I-4

2005 Words
À la tombée du soir, quand il n’était pas ivre, il se promenait le long de la mer. Parfois sa balade l’emmenait au loin, il rentrait alors au milieu de la nuit. De retour dans sa chambre, il allumait son ordinateur. Cette nuit du dimanche 1er juillet, il revint tard de son escapade. Il se servit une grappa. Comme à son habitude, il ouvrit son ordinateur. Il ne s’était pas encore branché sur Internet pour consulter sa messagerie électronique lorsque soudain l’écran devint blanc comme neige. Une ligne apparut. Il lut, une fois, deux fois, trois fois, écarquillant les yeux. Ne sois pas triste, papa. Je vais bien. Flora. L’espace d’un instant vertigineux, il se crut victime d’une hallucination. « C’est de la magie. Ça ne vient de nulle part », s’exclama Francesco, sidéré. Il fut formel : impossible de transmettre un mail sans passer par le web. Alors quoi ? Très pieuse, Rachele croyait à la vie après la vie ; cette manifestation de Flora était un signe adressé à son père depuis l’au-delà. Par crainte de paraître ridicule aux yeux de son fils, indifférent à la religion comme la plupart des jeunes, elle tut sa conviction. Francesco se targuait d’être un as en informatique. Mais là, face à l’écran, il demeura médusé. Quant à Salvo, cette anomalie le dépassait. Faute d’explication logique, ils convinrent d’attendre la suite des événements. Son regard passait de l’écran au visage de Flora. Ne sois pas triste, papa. Je vais bien. Flora. Injonction oiseuse puisqu’il n’éprouvait aucune tristesse. Il n’en demeura pas moins scotché devant son ordinateur. Une heure plus tard, sans raison apparente, brusquement, une émotion insolite l’envahit, un mélange de tristesse et de joie. Cette sensation disparut rapidement. Un profond abattement lui succéda. Il ferma son ordinateur et sortit. Ses pas l’entraînèrent du côté de la mer. Insoucieux d’un des rares orages qui s’abattait sur la ville, face au large, le visage dégoulinant, une résolution s’imposa à son esprit. Il s’informerait sur « sa fille », sur les circonstances de sa mort. Quand Rachele le vit, trempé jusqu’aux os, elle poussa les hauts cris. C’était insensé de se balader sous un tel déluge. Elle s’avisa soudain du changement de sa physionomie. Son visage avait repris vie. Elle le suivit au deuxième étage où il avait sa chambre. Elle l’interrogea pendant qu’il se changeait. — Qu’est-ce que tu as ? Tu n’es plus le même. — Raconte-moi ma vie. — Je l’ai fait à maintes reprises, mais tu n’as jamais manifesté le moindre signe d’intérêt. — Fais comme si c’était la première fois. Il l’écouta avec attention, prenant des notes. À un moment, il l’interrompit. — Flora était journaliste, dis-tu. Quelle était sa spécialité ? Quel journal l’employait ? — Elle travaillait en free-lance comme on dit dans le jargon du métier. Elle proposait ses articles à différents quotidiens. Avec succès. Elle était très prisée. — À sa mort, elle était âgée de vingt-six ans. Où avait-elle acquis une telle expérience ? — Ta fille était une idéaliste invétérée. Sitôt qu’elle flairait une arnaque, elle la traquait jusqu’à ce qu’elle débusquât son auteur. J’ai conservé tous ses articles. Lisles. Tu t’apercevras qu’elle n’épargnait personne, qu’il fût puissant ou misérable. Quand elle trempait sa plume dans le vitriol, les pourris en prenaient pour leur grade. — Elle s’est fait beaucoup d’ennemis ? — Ils devaient effectivement être nombreux à ne pas apprécier sa prose. Pendant quelques instants, les yeux de Salvo fixèrent intensément la photo de Flora. Rachele respecta son silence. À l’évidence, le message de « sa fille » l’avait sorti de sa léthargie. Était-ce un signe avant-coureur de sa guérison ? Tout à l’heure, elle appellerait Galuzzo. — Parle-moi de l’accident. — Que veux-tu que je te dise ? C’était une tragédie. — Qui conduisait ? — Flora. — Cela s’est passé comment ? — Elle conduisait toujours trop vite. À hauteur de Dalmine, elle a manqué un virage et plongé dans un ravin. Morte sur le coup, tu as eu plus de chance qu’elle. Tu portais ta ceinture. Elle pas. — Il eût été préférable de ne pas lui survivre. L’enfer de l’amnésie est pire que la mort. — Il fallait peut-être que tu survives. — Pourquoi ? — Il y a deux jours chez le coiffeur, j’ai lu un article sur l’effet papillon. — L’effet papillon ? — Un savant affirme qu’un battement d’aile de papillon à Paris peut provoquer quelques semaines plus tard une tempête sur New York. En réalité, il voulait dire qu’un changement de comportement insignifiant au départ peut amener de grands bouleversements. C’est peut-être ce qui t’arrive. — L’effet papillon, répéta Salvo. C’est une