I-5

2439 Words
— Je retourne à Milan. C’est là que vivait Flora. Je suis déterminé à faire toute la lumière sur sa mort. — Tu veux nous quitter ? — Chère Rachele, je vous ai suffisamment encombrés. Je te cause des tas d’ennuis. Tes enfants sont prioritaires. J’énerve ton moustachu de mari. Je suis une pomme de discorde entre vous. Je dois m’en aller. — Comment vas-tu vivre ? — Je vais reprendre mon métier. Elle ouvrit de grands yeux. — Reprendre ton métier ? Tu as tout oublié. — Je n’en suis pas sûr. À deux reprises, des collègues de Salvo, dépêchés par la direction de l’hôpital où il travaillait, lui avaient rendu visite dans le but évident de le tester. Il était resté sans réaction à leurs propos, à leurs questions. Ils conclurent certainement à son inaptitude à exercer. Elle le lui rappela. — À l’époque, j’étais dans le cirage. Depuis que Flora m’a réveillé, j’ai retrouvé mes esprits. Elle ne releva pas qu’il imputait le message à sa fille. — Penses-tu avoir retrouvé la mémoire ? — Je suis toujours un paralytique mental. Mais je veux savoir quel lièvre elle poursuivait avant sa mort et pourquoi on l’a éliminée. — Tu es donc convaincu qu’il s’agit d’un attentat. — Avant mon départ, renseigne-moi avec le plus de précision possible sur mon existence antérieure à mon amnésie. À propos, ai-je une voiture ? — Elle est en dépôt chez un garagiste. Es-tu capable de conduire ? — Conduire comme soigner des malades ressortit à des réflexes. Qui étais-je ? Le regard de Rachele s’assombrit. La réponse ne lui serait pas favorable. — Avant ton accident, nos relations étaient très distantes. On se voyait une fois l’an lorsque tu revenais au pays pour fleurir la tombe de notre mère. Tu nous snobais. Brillant chirurgien, tu gagnais beaucoup d’argent. À dire vrai, tu ne te souciais pas de nous. Ta femme était originaire de Turin. Elle enseignait la littérature italienne à l’université. Je suppose qu’elle n’était pas étrangère à ton comportement à notre égard. Les rares fois où elle t’accompagna, son attitude fut odieuse. Jamais un bonjour. Jamais un merci. Pas la moindre attention aux enfants. Elle parlait de nous en terme de Touaregs, ironisant méchamment sur la situation climatique de la Sicile. Heureusement il y avait Flora. Une enfant adorable. À mesure qu’elle grandissait, nos relations devinrent de plus en plus étroites et affectueuses. Elle m’offrait des fleurs. Elle comblait les enfants de cadeaux. Jusqu’à ses dix-huit ans, chaque année, elle séjourna chez nous durant les vacances. Ce qui vous arrangeait bien, Monica et toi. Pendant ce temps, vous voguiez sur des yachts de luxe, vous faisiez des safaris, des voyages exotiques, vous participiez à des congrès dans des cinq étoiles. Je détestais ton ex. Le genre de personne avec qui on gaspille ses sentiments. Belle comme Flora, mais si différente. Froide, égocentrique, calculatrice. Toi, tu ne voyais rien. Elle t’envoûtait Je me suis souvent dit que votre couple se briserait, qu’un jour tu ne supporterais plus son inhumanité. Lors de votre dernière visite, il y a deux ans, il y avait de l’eau dans le gaz. C’était à peine si vous vous adressiez la parole. Ce ne fut donc pas une surprise quand Flora m’apprit qu’elle t’avait quitté. Puis ce fut l’accident. Monica assista à l’enterrement en compagnie d’un mec. Elle m’ignora. Inutile de préciser qu’elle ne s’est jamais inquiétée de ton sort. Il n’était pas très fier de lui. Le portrait qui résultait du récit de Rachele était celui d’un parvenu, obsédé par le pognon, indifférent à autrui. — Merci pour ta franchise. Comment évolua Flora ? — Une fois majeure, elle coupa les ponts avec vous. Elle emménagea avec une copine dans un duplex. Ses visites étaient fréquentes. C’était chaque fois comme un rayon de soleil qui illuminait la maison. Nous l’adorions. Même Ernesto avait un faible pour elle. Elle nous considérait comme sa vraie famille. Après de brillantes études de journalisme qu’elle termina à vingt et un ans, elle fit un stage au Corriere. Elle se lança comme indépendante. Elle ne supportait pas les rivalités, les cabales, les intrigues qui étaient le quotidien de la rédaction. En trois