— Chaubert, maintenant ti fais plus bagarre. Maintenant ti fais judo !
Ce dernier mot salué d’un bref abaissement de la tête.
Djioudo !
Je ne sais plus ce que j’ai balbutié, esquissant d’instinct le même geste. Il a paru approuver des paupières. Mais sa face impénétrable avait pris une expression bizarre. Il fixait mon œil gauche, dont le pourtour en deux jours avait viré au violet, et que j’arrivais à peine à entrouvrir. Alors, ses traits se dilatant soudain, il est parti d’un rire sonore, joyeux, qui m’a sidéré et rempli en même temps d’une irrésistible émotion de délivrance : comme si lui aussi…
Mais il avait déjà repris son sérieux :
— Pas bagarre. Dangereux. Pas correct… Ti compris, Chaubert ?
Ne me tenant qu’entre le pouce et l’index au revers du kimono, il s’est mis à me faire aller d’avant en arrière, de droite et de gauche, tel un fétu, sautillant sur mes petits pieds. Ça valait trente heures de sermon… Mais, surtout, il y avait dans cet empoignement formidable une affection. Une confiance…
— Maintenant ti travailler judo. Beaucoup beaucoup travailler, et ti fais compétition.
Et son bref salut.
Je l’aimais.
Transfiguré, c’est le meilleur mot que je trouve, entre ébloui et illuminé. Ah, si je pouvais faire sentir cette explosion de joie, à la limite de la souffrance, au moment de quitter le sombre, l’amer, l’écrasant collège, pour rejoindre ventre à terre le dojo lumineux, le kimono éclatant, rêche, imbibé et glorieux, et les nouveaux copains, et maître Nakajima !
Le salut, la discipline stricte, le vocabulaire japonais, les séries de pompes, d’abdominaux, de chutes, les prises, les enchaînements, les combats, ça, c’était une école où je pouvais tenir mon rang, même progresser ! Il a bientôt paru qu’outre la volonté j’avais des dispositions physiques et intuitives, en particulier une bonne représentation mentale du mouvement, voyant bien venir l’adversaire, et mieux encore les failles où lancer mes attaques. J’essayais, ça passait, ou ça ne passait pas, quoi qu’il en fût, maître Nakajima encourageait l’audace et l’imagination, même chez les débutants. Quant à « travailler », il s’est révélé que j’adorais cela.
Plus encore qu’en montagne, c’est sur le tatami que j’ai découvert la sensation de crocher sur la vie, comme on croche dans la pente à coups de piolet ; c’est sur ce rectangle vert à lignes rouges, avec mes muscles, mes tripes, mes nerfs, que j’ai eu pour la première fois l’impression de me hausser au-dessus de moi-même ; et maintenant, est-ce que cela a beaucoup changé, tandis que je gratte et regratte ce rectangle blanc de mon encre noire, rampe, farfouille et me tortille entre les définitions et les règles de syntaxe ? Y a-t-il au fond tant de différence entre un mouvement de judo et une figure de rhétorique ?
Grand pas vers l’âge d’homme, ce jour où j’ai arrêté au vol la baffe de papa à mi-course, et lui ai couché d’une seule main le bras sur la table. Sans violence, sans lui faire mal, sans un mot, mais juste avec ce qu’il fallait dans le regard pour lui dire « papa, je te respecte, mais maintenant tu ne me tapes plus ». Message reçu. Même explication décisive avec le frangin, que de surcroît je semais en montagne, aussi bien à pied qu’à ski. Quant à Titine, elle raffolait des « bottes » que je lui montrais, pour le cas où un type s’aviserait de l’embêter. En empruntant au karaté, on avait mis au point quelques ripostes propres à laisser le malotru dans le plâtre, voire dans le coma.
Puis il y a la ceinture noire, à seize ans, et l’année d’après le titre de champion suisse junior des moins de 81 kilos. Obtention aussi, à la raclette derechef, du certificat d’études secondaires, voie « générale ». Pour moi l’avenir était clair : j’allais défendre mon titre chez les seniors en m’entraînant huit heures par jour, donc passer professionnel. Il était clair aussi pour papa, qui m’avait obtenu une place d’apprenti vendeur en multimédia chez un ami. On est restés sans se parler quelques semaines, jusqu’à la visite solennelle de maître Nakajima à la maison, en complet bleu marine, impérial, présentant une bourse de la Fédération et ses propres recommandations pour un stage d’un an au Japon. Maman montrait les premiers symptômes de sa maladie. Le supermarché voisin avait encore développé son assortiment traiteur, avec bar de dégustation de fromages le samedi matin. Papa avait dû vendre Évolène. Il était fatigué.
— Les prises et tout et tout, les médailles, oui, bien sûr… Mais moi, ce que je voudrais surtout qu’il apprenne, cet oiseau-là, c’est à bouffer de la vache enragée. Ça lui servira plus, dans la vie !