théorie intéressante. Revenons à Flora. La police a-t-elle ouvert une enquête ? — Pas vraiment. Après un simple constat, leur rapport confirma la thèse de l’accident. La conductrice avait perdu le contrôle de son véhicule. — Vous n’avez pas insisté, Ernesto et toi ? — Nous n’avions aucune raison de contester leurs conclusions. — Sur quoi travaillait Flora au moment de sa mort ? — Je l’ignore. — Tu m’as dit qu’elle occupait un appartement dans le centre de Milan. Je suppose que vous vous êtes chargés de le vider. Qu’avez-vous découvert ? — Elle vivait sobrement. L’inventaire fut vite fait. Nous avons tout donné à une œuvre qui s’occupe de sans-logis. — Vous avez certainement inventorié son bureau. — Nous n’avons rien trouvé d’important. — Et son ordinateur ? — C’est le seul objet que nous avons ramené pour Francesco. — J’imagine qu’il l’a examiné dans le détail. Rachele se troubla. Sa remarque était pertinente. — Francesco est-il là ? — Il vient de rentrer. Tu veux lui parler ? — Je n’avais pas encore quinze ans, mais j’étais déjà un accro du web. — Qu’as-tu fait quand tes parents t’ont donné l’ordinateur de Flora ? Francesco regarda son oncle avec étonnement. — Pourquoi me poses-tu cette question ? — Réponds. — C’était un portable de la dernière génération. À mon grand regret, je l’ai flanqué à la poubelle. Le disque dur avait été bousillé. — Tu n’as pas trouvé cela bizarre ? Flora était journaliste. Elle était donc en permanence devant son écran. — Je l’ai mentionné. Salvo se tourna vers Rachele. — Nous vivons dans un monde épouvantable. Le climat se dégrade à vue d’œil. Les émeutes sont le pain quotidien des grandes villes. Les scandales se ramassent à la pelle. On trafique tout. On terrorise. On v***e. On tue. Des substances mortifères se vendent sur Internet. On y trouve des recettes pour fabriquer des armes chimiques. Le pied pour une journaliste. Flora avait l’embarras du choix pour se lancer sur le sentier de la guerre. Son ordinateur devait être bourré d’informations, peut-être même de secrets connus d’elle seule. Francesco déclare qu’il est vide comme un livre dont on aurait arraché toutes les pages. Je suppose que vous n’avez pas alerté la police, que vous êtes restés peinards sur vos terres maffieuses cramponnés à votre petite vie minable. Il était hors de lui. Elle était blême. — Ernesto était persuadé que Francesco avait fait une fausse manœuvre. — C’est ce qu’il a prétendu, intervint celui-ci. J’ai eu beau répéter que je ne me trompais pas. Il m’a engueulé et expédié dans ma chambre. J’ai râlé, mais je me suis lâchement couché. Mon père n’est pas un rigolo. Si je l’avais contredit, il m’aurait tabassé. — Et toi, tu n’as pas osé le contredire. — Pardonne-moi. Atterrée par ton état, je n’ai pas insisté. Il y allait de la paix de mon ménage. Nous t’avons installé chez nous et je ne me suis plus préoccupé que de toi. Maintenant j’ai honte de ma naïveté. Salvo s’était calmé. Le mal était fait. Inutile d’épiloguer. — Flora devait avoir beaucoup d’amis, de relations. Avez-vous conservé son carnet d’adresses ? Nouvelle confusion de Rachele. Francesco intervint derechef. — Il était certainement dans son PC. Il jeta un œil en direction de l’oncle comme s’il lui laissait la responsabilité de conclure. Rachele n’en revenait pas. La perspicacité de son frère l’ébahissait. À l’exception de sa mémoire perdue, il était redevenu lui-même. — Je vais lire ses articles, reprit Salvo. J’établirai la liste des journaux auxquels elle a collaboré. Je les contacterai. Flora avait certainement des attaches dans le métier ; d’aucuns savaient peut-être sur quoi elle était au moment de sa mort. — Tu penses à un attentat déguisé en accident ? fit-elle d’une voix chevrotante. — C’est probable. Je suppose que l’épave de la voiture a été expertisée par les assureurs. Nouvel émoi de Rachele. — Non. Le lendemain de l’accident la voiture avait disparu du garage où elle avait été transportée. Nouvelle colère. — Vous êtes stupides ou quoi ? Elle se tue, on visite son appartement, on trafique son ordinateur, on vole l’épave de sa voiture et vous ne bougez pas. Elle baissa la tête pour dissimuler ses larmes. Chagriné par le désarroi de sa mère, Francesco fit diversion. — J’ai entendu mes parents parler de l’accident. Ils disaient que tu te trouvais par hasard dans la voiture de Flora. — Par hasard ? — D’après les amis de Bergame chez qui vous aviez passé la soirée, tu étais beurré. Vous vous y étiez rendus chacun de votre côté. Vu ton incapacité à conduire, Flora t’a embarqué pour te ramener chez toi. Si c’était un attentat, c’était elle qui était visée. Les mains croisées sous le