Finalement je m’apprête à sortir du bureau quand une pensée brutale me traverse. Elle claque dans ma poitrine comme une détonation muette. Mais au fait… je suis qui, moi ? Je m’arrête net.
Pas qui je suis pour lui.
Pas qui il dit que je suis.
Qui je suis… tout court.
Mon prénom, oui. Il me l’a dit. Léa.
Mais après ça, le vide. Une brume épaisse, collante, accrochée à chaque recoin de ma mémoire.
Je n’ai aucun souvenir de mon métier, de mes habitudes, de ce que j’aimais. Rien. Pas même un visage familier, pas même une émotion qui me ressemble.
Je me retourne lentement. Il est resté près du fauteuil, les bras croisés, comme s’il s’attendait à ce que je revienne sur mes pas. Il lit dans mes pensées avant même que je parle.
- Tu allais me demander qui tu es, n’est-ce pas ?
Je hoche la tête, presque honteuse. Mais lui ne sourit pas. Cette fois, son visage s’adoucit d’une manière différente. Plus vraie. Plus grave.
- Tu t’appelles Léa. Tu as vingt-quatre ans. Tu es avocate, spécialisée dans le droit pénal. Une brillante avocate, d’ailleurs. Persévérante, acharnée… un peu têtue aussi.
Il esquisse un petit rire, mais son regard ne me lâche pas.
- Tu aimes le café noir, sans sucre. Tu détestes les films d’horreur, mais tu les regardes quand même en râlant. Tu passes ton temps à te balader pieds nus, même en hiver. Et tu oublies tout, sauf ce qui compte vraiment.
Je reste figée. Quelque chose en moi se tend, imperceptiblement.
Je n’ai aucun moyen de vérifier tout ça.
Mais… ces détails, cette précision… c’est exactement le genre de choses qu’on retient quand on aime quelqu’un, non ?
Et une autre part de moi hurle : ou quand on a eu le temps d’apprendre tout ça.
- Tu disais qu’on allait se marier, je murmure. C’était… bientôt ?
Il acquiesce.
- Dans trois semaines. Tout était prêt.
Mon estomac se tord. Trois semaines.
Je m’apprêtais à m’unir à cet homme… et aujourd’hui, je suis incapable de me souvenir de son prénom si je ne l’avais pas entendu à plusieurs reprises.
- Tu verras, continue-t-il en s’approchant un peu. Ta mémoire va revenir. Et avec elle… tout le reste.
Je le regarde, en silence.
Et pour la première fois, je me rends compte que ce n’est pas seulement la peur de l’inconnu qui me ronge.
C’est aussi la peur de ne pas vouloir me souvenir.
Parce que si tout ce qu’il dit est vrai… alors pourquoi, au fond de moi, cette sensation sourde de danger ne me quitte jamais tout à fait ?
Je croise les bras inconsciemment, comme pour contenir le froid qui commence à ramper sous ma peau.
Un silence s’étire entre nous. Presque confortable. Presque.
Mais quelque chose me dérange. Le temps. L’espace. Ce flottement étrange autour de moi, comme si tout avançait sans moi.
Je relève les yeux vers lui.
- Il est quelle heure ?
- Un peu plus de seize heures, répond-il aussitôt, en jetant un regard distrait à la montre à son poignet. Tu t’es réveillée tard.
Je hoche la tête, mal à l’aise sans savoir pourquoi. J’ai dormi… toute une journée ? Deux ? Plus ?
Rien ne semble clair.
- Et mon téléphone ?
Il fronce à peine les sourcils.
- Je peux le voir ? Je veux dire… j’aimerais juste… regarder l’heure moi-même. Ou… je sais pas, voir si j’avais des messages, un agenda…
Ma voix s’étiole. J’entends bien que je bafouille. Que je cherche une excuse.
Mais en réalité, ce que je veux, c’est un repère. Une preuve. Un lien vers une vie que je suis censée avoir menée.
Ethan m’observe. Une fraction de seconde, son regard se durcit. Presque imperceptiblement. Puis il sourit. Doucement. Comme on rassure un enfant blessé.
- Tu ne l’avais plus sur toi, Léa. L’accident… a détruit pas mal de choses.
Je reste figée. Il me regarde droit dans les yeux. Il dit ça avec tant de calme que je pourrais presque le croire.