Maître Nakajima avait mis quelques secondes à deviner le sens de l’expression, puis baissé gravement les paupières.
— Japon très très bon pour vache enragée aussi.
Ah, du cuir de carne, papa, j’en ai mâché, et même plus que tu ne m’en aurais souhaité, si tu avais pu imaginer ce que c’était que d’arriver là-bas, modeste champion suisse junior devant les maîtres internationaux, glaciaux, impitoyables, et surtout les élèves japonais distants, ombrageux, d’une impétuosité terrifiante ! Sur le tapis suisse, j’avais découvert la sensation de vivre ; sur le sec, le dur, le féroce tatami japonais, il a fallu survivre, y chialant, y saignant du nez, parfois même y dégueulant avant d’arriver à la jatte prévue à cet effet. Bref. Sans certain entêtement congénital, sans la présence aussi de quelques Français avec qui je pouvais décompresser, un soir par semaine, tu m’aurais revu bien avant la fin de l’année.
Mais tu avais raison, papa : j’aurai oublié jusqu’au nom des prises que je sentirai encore en moi la trempe forgée là-bas.
3JE RAMENAIS un beau judo, du moins un judo qui se voulait beau, aérien, fluide, axé sur les mouvements d’épaules et les grands balayages, ayant progressé aussi en combat au sol, et acquis une endurance de bête.
Mais ce qui importe ici est ailleurs : dans la solitude, dans la défaite et son surpassement, dans la victoire même, j’avais appris à me voir avec plus de lucidité : je n’avais ni n’aurais aucun génie, pareil en cela à la plupart, c’est-à-dire doté de quelques qualités qui ne vaudraient que maintenues en incandescence par une obsession absolue de vaincre, et qu’aiguisées par un martelage incessant. Or, était-ce ce que je voulais ? Cette seule question révélait la fissure, la fuite d’énergie qui m’empêcherait de parvenir jusqu’à la cour des grands. J’allais aussitôt, pour ne pas y répondre, me blinder aux haltères ou à la corde à sauter. Je n’en ai jamais parlé à personne. J’aurais dû, dès mon retour, ne serait-ce que pour gagner du temps. Sans doute n’étais-je pas prêt.
Le fait est qu’il me faudra encore bien du recul et des raclées pour assimiler la leçon du Japon, et admettre que, au lieu de me verrouiller dans une mentalité de tueur capable de gagner à l’échelon européen et au-delà, il m’avait surtout révélé mon insignifiance de gravillon sous le firmament, appris à l’accepter sans chagrin, enseigné une forme d’humilité, en somme, sur quoi la fameuse ambition avait de moins en moins de prise. Dépasser, battre, gagner, et alors ? Toujours plus haut, plus vite, plus fort, pourquoi ? Vers quoi ?
Le regard de Masasuke prêt à mourir revenait souvent me hanter. Ce n’était pas le plus fort des Japonais, technicien redoutable, mais arrivé à l’extrême limite de ses capacités physiques, et ayant dépassé celle de l’admettre. La rage de remonter la pente lui faisait perdre presque tous ses combats, et le moindre cadeau l’exaspérait plus encore que la défaite… Et là une fois de plus je le battais, au sol, le garrottant entre mes avant-bras croisés. Aucune chance pour lui d’en sortir, mais il résistait, soubresautait, suffoquait, tétanisé. Je vois encore ses yeux noirs injectés de sang plantés dans les miens, non pas haineux, mais fiers, hautains, jusqu’à la révulsion du départ en syncope : en effet, c’était lui qui me dominait puisque, à sa place, j’aurais tapé depuis trente secondes les deux coups libérateurs sur l’épaule ou le tatami !… Et moi, qu’est-ce que j’attendais pour surmonter ma propre rage ? Qu’étais-je pour ne pas pouvoir rompre cet antagonisme forcené, imbécile ? Je le sens encore claquer soudain dans ma tenaille, mou, vide… Massage cardiaque, oxygène, les autres en cercle, oh ces atroces minutes, ce terrible poids du meurtre, peut-être !
Non, non : autant que lui haïssait la défaite, quelque chose en moi abhorrait de jouer si près de la mort. Or, c’est le prix à payer pour atteindre certains sommets. Disons que si d’autres chemins y conduisent aussi, celui-ci en tout cas m’était fermé. Le rapprochement s’impose : moi, maintenant, j’enseigne à des retraités et à des gosses dans un centre sportif de province, où du reste je me sens très bien. Et qui vois-je, l’autre soir, à la télévision ? Masasuke, face au champion d’Angleterre. Toujours aussi fluet, mais devenu encore plus offensif, inventif, indomptable. Scott n’a rien pu faire. J’en ai eu les larmes aux yeux. C’était juste, chacun à sa place. Pas de frime, pas de faux-fuyants. C’est aussi ce qu’il y a de si beau, dans le judo.
