NOUVELLE VII – L’avarice corrigée

1576 Words
BERGAMIN avec une nouvelle d’un savant homme nommé Primasse et d’un abbé de Cluny, reprend honnêtement une nouvelle manière d’avarice advenue à messire Can de la Scalle. NOUVELLE VII L’avarice corrigéeDisant qu’il est malséant à un prince d’être avaricieux et qu’il doit être libéral envers chacun. La gentillesse de Mme Émilie et sa nouvelle furent occasion à la reine et au demeurant de la compagnie de rire et louer l’invention de la croisade ; mais après qu’on eut cessé de rire et qu’un chacun fut apaisé, Philostrate, qui devait dire la sienne, commença à parler en cette manière : C’est une belle chose, mesdames, de frapper un but qui jamais ne se remue : mais c’est une chose plus admirable de voir toucher soudainement par un archer quelque chose non accoutumée, qui apparaît soudainement. La vicieuse et sale vie des prêtres donne de soi-même en plusieurs choses, sans difficulté, matière d’en parler, de la piquer et reprendre, à qui le veut faire, quasi comme un vrai but de méchanceté. Et par ainsi, combien que ce prude homme fit très bien de piquer jusqu’au vif M. l’inquisiteur de l’hypocrite charité des religieux qui donnent aux pauvres ce qu’il leur conviendrait donner aux pourceaux ou le jeter à mal : si estimai-je assez plus digne d’être loué celui de qui, à l’occasion de la précédente nouvelle, je veux parler, lequel reprend avec un plaisant conte messire Can de la Scalle, magnifique et triomphant seigneur, d’une soudaine et non accoutumée avarice apparue en lui, figurant par autrui ce que de soi et de lui il entendait dire ; laquelle fut telle : Messire Can de la Scalle, ainsi comme la renommée court quasi par tout le monde, était, outre que la fortune lui fût en plusieurs choses favorable, un des plus notables et magnifiques seigneurs qu’on ait vus en Italie depuis l’empereur Frédéric deuxième : lequel, ayant délibéré de faire une notable et merveilleuse assemblée à Vérone, et étant venus à celle-ci plusieurs gens de divers lieux et mêmement hommes de cour de toutes sortes, soudainement, qui qu’en fût l’occasion, se retira de la faire et récompensa en partie ceux qui y étaient venus en leur donnant congé, et ne demeura seulement à récompenser ou à avoir congé qu’un nommé Bergamin, homme plaisant, qui rencontrait si bien à parler et si promptement qu’on ne le croirait qui ne l’aurait ouï. Lequel espérait bien que ceci n’eût été fait sans aucun sien profit à venir. Mais messire Can de la Scalle s’était mis en l’entendement que tout ce qu’il lui saurait donner serait plus perdu et mal employé que qui l’aurait jeté au feu ; dont toutefois il ne lui disait ou faisait dire aucune chose. Bergamin, après quelques jours, ne se voyant appelé ni requis à chose qui appartînt à son métier et davantage se consommant à l’hôtellerie avec ses chevaux et serviteurs, commença à devenir mélancolique ; toutefois il attendait toujours, lui étant d’avis qu’il ne ferait pas bien de s’en aller sans congé. Et ayant porté avec lui trois belles et riches robes qui lui avaient été données par autres seigneurs pour comparaître honorablement à cette assemblée, voulant son hôte être payé, premièrement il lui en bailla une ; et demeurant encore beaucoup davantage, fut contraint, s’il voulait plus demeurer en son logis, de bailler la deuxième ; puis commença à vivre sur la troisième, décidé, tant qu’elle durerait, d’attendre et regarder que ce serait à la fin de lui. Or advint, cependant qu’il vivait sur la troisième, qu’il se rencontra un jour au dîner de messire Can et se présenta devant lui avec un visage mélancolique. Et le voyant ainsi messire Can lui dit, plus pour le fâcher que pour prendre plaisir d’aucune chose qu’il sut dire : « Bergamin, qu’as-tu ? tu es fort mélancolique, dis-nous-en quelque chose. » Bergamin, sur l’heure, sans y songer plus avant, conta soudainement, comme s’il y eût pensé longtemps auparavant, pour venir au point qu’il prétendait, cette nouvelle : « Monseigneur, vous devez savoir qu’un nommé Primasse fut un savant homme en grammaire et fut par-dessus tous autres grand et prompt versificateur : au moyen de quoi il était si admirable et bien renommé qu’encore qu’on ne le connût de vue partout il n’y avait celui qui, par renommée, ne sût qui était Primasse. Or advint-il que, se trouvant une fois à Paris en pauvre état, comme le plus souvent il était (pour la vertu, qui est peu gratifiée de ceux qui ont les grands biens), il ouït parler de l’abbé de Cluny, que l’on tient être le plus riche prélat qui soit en l’Église de Dieu, après le pape, et entendit dire de lui choses merveilleuses et magnifiques de sa façon d’entretenir toujours grande cour, et que jamais on ne refusait à quiconque allait où il était à boire ni à manger, pourvu qu’il le demandât quand l’abbé était à table. Laquelle chose oyant, Primasse, comme homme qui se