menton, il ferma les yeux. — Flora fait l’aller sans problème, soliloqua-t-il. Elle manque un virage au retour. Conclusion : si on a saboté sa direction, on a opéré pendant que nous étions chez nos amis. Leurs noms ? — J’ai leurs coordonnées en bas. Elle revint quelques instants plus tard. — Anna et Marcion Raven. — C’étaient des amis à elle ou à moi ? — À elle. Monica venait de te quitter. Tu étais mal en point. Elle a sans doute voulu te distraire. — Pourquoi ne nous sommes-nous pas rendus ensemble à Bergame ? — Parce que l’hôpital pouvait te rappeler à tout moment pour une urgence. Tu devais donc être en mesure de t’y rendre sans déranger Flora. Sur le point de poser une nouvelle question, Rachele le devança. — Ne devrais-tu pas t’interroger sur le message… ? Elle ne savait comment tourner sa phrase. — S’il est vraiment de Flora… Je veux dire s’il est authentique… Salvo haussa les épaules. — Tu n’imagines quand même pas qu’il émane du centre de contrôle du Paradis ? ricana Francesco. Le téléphone sonna au rez-de-chaussée. Rachele sortit précipitamment. Francesco fit un clin d’œil à « son oncle ». — J’adore ma mère, mais son côté grenouille de bénitier est parfois exaspérant. Là-dessus je te laisse. Je suppose qu’on reparlera de tout ça. Demain j’ai une interro de math. Si je ne veux pas me planter, il est grand temps de m’y mettre. À plus. Resté seul, Salvo fit quelques pas, interrompit sa marche devant la photo de Flora. Elle était très belle. Des cheveux châtains coupés courts. Des yeux sombres en amande, câlins et réservés à la fois. Un petit nez mutin. Aux coins des lèvres frémissait un léger sourire. Des traits révélateurs d’une joie de vivre et d’une confiance en soi. Elle ne lui ressemblait pas. Sans doute le portrait de sa mère. Au fait, qu’était-elle devenue celle-là ? Fallait-il la contacter pour en apprendre davantage sur « leur fille ? » Ne sois pas triste, papa. Je vais bien. Flora. Il hésita longtemps avant de se risquer à envisager l’authenticité de cette petite phrase. En scientifique, il procéda par hypothèse. « Supposons que le texte soit de Flora. Comment l’interpréter ? Elle sait que ma mémoire est enténébrée, que sa disparition ne m’afflige pas, que je m’en tape qu’elle aille bien. Papa est le cœur du message. Le reste est sans portée. Ce mot tendre dut m’impressionner inconsciemment, sinon comment expliquer ma brève émotion, ma “résurrection”, mon intérêt pour “ma fille”, ma soudaine lucidité, l’avalanche de questions dont j’ai assailli Rachele, la conclusion à laquelle je suis parvenu ? Ce message serait-il une invite à élucider un mystère ? » Il se morigéna : « Reviens sur terre. Tu spécules sur des chimères. On naît, on meurt. Point barre. » « Sa sœur » revint. — C’était Ernesto. Il ne rentrera pas ce soir. « Son beau-frère » était voyageur de commerce. Il démarchait en Sicile et dans le sud de l’Italie pour le compte d’une société de cosmétiques. Même si ce n’était pas un mauvais bougre, Salvo ne le prisait guère. Un organique qui, hors son boulot, le bistrot, la télé, le foot, ne connaissait rien d’autre. Son absence était toujours bénéfique. En sa présence, sa femme était aux abois. Il plaignait « sa sœur ». Elle assumait tout : le ménage, l’éducation des enfants, les problèmes domestiques. Après son travail, Ernesto estimait avoir droit au repos du guerrier ; pas question de l’importuner avec des broutilles, comme il disait. À ses yeux, la femme était et resterait la servante du seigneur. Aussi la moue de Salvo fut-elle significative lorsqu’il apprit l’absence du seigneur des lieux. — Je sais que tu ne l’apprécies pas, Salvo. Je t’assure, c’est un brave homme. Mais il est Sicilien. Gâté par sa mamma, il est comme un enfant. Il n’a pas évolué avec son temps et n’a pas encore assimilé que les femmes refusent désormais de se cantonner au rôle de bonniches. — C’est pourtant ce que tu es. Pourquoi ne l’envoiestu pas paître, voir ailleurs si tu n’y es pas ? Elle soupira. — Ce n’est pas facile. Moi aussi je suis Sicilienne. La servitude des mâles est inscrite dans mes gènes. Ne t’en fais pas pour moi. Je ne suis pas malheureuse, poursuivit-elle. Salvo ne l’écoutait plus, elle se tut. Les enfants se chamaillaient au premier. La voix de Francesco tonna. Rachele serait bien descendue pour morigéner sa marmaille, mais l’attitude de son frère l’intriguait. — Tu m’as bien dit que j’étais propriétaire d’une maison à Milan, qu’elle n’avait pas été vendue ou louée. C’est bien cela ? fit-il soudain. — Oui. Une demeure luxueuse dans un quartier chic. Pourquoi poses-tu cette question ?
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD