— Mon Dieu, mais tout ce que tu lis, Xavier, se désolait maman, et que ça ne puisse pas plus te profiter !
Car au collège, où j’avais été admis « à la raclette », comme on s’était plu à le souligner avec des rires innombrables, je « faisais des fils ». Ça ne m’intéressait pas, ça n’entrait pas. Un irrésistible phénomène d’obscurcissement noyait mes efforts de concentration. Essayais-je d’écouter, bien droit, les yeux grands ouverts, voulant comprendre et faire plaisir à papa et maman, je me retrouvais dix secondes plus tard en train de me demander ce que le prof faisait ailleurs dans la vie, comment il devait être à mon âge, si c’était vrai qu’il avait voulu être acteur de cinéma, la tête qu’il ferait en découvrant un époisses bien fait au fond de sa serviette, etc.
Mal m’en avait pris de rendre, en guise de composition française, le récit d’un de mes plus noirs canulars : note 3, puéril et consternant !, et il avait fallu jurer que c’était « tout de l’inventé » pour éviter des suites sans doute embêtantes. Quel dommage ! je ne m’étais jamais si bien appliqué à écrire, ni surtout avec autant de plaisir, et je tenais là un sacré filon… J’aimerais pouvoir donner à ce minuscule événement quelque importance castrato-fondatrice, mais je crains sincèrement que la chose m’ait passé comme une ondée sur les plumes d’un colvert : essayé pas pu, et voilà tout. Au surplus, toujours les chahuts, les bagarres, les rigolades, les annotations, les verbes, les « réunions tripartites » qui n’aboutissaient qu’à tourmenter encore davantage maman. Papa alternait les périodes de silence résigné et de rogne tapageuse. Riquet entré à l’École polytechnique fédérale, Titine caracolant au Gymnase, voie latin-grec, une sagesse mêlée de superstition commençait peut-être à le persuader qu’il avait été déjà suffisamment comblé par ses aînés, et qu’un « bon apprentissage » serait tout à fait opportun pour le tadié ; mais son obsession du seul salut possible par le Certificat le reprenait par bourrasques.
— Même pour poser des moquettes, il en faut un, maintenant !
C’était déjà mieux que la voirie…
Tout le monde s’y était mis, frangin, frangine, parents de copains, clients de la fromagerie, et jusqu’au pasteur, avec une bienveillance touchante : je devais me « rendre compte », « prendre un nouveau cap », ne pas « gâcher mes chances », etc., termes qui restaient pour moi d’une abstraction totale. Plus on me parlait de mon avenir, plus on m’encourageait à profiter du présent copieux et passionnant où j’évoluais. Bah ! même si je me retrouvais effectivement « à la pelle et à la pioche » (tant il est vrai que papa, dans ses hantises d’élévation, ne m’aura jamais imaginé qu’œuvrant au ras du sol, voire au-dessous), j’aurais toujours le soleil au-dessus, le lac, les copains, des bouquins, une télé, une petite bagnole, et le week-end pour aller skier, ne serait-ce qu’aux Paccots…
J’avais beau m’y contraindre, impossible de me « faire du souci ». Soucieux, tracassés, minés, je voyais bien que papa et maman l’étaient en permanence à propos de la concurrence, du prix du lait, des impôts, du taux hypothécaire, du pétrole, mais dans les faits rien n’arrivait, rien ne changeait. Je dormais comme un pape, mangeais comme quatre, jamais malade, toujours de belle humeur, ayant trouvé aussi comment couper court aux sermons : j’écoutais bien sagement, j’approuvais, et, quand le discours tendait à se répéter (mais surtout pas avant !), j’allais soudain, sans un mot, serrer maman dans mes bras. À papa, je disais : « C’est juste, c’est juste… Pis à part ça, dis donc, quand c’est qu’on remonte à la Cabane des Dix ? »
À quelques sursauts près, ça les désarmait. Ils avaient trop besoin de répit pour tenir. Et puis j’avais une bonne bouille. Sur à peu près toutes les photos, je souris en fixant l’objectif avec une candeur pétillante où il est difficile de départager la malice de la naïveté, question qui, je dois bien l’admettre, ne s’est guère éclaircie avec les années. En tous cas, on m’aimait bien, même les profs, quand on s’était fait une raison…
Quant aux petits chagrins, vagues à l’âme ou autres intermittences de l’appétit de vivre, il suffisait de faire défiler les heures à venir en accéléré, d’y repérer un événement, si microscopique fût-il, dont le rayon tentant se détachait sur la grisaille – gag avec potes, match express, pain au chocolat, pause bouquin, etc. – puis de projeter cette image au premier plan de ma conscience, tel un filtre lumineux, à travers lequel le reste apparaissait déjà moins rébarbatif, de toute façon assez secondaire. « Bon, me disais-je, la tête encore dans le chaud de l’oreiller, de quoi-ce qu’on peut se réjouir aujourd’hui ? » L’écran ne restait jamais gris.
