Je l’observe un instant. Son calme me trouble. Cette manière qu’il a de me regarder, sans ciller, comme s’il savait à l’avance ce que je vais dire.
Je déteste ça.
- Tu peux me demander ce que tu veux, murmure-t-il. Je te l’ai dit, Léa.
Sa voix est douce. Tout est toujours trop doux chez lui. Comme s’il marchait sur un fil, juste au bord du danger, mais avec le sourire d’un prestidigitateur.
Je prends une inspiration. Et la première question fuse, trop vite :
- Qui es-tu… vraiment ?
Son regard s’assombrit une demi-seconde, à peine perceptible, puis il sourit à nouveau.
- Ton fiancé, Léa. Ethan. On était ensemble depuis un an et demi. On devait se marier, dans quelques semaines.
Mais ça ne suffit pas. Ce n’est pas une réponse, pas vraiment.
- Et… qu’est-ce qu’on faisait ensemble ? Avant l’accident. On vivait ici ?
Il secoue doucement la tête.
- Oui. On a emménagé au moins trois semaines avant ton accident. Cette maison, tu as voulu qu'on l'achète pour nous. Un endroit calme, isolé. Pour te reposer.
Je serre les mains contre mes cuisses. Tout semble logique dans ses paroles. Ça me ressemble... enfin je crois. Mais au fond de moi, quelque chose grince.
- Et… où est-ce qu’on est, exactement ?
Il sourit, cette fois un peu plus crispé.
- Dans une région boisée. Un coin reculé. Pas très loin d’un petit village. Mais je préfère que tu restes ici pour l’instant. Juste le temps que tu récupères.
Je fronce les sourcils.
- Est-ce que… quelqu’un d’autre sait que je suis là ?
Il marque une pause. Trop longue.
- Non. Pas pour l’instant. Tu voulais qu’on prenne nos distances pendant quelques semaines avant le mariage.
Je ne sais pas pourquoi, mais cette explication me glace.
- Tu as parlé d’un accident, mais… c’est arrivé où ? Quand ?
- Il y a trois jours. Une voiture t’a percutée, mais rien de trop grave. Tu étais seule, en chemin pour… je ne sais même plus quoi. Tu es restée inconsciente deux jours.
Son regard est sincère, trop sincère. J’inspire encore.
- Est-ce qu'on s’aimait vraiment ? Avant ?
Il lève les yeux vers moi. Il ne répond pas tout de suite. Et quand il le fait, c’est avec cette même voix basse, posée :
- Bien sûr qu'on s'aimait. Je t’aime encore.
J’entends la question suivante, et je me hais de la poser :
- C’est toi qui m’as… habillée ? Qui sait occupé de moi tout ce temps ?
Il ne bronche pas.
- Oui. Tu étais inconsciente. Il fallait que je prenne soin de toi.
Je me détourne un peu, honteuse d’y avoir pensé. Et soudain, une autre pensée me frappe.
- Si on est fiancés… pourquoi tu ne dors pas dans la même chambre que moi ?
Il esquisse un sourire presque attendri.
- Je ne voulais pas te brusquer. Alors j'ai préféré te mettre dans la chambre d'ami en attendant.
Je le fixe, encore.
- Je n’arrive pas à savoir si je te connais… vraiment.
Il me répond avec une lenteur effrayante :
- C’est normal. Ta mémoire reviendra. Et avec elle, tout ce que tu ressens.
Mais je secoue la tête. Une dernière question me brûle la langue.
- Pourquoi j’ai l’impression que tu me caches quelque chose ?
Son visage reste impassible.
- Parce que tu doutes encore. Et c’est normal. Tu viens juste de revenir à toi.
Je baisse les yeux. Je sens mon cœur cogner contre mes côtes. Je n’ai pas envie de continuer. Je veux partir. Je veux courir. Mais je suis là. Pieds et poings liés à ce fauteuil et à ces réponses qui n’en sont pas. Je ne pose pas les autres questions. Pas encore.
Je n’ai pas le courage de lui demander pourquoi j'ai toujours ce sentiment étrange malgré tout ce qu'il dit. Je ne lui dis pas que j’ai l’impression que rien ne colle. Je me lève doucement, étourdie. Et je me rends compte que j’ai oublié de respirer depuis plusieurs minutes.
Je reste là, debout dans ce bureau silencieux, les bras croisés contre moi-même. Il ne bouge pas. Il attend.
Il a répondu à toutes mes questions sans hausser le ton, sans s’impatienter. Et pourtant… je ne suis pas soulagée. Pas vraiment.
Mais je sens monter une autre émotion. Une vague plus sourde, plus sale.
La culpabilité. Et si c’était moi le problème ? Et si, dans ma confusion, j’étais simplement en train de jeter le doute sur l’homme qui m’aime, qui s’est occupé de moi, qui dit m’avoir attendu, sauvé… aimé ? Est-ce que ce serait si fou, qu’il dise vrai ?
Je me racle la gorge, nerveusement. Mes doigts se tordent dans l’ourlet de mon haut, comme si je pouvais dénouer ma gêne à coups d’excuses.
- Je… je suis désolée.
Il me regarde, sans comprendre tout de suite.
- Pour… pour toutes ces questions. Le ton. Le doute. C’est juste que… je ne reconnais rien. Ni toi. Ni cette maison. Ni même moi. Et parfois… parfois tu dis quelque chose, et une partie de moi a envie d’y croire. Parce que ça sonne juste.
Je baisse les yeux. Je déteste montrer cette fragilité.
- Mais l’autre partie… elle a juste peur.
Un silence. Et puis sa voix, plus douce encore :
- Tu n’as pas à t’excuser, Léa. C’est normal de douter quand tout t’échappe.
Je hoche la tête, sans oser le regarder. Mes joues me brûlent. Je n’ai plus l’énergie de combattre, pas maintenant.
Il ajoute :
- Si les rôles étaient inversés, je me sentirais probablement pareil.
Ses mots, encore une fois, sont justes. Calibrés. Mais cette lucidité qu’il me prête… elle m’apaise autant qu’elle me trouble. Je soupire. Et dans le fond de ma poitrine, une tension se relâche légèrement, mais une autre s’installe.
Parce que je ne sais plus si je dois lui faire confiance… ou si je suis simplement trop épuisée pour continuer à douter.