Quel charmant et coquet Paris d’été Armand traversa pour aller de la rue Lincoln à la rue de La Rochefoucauld au lendemain de son retour ! Il était deux heures ; un rien de brise frissonnait dans les feuilles vertes des arbres des Champs-Élysées, les voitures roulaient gaiement. C’était une de ces lumières qui rendent jolies toutes les femmes, mais il avait les ténèbres en lui. Ses souvenirs se levaient des pavés pour lui faire une mélancolique escorte, et en particulier ceux de la nuit froide d’hiver où il avait passé à pied par cette même avenue, la veille de leur premier rendez-vous. Il ne s’était pas écoulé une année entière depuis lors. Comme le temps est rapide, et qu’il emporte avec lui de chances de bonheur ! Certes, il était triste à mourir, cette nuit-là, mais pas de la même tristesse qu’aujourd’hui, et cependant il reconnaissait que cette tristesse d’aujourd’hui valait mieux que celle d’alors. Il n’agirait plus comme il avait agi. Son remords l’avait donc purifié en le torturant ? Il y a donc une source d’ennoblissement dans la douleur ? Mais à quoi bon cette noblesse si elle ne sert qu’à montrer quel criminel usage nous avons fait de nos puissances ? — Il passa devant le marché de la Madeleine, et respira, dans le vent tiède, l’arome des bouquets et des plantes. Il se rappela que l’hiver dernier, il apportait des violettes à sa maîtresse. Elle mettait chaque fois une de ces violettes entre les feuillets d’un de ses livres préférés. Il y en avait un qui était tout rempli de ces tendres reliques, un qu’elle lui avait prêté un jour, avec ces mots écrits de sa main sur la première page: « Prendre garde à mes petites fleurs… » Signe enfantin et adorable du souci de tendresse qu’elle attachait aux moindres détails de leur commun roman ! Cette tendresse passionnée qu’il lui avait inspirée, qu’en avait-il fait sinon un moyen de perdition ?… Enfin, il était devant la porte du petit hôtel. Il sonna, et à peine entrait-il dans l’étroite cour, qu'une voix joyeuse s’écria : « Monsieur de Quernel… Monsieur de Quernel… » et le petit Henri Chazel, qui se préparait à sortir avec sa bonne, courut vers lui afin de lui faire fête. Cet accueil de l’enfant redoubla encore la mélancolie de ce retour. Armand souffrit de rencontrer un éclair d’affection dans les yeux du fils de la femme qu’il avait torturée et de l’homme qu’il avait trahi, et il demanda : — « Ton père est à la maison ? » — « Il est sorti, » répliqua Henri, « mais maman y est. Elle a été bien malade pendant votre voyage… » — « Et maintenant ?… » — « Elle va mieux, » fit le petit garçon… Déjà sa bonne l’entraînait, et de Querne pénétrait dans l’étroit vestibule, il gravissait l’escalier de bois garni d’un tapis rouge qui menait au salon d’Hélène. La face des choses n'avait pas bougé, de ces choses qui l’avaient vu si allègrement projeter et commettre ce crime d’amour dont il subissait depuis deux mois l’affreuse expiation ! Cet escalier de la maison d’un ami d’enfance, comme son pied avait été léger à en franchir les marches basses, pour s’en aller outrager cet ami ! Où nos pas nous conduisentils, à notre insu ? Il fut introduit dans le salon où il avait donné tant de baisers à sa maîtresse, comme un voleur, aussitôt le maître du logis parti. Pourquoi ces actions l’avaient-elles laissé indifférent à cette époque, et pourquoi la place malade de sa sensibilité en saignait-elle aujourd’hui si cruellement ? Le domestique avait jeté son nom en ouvrant la porte. Hélène, qui était assise auprès de la fenêtre et qui travaillait, releva la tête en posant son ouvrage sur ses genoux. Il vit son visage, encore plus amaigri qu’au jour de leur dernière entrevue, et ses traits se décomposer, comme si elle allait se trouver mal. D’un coup, il aperçut l’œuvre de ravage accomplie par le chagrin : les yeux s'étaient creusés, la bouche s’était tirée, le menton aminci, et, détail qui le toucha plus que tout le reste, la robe grise, une robe qu’il lui connaissait de l’été dernier, faisait à la place des épaules des plis qui attestaient le dépérissement de tout ce pauvre corps. Elle ne lui dit pas une parole, et lui aussi demeura une minute sans parler. Machinalement, il chercha des yeux le fauteuil bas qu’il roulait autrefois près d’elle pour mieux causer. Ce fauteuil avait disparu, ainsi que la chaise longue, posée jadis en travers au coin de la cheminée. Ils avaient eu tant de soirées d’intimité ensemble, assis, elle sur cette chaise longue, lui sur ce fauteuil !