La seule chose qui m’intriguait quand même, parfois jusqu’aux abords de l’inquiétude, était de remarquer que personne n’avait l’air de s’arranger les idées comme moi. J’avais noté, sans comprendre pourquoi, qu’après quelques heures je fatiguais, voire irritais les copains, et qu’on était généralement aussi content de me voir partir qu’arriver. Je me sentais différent, au fond, et même assez seul. Mais qui ne l’était pas ?
À signaler aussi que j’adorais me bagarrer, me sentant investi de la mission de « défendre » les plus faibles, tel le chétif Pahud, même quand ils ne possédaient ni BD ni boules de Berlin : le prétexte chevaleresque pour en découdre suffisait. Un code d’honneur d’ailleurs régissait le pugilat, qui consistait le plus souvent en une charge assortie de balayages des jambes visant à faire chuter l’adversaire, puis à le maintenir au sol jusqu’à ce qu’il se « rende » assez explicitement pour que sa défaite ne fasse aucun doute pour l’assistance réunie en cercle surexcité, forme de pré-judo, en somme, avec ses rituels et sa nomenclature. Le « décapsuleur » était un excellent moyen aussi de gagner par capitulation forcée, en serrant le cou de son rival dans la pince du coude replié et en l’amenant par là jusqu’à la génuflexion. Tirer les cheveux, mordre ou griffer étaient hués comme vilenies de « criseux » ou de « nana ». On montait en prestige en réglant l’affaire « entre hommes », c’est-à-dire à coups de poing, de pied ou de genou, qui étaient chaudement applaudis, mais il était défendu de cogner « à la gueule » ni « aux couilles ». Le coup de boule était licite en défense uniquement… On s’envoyait donc tout ce qu’on pouvait de horions aux épaules, au bide, aux cuisses, aux tibias, et cessait de taper sitôt que l’autre s’effondrait, chialait ou suffoquait, recroquevillé par exemple sur un excellent « pain » à l’estomac. Il n’était pas mal vu cependant de poursuivre le fuyard précoce, pour l’allonger d’un croche-patte ou d’un coup de pied au derrière.
Je respectais ces règles, quoique « cherchant » de plus en plus. Même battu, j’éprouvais des sensations enivrantes dans l’action, comme devenu soudain plus dense, plus moi, plus là, et cette euphorie se prolongeait un jour ou deux. Passé les premières secondes, j’aimais jusqu’à la douleur, tâtant ensuite mes bleus, savourant mes courbatures. Quelle fierté, au vestiaire, d’exhiber le « gauche » de ce s******d de Rossi, ou les « ongles » de ce pédé de Pélichet ! Cela devenait encore plus fort que les farces, fictives ou réelles. Je sentais bien, par moments, que quelque chose de malsain couvait là-dessous, mais j’envoyais paître ces encombrantes pensées. J’avais d’autres chats à fouetter…
Grand blond pâle à rictus étudié, tignasse en pointes gélifiées, Messerli régnait sur le préau des grands, habile à terroriser ceux qui ne faisaient pas partie de sa b***e, et prompt surtout à se défiler en cas de confrontation directe, sous prétexte que, pratiquant le ju-jitsu, il risquait trop, d’une chiquenaude, de nous envoyer dans un fauteuil roulant. « Ouais ouais, jute-toi dessus, mon c*l ! » lui avais-je enfin balancé devant tous ses fans. Il ne pouvait plus reculer. Hélas, il avait réussi à sortir de mon « décapsuleur » en m’écrasant les orteils d’un coup de talon atrocement bien ajusté. J’avais encore réussi à le décalquer contre le mur du hangar à vélos, mais dû cesser le combat, cloué par la douleur. Rien à dire, c’était dans les règles. Moi le bout du pied comme une aubergine, lui l’épaule froissée, on s’était asticotés à distance quelques jours, en attendant la revanche. Il était le meilleur pour les injures, je suis obligé de le reconnaître, « hé raclure, face de couenne, croûte de bite ! », n’empêche que mon « brosse à chiottes d’occase ! » l’avait ébranlé, semblant même sur le point de lui rester comme surnom dans les couloirs.
Mais voilà que, cet après-midi-là, il surgit dans la cour avec tout un couplet :
Chaubert, camembert,
Tête de schabziger
Louffe de fromager,
T’as la gueule qui pue des pieds !
Je ne sais pas vraiment ce qui s’est passé en moi. Il me semble qu’assez longtemps je tiens bon, ricanant, lui exhibant mon médius haut tendu. Mais au fond je suis pétrifié, percé, cinglé comme au-delà de moi-même ; lorsqu’il entame pour la troisième fois son bidule, et que les autres s’y mettent aussi, hilares, la distance qui nous séparait est comme avalée. Dans un tumulte terriblement précis, je revois sa figure décomposée qui recule, mais je l’ai empoigné de la main gauche au revers de son blouson. Je sens sa peur. Je reçois sans aucune douleur deux ou trois coups au bide, puis au visage. Je ne cligne même pas des yeux. Lui crever le mépris, lui renfoncer les mots dans la gorge, il n’est pas question d’autre chose, alors j’attends, je me rassemble, je vise la bouche entre ses moulinets et ses tapes de gonzesse, la bouche et rien d’autre, enfin lui décoche, de toutes mes forces, ce direct qui l’envoie gicler sur le dos, désarticulé.