Presque.
Mais mon ventre se noue. Je le sens. Il n’aime pas que je pose des questions comme celle-là. Et moi, je n’aime pas la manière dont il répond si facilement… à tout.
- D’accord, je murmure simplement, en baissant les yeux.
Mais dans ma tête, la question est toujours là. Où est mon téléphone ? Pourquoi ne pas m’en donner un autre ? Pourquoi est-ce que tout ce qui pourrait me rattacher au monde semble avoir été soigneusement effacé ?
Et surtout…
Pourquoi est-ce que je ne le crois pas, malgré tous ses mots parfaits ?
Il ne dit rien tout de suite. Il commence à s’approcher, sans un bruit.
Son pas est mesuré, presque doux, mais une alarme sourde pulse à l’intérieur de moi.
Je me redresse instinctivement, mon dos se raidit. Il continue d’avancer.
Je recule d’un pas.
Juste un pas.
Mais je le fais.
Et je sais qu’il le voit.
Ses yeux verts ne quittent pas les miens. Il s’arrête juste devant moi. Son odeur m’envahit, quelque chose d’épicé et propre, presque familier.
Il ne dit toujours rien.
Pendant une seconde, j’ai l’étrange conviction qu’il va m’embrasser.
Mon cœur loupe un battement. Littéralement.
Je sens la chaleur me monter au visage, une tension s’installer entre mes cuisses, presque contre mon gré.
Mais il ne m’embrasse pas.
À la place, il glisse ses bras autour de moi et me serre contre lui.
Un contact franc. Ferme. Presque désarmant.
Je reste figée une seconde, surprise par cette étreinte. Et puis j’entends sa voix, contre mon oreille. Grave. Calme. Trop sincère pour être fausse… ou alors terriblement bien jouée.
- Tu m’as tellement manqué, Léa.
Je ne réponds pas. Je ne sais pas quoi répondre. Je ne sais pas comment… être à l’aise dans ce corps que je ne reconnais pas, dans ces bras qui semblent me connaître par cœur.
Mais ce qui me trouble le plus… c’est que malgré tout, malgré les questions, malgré la peur qui rôde,
il me plaît.
Son parfum, sa chaleur, la manière dont ses mains se posent avec certitude dans mon dos… tout en lui m’attire autant qu’il me déstabilise.
Et il y a cette chaleur, dans mon ventre.
Insistante. Une part de moi qui ne se souvient pas, mais qui réagit.
Alors je ferme les yeux un instant. Juste un instant. Et je me demande si cette sensation vient d’un souvenir lointain que mon corps n’a pas oublié…
ou si c’est moi, ici, maintenant, qui commence à le vouloir.
Ses bras se dénouent. Lentement.
Et aussitôt, un vide me traverse.
Un vide que je ne comprends pas. Que je refuse presque de ressentir.
Je baisse les yeux, gênée de moi-même.
C’est ridicule. Je devrais être soulagée qu’il ait reculé, qu’il n’ait pas profité de ma confusion pour… faire plus.
Mais au lieu de ça, il y a une part de moi (infime, honteuse) qui est presque… déçue.
Je relève à peine les yeux vers lui. Il est là, toujours debout devant moi, calme, parfaitement à sa place.
Il semble capter quelque chose dans mon regard, parce que son sourire revient, léger, presque tendre.
- Je vais te racheter un téléphone. Tu pourras garder le contact avec moi, et… te familiariser petit à petit avec ce que tu veux retrouver.
Je hoche la tête sans vraiment savoir quoi répondre. L’idée me paraît logique.
Et pourtant, dans sa bouche, tout paraît avoir un double fond.
- Si tu as besoin de quoi que ce soit, n’importe quoi, tu n’as qu’à me le dire, ajoute-t-il en plongeant les mains dans les poches de son pantalon sombre.
Je déglutis.
Un simple "merci" me brûle les lèvres, mais il ne sort pas.
Parce que je ne sais pas si je suis censée lui faire confiance. Parce que ce "n’importe quoi", dans un autre contexte, sonnerait comme une menace.
Mais dans le sien, il semble sincère.
Et c’est peut-être ce qui me déstabilise le plus. Je détourne les yeux, troublée. Mon cœur bat un peu trop vite pour une scène aussi banale. Et cette chaleur… elle ne m’a toujours pas quittée.