… C’était sans doute afin d’oublier ces scènes de tendresse que la femme abandonnée avait exilé ces meubles de sa pièce intime. — S’il avait su la vraie raison de ce changement ! — Il se mit sur une chaise à côté d'elle, et, lui prenant la main, il lui dit : — « Je suis venu vous demander de me pardonner… » Elle retira cette petite main dont il avait pu sentir le tremblement presque convulsif. Elle le regardait avec des yeux d’une profondeur singulière. Le point noir de la pupille se dilatait étrangement. Puis, d’une voix abaissée, presque éteinte, elle répondit : — « Je n’ai pas à vous pardonner… Si vous m'avez rendue malheureuse, ce n’a jamais été votre faute… Ah ! » continua-t-elle, « j’ai bien changé… j’ai été malade, très malade, mais j’ai voulu vivre, pour mon fils… et pour vous aussi, pour que vous n’eussiez pas cela sur la conscience… Durant ces nuits passées dans la fièvre, j’ai trop pensé à vous !… Non, ce n’était pas votre faute si vous ne pouviez pas me croire… Mon Dieu ! je vous ai tant plaint !… » Il écoutait avec une reconnaissance infinie ces mots de charité sortir d'une bouche à laquelle son injustice avait arraché tant de sanglots. Pour une minute ce pardon qui lui venait de sa victime fondait en tendresse le poids des remords dont il avait tant cherché l’allégement, mais en vain, et il lui dit, avec un accent de profonde émotion : — « Comme je vous ai fait souffrir ! » — « Ne vous le reprochez pas, » dit-elle avec cette angélique douceur qui lui causait une si singulière impression de tristesse à la fois et de consolation, — de tristesse, car cette douceur était le signe d’un tel brisement ; de consolation, car ce baume de pitié s’insinuait jusqu’aux plus secrets replis de son cœur blessé. « Oui, » continua-t-elle en secouant la tête, « c’est cette souffrance qui m’a sauvée, c’est par elle que j’ai jugé ma vie… Quand nous nous sommes quittés comme vous savez, je suis revenue ici presque folle, j’ai dû prendre le lit pour bien des jours, et sans cesse je trouvais les yeux de l’homme que j’avais trompé fixés sur moi avec tant de dévouement et de tristesse !… Par ce que je souffrais, j’ai compris ce que j’avais fait souffrir et le mal que j’avais répandu autour de moi. La honte où j'avais roulé m’est apparue, et, devant la mort, je me suis juré de tout essayer pour redevenir une honnête femme… » Elle s'arrêta, il vit distinctement qu’elle voulait lui parler de l'autre, lui dire que cet homme n'avait plus été reçu chez elle ; mais son silence après cette dernière phrase n’était-il pas assez éloquent ? Et elle reprit : « Et puis, ç’a été pour vous encore… Vous donner ce remords de m'avoir perdue… Ah ! l'égarement de l’injustice a pu seul me pousser à cette indigne vengeance. Mais je vous avais vu pleurer… Je songeais : — Il me reviendra un jour, s’il souffre, et s’il ne souffre pas, pourquoi le faire souffrir ?… Mais non, il me reviendra et je lui dirai qu’il vive en paix… Il n’y a plus rien dans mon existence que mon devoir envers mon fils et envers son père, — et, il faut que vous le sachiez, je n’ai trouvé la force de cette résolution que dans ce qui me restait de ma tendresse pour vous… Mais j’ai peutêtre le droit de vous demander une promesse en échange de ce que je vous ai donné… » Elle ajouta d’une voix profonde : « Par souvenir de moi, car il faudra que nous ne nous voyions plus, dites que jamais vous ne marcherez sur un cœur, que vous respecterez le sentiment partout où vous le rencontrerez… » Il se taisait. Ces dernières paroles, en lui révélant la transformation accomplie dans cette âme par son martyre, le rassuraient sur l’inquiétude horrible des cruelles semaines de Londres. Après avoir aperçu tout ce que peut multiplier de ruines l’égoïste et défiante injustice, il sentait la suprême bienfaisance de la pitié. C’était pour avoir eu pitié des remords de son amant, pitié de l’amour de son mari, pitié de l’avenir de son fils, qu’Hélène s’était arrêtée sur le fatal chemin. C’était par la pitié qu’elle effaçait tout de leur triste et sombre passé. C’était par la pitié pour son mari et pour son fils encore qu’elle trouverait peut-être le moyen de vivre une vie de réparation, pourvu que luimême, Armand, eût pitié d’elle et qu’il l’y aidât. — Ainsi le principe de salut qu’il n’avait pu obtenir de l’impuissante raison et que les dogmes de la foi ne lui avaient pas donné, puisqu’il n’y croyait pas, il le rencontrait dans cette vertu de la charité qui se passe de toutes les démonstrations et de toutes les révélations, — mais n’estelle pas la révélation permanente et suprême ? — Et il éprouva qu’une chose venait de naître en lui, avec laquelle il pourrait toujours trouver une raison de vivre et d’agir : le respect, la pitié, la religion de la souffrance humaine.