ans, elle se fit une signature. Ses articles étaient souvent à la une de certains journaux. Quelques-uns d’entre eux furent même publiés à l’étranger. Et puis, hélas… Rachele ne put retenir ses larmes. Il passa son bras autour de ses épaules. Elle lui sourit. — Il est tard. Je dois mettre les enfants au lit. — Une dernière chose. Sais-tu où habite Monica ? — Non. Pourquoi ? — J’ai l’intention de la contacter. — Au cas peu probable où elle consente à te rencontrer, tu n’en tireras rien. Hors elle, rien ni personne ne la concernent. Je gage qu’elle a effacé sa fille de sa mémoire et refait sa vie avec un autre pigeon. — Chaque fois que tu en parles, tu la dénigres. Par jalousie ? — Moi, jalouse de cette traînée. Jamais. Je la voyais telle qu’elle était. Méchante, narcissique, insensible. — Pourquoi l’ai-je épousée si elle était si moche ? Rachele haussa les épaules avec fatalisme. — Lorsqu’un homme a une femme dans la peau, il l’embellit. Tu l’as parée d’un tas de qualités fictives. — Était-elle de bonne famille ? — Une sans-le-sou ! Ses parents tenaient une gargote à Turin et tiraient le diable par la queue. En épousant un jeune chirurgien promis à un bel avenir, elle a voulu s’élever dans la hiérarchie sociale. Mais lorsqu’elle a décroché une chaire universitaire, elle a dû viser plus haut. Crois-moi, tu as toutes les raisons de te réjouir d’en être débarrassé. — Il faudra quand même la joindre. — À tes risques et périls ! La transformation de son frère épatait Rachele. Sobre depuis deux jours, il refusait désormais de prendre les médicaments prescrits par Galuzzo. Celui-ci ne reconnaissait plus son patient. Bien sûr, Salvo ne lui avait pas parlé du message, remède non recensé dans la pharmacologie. Le médecin était un peu vexé de n’avoir pas contribué à l’amélioration de sa santé mentale. Même si son départ imminent l’affligeait, Rachele acceptait sa décision. Il avait une raison de vivre, un défi à relever. Hier, alors qu’elle soulevait des objections pratiques, il avait souri. — L’effet papillon, Rachele. L’effet papillon. Elle était demeurée comme deux ronds de flanc. La veille de son départ, il lut tous les articles de Flora. Il y en avait pour tous les goûts : pots de vin à l’occasion d’adjudications de travaux publics, collusion d’un homme politique avec la maffia, ecclésiastique pédophile qui avait échappé à la justice grâce à l’intervention de son évêque, agent de change qui avait arnaqué ses clients, promoteur immobilier qui avait rasé un quartier populeux pour le remplacer par un centre commercial, détournements de fonds d’œuvres caritatives, juge corrompu, pratiques scandaleuses d’un directeur de home pour personnes âgées, connivences d’un chef d’entreprise avec le cartel de Medellín, trafic d’organes, dealers du GHB, la d****e du viol, substance anesthésiante qui provoque une perte de conscience de vingt minutes et laisse la victime sans défense… Elle s’en prenait avec virulence « aux mensonges souriants » des politiciens, à leur double langage, aux pourvoyeurs en armes et en devises des terroristes, aux capitalistes qui profitaient des catastrophes naturelles. Elle clouait au pilori les salaires astronomiques des patrons de certaines entreprises en les citant nommément, elle avait calculé qu’en les diminuant de moitié on sauverait des dizaines de milliers d’Africains atteints du sida, du virus Ebola et de maladies inconnues provoquées par le changement climatique, sans moyens pour payer les coûteux médicaments qui amélioreraient leur état. Elle haïssait particulièrement les marchands de drogues, les esclavagistes qui livraient des femmes à la p**********n, la maltraitance de plus en plus fréquente des enfants par leurs propres parents. Dans un de ses premiers articles, elle vitriolait le Vatican à cause de ses positions tranchées en matière de contraception, d’avortement, d’euthanasie, de divorce. Elle se faisait le chantre de la condition féminine anathématisant le harcèlement s****l, le machisme, les bas salaires, les exclusions fréquentes de postes de direction, les licenciements pour cause de grossesse, la violence conjugale, l’excision. Un mois avant sa