Ah, le Japon… Je ne me rendais pas du tout compte à quel point il m’avait rendu à la fois si dur et si poreux, si fort physiquement et moralement si prêt à l’échec. Faut-il donc parler d’échec ? Ce que la voie de la souplesse a de mieux à nous apprendre, et qu’elle nous enseigne même en premier, n’est-ce pas à céder avant de casser, à tomber, puis à se relever ?
Sur mon élan, je suis resté champion chez les seniors, puis vice-champion suisse des moins de 90 kilos, avec des résultats qualifiés d’« encourageants » en tournois européens. Nouveaux stages, plus courts, en France. La joie, l’honneur, le choc de « tirer » avec David Douillet, champion du monde des lourds, et quelques autres caïds… Mais on attendait toujours « le second souffle », « l’étincelle », « l’inspiration ». Or, c’est l’ami Sergeï Aschwanden qui a décidément émergé, avec de la vraie ambition, du vrai génie. C’était lui, aucun doute, qui ferait briller le judo suisse aux Jeux olympiques de Pékin, et il l’a fait.
Pour moi, ça se terminait en radeau de la Méduse, reparti pour le tour de trop, cette triste année où j’aurais mieux fait d’être plus souvent auprès de papa et maman. C’est comme ça. Six chutes, deux blessures et deux deuils plus tard, je quittais le circuit sans regret, sans rancune, sans un sou, mais avec deux ou trois tuyaux pour me réintégrer, dont la rédaction de chroniques pour France Judo, grâce au piston d’un compagnon de rame au Japon, qui m’avait trouvé « marrant pour un Suisse », et n’avait aucune connaissance de mon orthographe.
4J’IMAGINE que la rédaction de ces billets, censés évoquer ce sport si austère sous des angles décalés et ludiques, constitue une étape dans mon parcours vers l’écriture, enfin si j’ose employer ce mot, mais plus symptomatique me paraît ce petit événement, survenu un an plus tôt, durant les championnats d’Europe individuels de Paris.
C’était par une matinée lumineuse de fin mai, sur le quai du Louvre. J’avais quelques heures de répit, et, plutôt que d’assister aux autres combats, j’étais allé me promener le long de la Seine. Au passage, je lorgnais dans les caisses de bouquins d’occasion, espérant dénicher tel vieux récit de montagne ou autre écrit propre à me changer les idées, mais voyant à peine les titres. Je sortais des pattes d’Omerovic, sorte de pelleteuse bosniaque aux longs bras inexorables qui, après m’avoir secoué pendant quatre minutes à m’en déchausser les molaires, m’avait enroulé dans un harai-goshi de cyclone. J’avais mal à la nuque, les ligaments du genou en alerte orange, et pour tout dire le torse assez peu bombé à la perspective de rencontrer l’après-midi même le suave Schnorsch, surnommé « l’U-Boot », 117 kilos, réputé pour son kataguruma qui plantait souvent son adversaire sur la tête, et dont les clés de bras féroces, si on avait le malheur de devoir continuer au sol, faisaient à peine moins de dégâts. Après quoi, en peu probable cas de victoire ou de match nul, il faudrait encore affronter Dieu sait quelle autre émanation tempétueuse du fin fond de l’Europe, habitée par la seule fureur de m’éliminer sur le chemin de la finale…
Pourquoi ma main s’est-elle arrêtée sur ce volume gris sale, tout râpé, intitulé Fabliaux du Moyen Âge ?
L’édition présentait l’ancien français sur la page de gauche, avec une foule de notes incompréhensibles, et la version moderne sur celle de droite. Je n’avais jamais vu cela. Je ne savais pas davantage ce qu’était un fabliau : court récit en vers, disait en substance la préface, écrit aux XIIe et XIIIe siècles, destiné à distraire et à faire rire aux dépens de la noblesse et du clergé, sans précautions de bon goût et encore moins de prétention artistique, assorti souvent d’une morale satirique.
Je me suis mis à zigzaguer d’une page à l’autre, pour voir ce que je pourrais retrouver, néanmoins, de « ma » langue dans l’ancienne. Et j’y étais encore une heure après, assis sur le mur tiède, furetant entre les mots de maintenant et leurs ancêtres comme ébauchés, bizarres, apparemment libres d’être écrits comme ils voulaient, changeant de figure à quelques vers de distance… Il y avait là-dedans quelque chose de charnu, de sensuel, d’indulgent, de puissamment amical. Quant aux histoires, dont je picorais quelques miettes ici et là, elles semblaient ne constituer qu’affaires de « vilains » roublards ou roulés, de maris trompés, de « larrons » marioles, de moines fornicateurs, de femmes plus friandes et diaboliques les unes que les autres, enfin d’une multitude de braves couillons grugés, fessés, pendus, cocus et contents. C’était gratiné, et le vocabulaire d’époque ajoutait un sel magique à la lecture : Celle qui se fist foutre sur la fosse de son mari, La vieille qui oint la palme au chevalier, Une seule fame qui a son cors servoit cent chevaliers de tous poins, etc.