dit rien tout de suite, mais son silence est lourd d’attention.
Quand il s’approche du bord du lit, je remarque qu’il a changé de vêtements.
Un pull gris foncé, simple, mais bien coupé. Il sent le linge propre et quelque chose de boisé, d’apaisant.
Il dépose le plateau sur la table de chevet, puis se tourne vers moi.
Son visage s’adoucit.
- Tu trembles, murmure-t-il. Tu as fait un cauchemar ?
Je ne réponds pas. Je n’en ai pas la force. Mon regard glisse vers la nourriture, puis vers les cachets.
Il les pousse doucement vers moi, comme s’il voulait m’enlever toute décision à prendre. Ses gestes sont précis. Attentionnés. Trop, peut-être.
- Ta nuque te fait encore mal, non ? Tu n’as pas mangé ce soir non plus.
Il baisse légèrement la tête, cherche mes yeux. Pas de reproche dans sa voix.
Juste cette douceur dérangeante… comme si j’étais fragile. Brisée. À réparer.
- J’ai mis du bouillon et un peu de pain grillé. Et ce sont juste des anti-inflammatoires légers, tu peux les prendre sans souci. Mais tu dois avaler quelque chose d’abord.
Il parle bas. Lentement. Comme s’il avait peur que le moindre mot de trop me fasse fuir. Et moi, je suis là, incapable de le regarder en face trop longtemps.
Parce que ce que je ressens me trouble.
Cette présence, cet homme…Son calme me dérange plus que s’il s’était énervé.
Et cette inquiétude vraie dans ses yeux me tord l’estomac.
Je hoche simplement la tête, sans rien dire. Mais mon cœur bat encore trop vite. Et si je ne me souvenais pas de lui…
Pourquoi son regard me faisait autant d’effet ? Je redresse un peu le drap sur mes jambes, mal à l’aise. Son regard ne me met pas en danger, mais… il me voit. Là. Allongée.
Et je n’aime pas ce que ça me fait ressentir. Cette impression d’être fragile. Nue dans mes silences.
Je l’observe du coin de l’œil pendant qu’il replace la serviette sur le plateau, comme s’il s’appliquait à ne pas envahir l’espace plus qu’il ne le faut.
- Il est… quelle heure ? je murmure.
Il relève les yeux vers moi, un peu surpris par la question.
- Tard. Presque vingt-trois heures.
Je hoche la tête doucement, puis mon regard glisse sur la pièce, comme pour éviter le sien.
- Il n’y a pas d’horloge, je remarque à mi-voix. Je...n'en ai vu aucune.
Je sens son hésitation avant même qu’il ne réponde. Une fraction de seconde trop longue. Comme un silence qu’il essaie de maquiller.
- Tu n’en avais pas besoin, dit-il en relevant le plateau. Et… le médecin dit que les écrans, les chiffres, tout ça, ça peut perturber les premiers jours, quand on a une commotion.
Il parle sans me regarder vraiment.
Comme s’il s’était préparé à cette question. Comme si sa réponse était soigneusement posée… mais pas vraiment naturelle.
Je me tais.
Pas parce que je suis rassurée.
Mais parce que je ne sais pas quoi faire de cette gêne qui flotte entre nous.
Je n’aime pas son ton trop calme.
Je n’aime pas non plus le fait qu’il semble avoir une réponse à tout. Et pourtant, je ne peux m’empêcher de penser qu’il m’a apporté de quoi manger. Qu’il est venu. Qu’il a veillé. Et que peut-être… il ne fait que ce qu’il peut.
Je m’appuie contre les oreillers, la nuque encore tendue. Il ne bouge pas tout de suite. Je sens qu’il attend quelque chose. Une parole. Un geste.
Mais je reste là, à fixer les draps, incapable de savoir si je veux qu’il parte… ou qu’il reste encore un peu.
Il finit par s’approcher, pas trop près, et s’arrête au pied du lit.
- Je vais te laisser manger tranquille, dit-il avec cette douceur qu’il maîtrise trop bien.
Je lève les yeux vers lui. Et je ne sais pas pourquoi, mais j’ai envie de le retenir. Peut-être par peur de me retrouver seule avec ce cauchemar qui me colle encore au corps. Ou parce qu’au fond, une partie de moi cherche une présence familière, même factice.
- Ethan…
Il s’arrête net. Son prénom semble le frapper plus fort que prévu.
- Tu peux rester un peu ? Juste… le temps que je mange.
Ses yeux s’adoucissent encore, mais cette fois, je crois que ce n’est pas feint.
Il hoche la tête, tire discrètement un fauteuil et s’assied, un peu en retrait, dans la pénombre.
Je tends le bras pour attraper le plateau. Une odeur de soupe chaude, de pain grillé. Ça me réconforte.
Je commence à manger, lentement. Il ne parle pas. Et ça me va. Je sens juste son regard parfois, posé sur moi.
- Merci, je murmure après quelques bouchées.
Il ne répond pas. Mais je crois voir un sourire léger se dessiner sur ses lèvres.
Il reste là, silencieux, comme une ombre apaisante. Et pendant quelques instants, je me surprends à ne plus trop me poser de questions.
Mais ça ne dure jamais bien longtemps.