mort, dans la revue Millenio, après une attaque cinglante contre la technologie qui avait détérioré ce que la nature avait mis des millions d’années à produire, sur six pages, elle décrivait en termes effrayants la dégradation irréversible de la planète qu’elle attribuait à l’incurie des décideurs, à la primauté accordée à l’économique et à l’irresponsabilité des générations précédentes ; le trou dans la couche d’ozone s’était encore élargi, les eaux des océans s’étaient élevées de quatre-vingts centimètres inondant des régions entières ; des cyclones d’une violence inédite et des tsunamis ravageaient tout sur leur passage ; la température avait augmenté de cinq degrés, la pollution menaçait les grandes villes d’asphyxie ; une moitié de la population des habitants du nord souffrait d’allergies incurables, le prix des denrées alimentaires de base avait sextuplé en cinq ans ; lorsque les pays producteurs de pétrole seraient à sec, ils sombreraient dans la misère avec des conséquences géopolitiques imprévisibles ; la malnutrition, des maladies cardiaques et infectieuses avaient accru le taux de mortalité ; des pandémies provoquées par des virus manipulés à des fins terroristes frapperaient hommes et animaux ; tous ces paramètres réunis annonçaient à brève échéance une catastrophe sans précédent qui modifierait profondément les modes de vie et, à la limite, entraînerait une régression de la civilisation ; la lutte pour la survie deviendrait alors impitoyable. Dans son dernier article, paru huit jours avant sa mort, elle dénonçait la vente aux enchères sur Internet d’êtres humains, en particulier des enfants. Tous ces textes constituaient le dossier noir d’une époque abominable. Une star du quatrième pouvoir. Il avait lu récemment que chaque année plus de cinq cents journalistes décédaient de mort violente. Le doute n’était pas permis, nombre d’individus ne devaient pas porter Flora dans leur cœur. Quelqu’un l’avait jugée incontrôlable et éliminée. Exit l’indésirable ! 3.Milan, samedi 14 juillet 2018 En remontant la large avenue bordée de magnolias au bout de laquelle il avait habité, Salvo éprouva une impression de jamais vu. Il était midi. Ernesto l’avait conduit. En vacances, Francesco avait insisté pour les accompagner. Un voyage de deux jours. Quinze cents kilomètres séparaient Cefalu de Milan. Ils avaient fait étape dans un village au nord de Rome. Quand il franchit le seuil de « sa » résidence, sa flambante somptuosité l’éclaboussa. Hall dallé de marbre, cuisine ultramoderne, immense salon parqueté en chêne massif luisant de cire, bureau cossu où Francesco, après avoir débarqué les bagages de Salvo, se précipita pour installer son ordinateur. Escalier et plancher de l’étage en chêne. Cinq pièces, deux salles de bain dont une jouxtait la vaste et lumineuse chambre conjugale. Un vestiaire. Des vêtements masculins rangés dans un ordre impeccable dont une dizaine de complets griffés Armani. Au bout du couloir, un escalier raide menait à une trappe par où on accédait au grenier. Il revint au salon où Ernesto se prélassait dans un fauteuil mâchonnant un cigare. En sa présence, il apostropha Francesco : « Grouille-toi. On ne va pas y passer toute l’après-midi. » — « J’en ai encore pour quelques minutes », répondit son fils. Salvo ouvrit la large baie donnant sur une terrasse dallée. Une haie, formée de halliers épais de prunelliers, ceignait un jardin d’agrément composé de platanes, d’ifs, de bougainvillées, de massifs de fleurs et d’une piscine en granit rose pleine d’une eau turquoise. La pelouse était tondue à ras. Une harmonie de couleurs et de volumes, d’ombre et de lumière. Dans le garage rutilait une Maserati rouge sang. Il commençait à se sentir très mal à l’aise. Il songea à la modeste demeure de Rachele dans le désert de Cefalu. Qu’avait-elle laissé entendre de lui : snob, nouveau riche, égoïste. Elle n’avait sans doute pas tort. Il s’empressa de préparer le déjeuner acheté en cours de route : pain, saucisson, fromage, tomates, le tout arrosé de Marsala. Ernesto mangeait et buvait en silence. L’irritation ombrageait ses traits. Il méprisait ce beau-frère friqué dont il