Autour, au lieu des clameurs de joie habituelles, un silence béant. Je tremble sur mes jambes. À part ça, pas grand-chose, à peine un peu d’écœurement quand, s’étant redressé sur les genoux, il crache une dent avec pas mal de sang et de bave entre ses doigts, et se met à hurler à en percer les oreilles de la cour entière. Deux profs sortent en courant du bâtiment.
Bureau de la directrice. Il paraît que de la salle des maîtres on a vu ce coup de poing « horrible », qu’on en est « choqué » : j’ai dépassé les bornes, c’est grave, c’est inexcusable, est-ce que je me rends compte que je suis une vraie « crapule » ? Je commence à avoir mal à la tête, mais toujours nul remords devant cette « agression caractérisée ». Je suis plutôt scandalisé de l’injustice : ce qu’il m’a dit ! et qui est-ce qui a tapé en premier ? Heures d’arrêt, convocation chez la psychologue scolaire, menace de « classe spéciale », de « juge des mineurs »…
Et à la maison ! Dieu sait ce qui serait arrivé sans le providentiel coquard qui commençait à me tuméfier le pourtour de l’œil gauche !… Affolée par les téléphones de la directrice puis de Mme Messerli, maman parlait à la fois de prison et de radiographie. Papa, quoique furieux des frais dentaires et me promettant une fin de « voyou perdu », peinait à m’engueuler autant qu’il aurait voulu : « louffe de fromager » l’avait outré. Il situait d’ailleurs le schabziger au plus bas degré des « pâtes molles », parmi les condiments.
Où il se révéla un grand homme, où d’un seul geste il transforma le mince fond de griefs que j’aurais pu nourrir à son égard en gratitude définitive, c’est deux jours après, en me conduisant lui-même, sans aucune explication, non pas comme annoncé chez la psychologue, mais à l’autre bout de la ville, dans une grande salle où une trentaine de gamins en tenue blanche exécutaient des mouvements de gauche et de droite, sur un tapis vert qui semblait d’une certaine souplesse sous leurs pieds.
— Tu aimes te frictionner avec les autres ? Eh ben là tu vas pouvoir t’en donner jusqu’à plus soif, mais plus comme un sacripant !
J’en suis resté idiot plusieurs minutes.
Du judo ! Moi !
2ON S’ÉTAIT ASSIS sur un banc pour regarder la leçon. On n’entendait que le froissement des kimonos, le crissement des pieds balayant le tapis, et une voix forte qui comptait 15, 16, 17… En face d’eux, les mains sur sa ceinture rouge et blanche, évoluait une sorte d’ours dansant, massif comme un coffre et inexplicablement léger, fluide, félin… Au mur, près d’une étagère remplie de coupes scintillantes, de grandes photos en noir et blanc le montraient plus jeune, distendu en plein combat, le visage placide… Mais sur le tapis on s’était mis à faire des vols planés par-dessus le dos d’un camarade à quatre pattes, suivis d’un rebondissement en pirouette : la fameuse chute des judokas, l’art de tomber sans jamais rien se casser !… Puis ils ont été deux, trois, quatre à présenter l’obstacle, et les autres, qui avaient une ceinture verte, bleue, marron, prenaient dix mètres d’élan pour plonger au-dessus d’eux.
Aurais-je pu dire ce que je ressentais ? Incrédule, ivre de joie sans doute, mais je crois surtout épouvanté, au moment en tout cas de comparaître devant l’ours, avec qui papa s’était entretenu dans un local vitré. J’avais pu saisir les mots « canaliser ce crapaud », « à la baguette », « dernier moment », et le colosse hochait gravement la tête, notant des mots sur un cahier.
— File vite te présenter à maître Nakajima, m’avait encore lâché papa en repartant. Tu commences dans trois minutes.
Je ne rêvais pas, l’ours impassible m’attendait à l’entrée du local, qui était son vestiaire-bureau, me tendait une veste et un pantalon, que j’enfilais gauchement derrière une armoire, craignant de sentir mauvais et n’osant poser de question… Je revenais, toujours pas un mot, rien d’autre qu’une gravité sur son visage large et fermé, le front soucieux sous sa chevelure en brosse noire… Ses mains épaisses ajustaient les revers de mon kimono, me faisaient pivoter, me frottait aux épaules. Puis il a pris une ceinture blanche, me l’a passée autour de la taille, en a bouclé le nœud lentement, l’a fermé d’une traction puissante. J’entends encore ses mots comme noués sur mon ventre, serrés en plein moi par une autorité tombée de l’au-delà :