se réjouissait d’être débarrassé. Tout au long du voyage, il n’avait pipé mot, fumant cigarillo sur cigarillo. Deux jours de silence sépulcral que même son fils n’osa rompre et que Salvo respecta. Quand Francesco en eut fini avec le PC, Ernesto consentit à ce qu’il se baignât. Ils prirent leur repas sur la terrasse. Pendant que « son neveu » s’ébattait dans l’eau, il tenta de clarifier la situation. Qu’ils se quittent au moins en bons termes. — Tu hais cet étalage indécent de luxe, Ernesto. Sache qu’il me fait honte. Je comprends maintenant tes réticences à mon égard. L’autre répondit sans le regarder : — Tu as eu beaucoup de chance d’avoir une sœur au cœur d’or. Si ça n’avait tenu qu’à moi, je t’aurais laissé crever. Décidément, entre eux, l’état de belligérance était définitif. Après le casse-croûte, Salvo les remercia chaleureusement. « Sa sœur » lui avait remis un document de la Banca di Roma, qui avait honoré toutes les factures concernant son ancien train de vie, et un récapitulatif de ses avoirs. Il était riche. Très riche. Il verserait une grosse somme à Rachele afin de la dédommager de son séjour chez elle et de la remercier de sa sollicitude. Un bref signe de tête et Ernesto se mit prestement au volant. Francesco, les larmes aux yeux, glissa un petit paquet dans la main de son oncle. — Mon cadeau d’adieu. C’est un portable. J’ai noté sur un bout de papier comment l’utiliser. — Merci, Francesco, tu es un frère. Au moment où le break s’ébranla, le regard de « son neveu » lui alla droit au cœur. C’était une déclaration d’amitié éternelle. Il resta indécis durant de longues minutes. Puis, il déambula dans le salon, s’arrêta un instant devant l’écran géant mural de la télévision que Francesco avait testé en poussant des exclamations admiratives. « Le dernier cri de la télé tridimensionnelle. » Il détestait la télévision. Il se résignait à la regarder parce que Galuzzo l’avait recommandé ; un visage, une image, un film étaient susceptibles de réveiller une sensation ressentie autrefois. Il reprit sa marche, souleva un téléphone mobile dont la tonalité le rassura. Il remit à plus tard le rangement de ses bagages entassés dans le hall d’entrée. La chaleur était suffocante. Il s’installa sur la terrasse dans un fauteuil de jardin. Il s’assoupit. Le soir tombait quand il se réveilla. Il se redressa en s’étirant. Une envie soudaine. Il se débarrassa de ses vêtements et s’élança dans l’eau. Il nagea jusqu’au bord opposé, se retourna, fit la planche. Un ciel indigo en coupole lui caressa le visage. Il laissa filer le temps. C’était sa première trempette depuis son accident. À Cefalu, les piscines étaient interdites pour économiser l’eau et la mer était réputée dangereuse. Il gagna la salle de bain de la « chambre conjugale » où il trouva serviettes et cape de bain. La chère Rachele avait tout planifié afin que son retour s’opérât dans les meilleures conditions. La veille de son départ, elle lui avait donné les coordonnées d’une certaine madame Consolini qui avait en charge l’entretien de la maison pendant sa longue absence. Il descendit à la cuisine. Le frigo était garni de victuailles. Le malaise éprouvé en présence de « son beau-frère » et de « son neveu » s’était dissipé, relayé par une joie inédite, nullement inspirée par ce décor aseptisé, mais par l’ivresse de la liberté. Il était à l’aube d’un nouveau départ. Il escomptait reprendre son métier. Il consacrerait ses loisirs à Flora. Une pensée le frappa pendant qu’il se restaurait d’une lasagne réchauffée au micro-ondes : il avait une longueur d’avance sur les assassins de sa fille. La presse de l’époque qu’il avait dépouillée à Cefalu avait relaté son infortune. Pour en apprendre davantage sur « sa fille », il blufferait son monde en jouant à l’ectoplasme aspiré dans un abyssal trou de mémoire. L’entreprise n’était pas sans risques. Des coyotes n’avaient pas hésité à se débarrasser d’une journaliste trop curieuse, ils récidiveraient si leur sécurité était menacée. 1. Mère de Jésus. 2. L’archevêque est l’équivalent de l’abbé dans les abbayes catholiques. 3. Le supérieur.
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