délectait de voir hommes vertueux et magnifiques, il délibéra d’aller voir la magnificence de cet abbé et demanda combien il demeurait alors loin de Paris. À quoi lui fut répondu que, par aventure, à trois lieues de là, en un sien lieu, auquel Primasse fit son compte, s’il partait bien matin, d’y être sur l’heure de dîner. S’étant donc fait enseigner le chemin, ne trouvant aucun, par fortune, qui y allât, craignant qu’il ne se fourvoyât et qu’il n’arrivât en lieu où il ne trouvât sitôt à dîner, pensa en soi-même, afin que ceci n’advînt et qu’il n’endurât faim, de porter trois pains, s’avisant qu’il trouverait de l’eau partout, combien qu’elle ne lui plût guère ; et ayant mis ses trois pains dedans son sein, prit son chemin si droit qu’il arriva là où était M. l’abbé avant qu’il fût l’heure de dîner, et quand il fut entré dedans le logis, il s’en alla regardant partout. Et ayant vu la grande multitude de tables dressées, et le grand appareil de la cuisine, et les autres choses apprêtées pour le dîner, il va dire en soi-même : "Véritablement celui-ci est aussi magnifique qu’on dit. " Et demeurant ainsi entour toutes ces choses, attentif, le maître d’hôtel de l’abbé, parce qu’il était heure de dîner, commanda qu’on donnât de l’eau à laver et que chacun se mît à table ; et par fortune, advint que Primasse fut assis tout droit au-devant de l’huis de la chambre par où l’abbé devait sortir pour venir dîner en la salle. La coutume était, en cette cour, qu’on ne servait jamais aucune chose sur table que premièrement M. l’abbé ne fût venu pour s’asseoir. Ayant donc le maître d’hôtel fait couvrir, il fit dire à monsieur que quand il lui plairait le dîner était prêt. L’abbé fit ouvrir sa chambre pour venir en la salle, et en venant regarda devant soi ; et, de fortune, le premier homme qu’il vit fut Primasse, lequel était fort mal en ordre et qu’il ne connaissait point de vue ; et aussitôt qu’il l’eût vu, il lui entra en sa fantaisie une mauvaise pensée que jamais n’en avait eu de semblable et dit en soi-même : "Voyez à qui je donne à manger mon bien. " Et, retournant arrière, commanda que sa chambre fût fermée, puis demanda à ceux qui étaient auprès de lui s’ils connaissaient ce paillard qui était tout au-devant de l’huis de sa chambre, assis à table. Chacun répondit que non. Primasse, lequel avait faim de manger comme celui qui avait travaillé à cheminer, et non accoutumé de tant jeûner, ayant aucunement attendu et voyant que M. l’abbé ne venait point, tira de son soin l’un de ses trois pains qu’il avait apportés et commença à manger. L’abbé, après qu’il eut aucunement attendu, commanda à quelqu’un de ses serviteurs qu’il regardât si cet homme était parti. Le serviteur répondit : "Monsieur, non, il mange du pain qu’il semble qu’il ait apporté quand et lui. " Dit lors l’abbé : "Or mange du sien s’il en a, car du nôtre ne mangera-t-il point. " L’abbé eût voulu que Primasse de soi-même s’en fût allé, parce qu’il ne lui semblait honnête de lui donner congé. Primasse, ayant mangé l’un de ses pains et l’abbé ne venant point, commença à manger le deuxième ; ce que pareillement fut dit à l’abbé, qui avait encore fait regarder s’il était parti. À la fin, ne venant encore l’abbé, Primasse, ayant mangé le deuxième, commença à manger le troisième, ce qui fut encore rapporte à l’abbé, lequel soudainement en soi-même commença à penser et dire : "Oh ! oh ! quelle nouveauté m’est aujourd’hui entrée en l’entendement ? quelle avarice ? quel dédain ? et par qui ? J’ai donné à manger le mien, il y a longtemps, à quiconque en a voulu, sans jamais regarder s’il était gentilhomme, ou vilain, ou pauvre, ou riche, ou marchand, ou pipeur, et encore l’ai-je vu de mes yeux maintes fois jeter à mal ; ni jamais ne m’entra en l’entendement ce penser qui m’est entré pour celui-ci : véritablement avarice ne me doit point avoir assailli pour homme de petite affaire ; et faut dire que celui-ci, qui me semble un pendard, doit être quelque grand cas, puisque ainsi m’est rentré en l’entendement de lui faire honneur. " Et ceci dit, il voulut savoir qui il était. Et ayant trouvé que c’était Primasse qui était venu là pour voir de sa magnificence ce qu’il en avait ouï dire et que l’abbé avait, par renommée, longtemps auparavant, connu pour savant homme, il en eut grande honte ; et désirant d’en faire l’amende, s’efforça en plusieurs manières de lui faire honneur. Puis, après dîner, l’abbé fit honorablement vêtir Primasse comme il lui appartenait, et lui ayant donné argent et cheval, le mit en son libéral arbitre de demeurer chez lui ou s’en aller quand il voudrait. De quoi Primasse, très content, lui ayant rendu les plus grandes grâces qu’il put, s’en retourna à cheval à Paris, d’où il était parti à pied. » Messire Can de la Scalle, qui était seigneur bien avisé, entendit incontinent, sans aucune autre remontrance, ce que voulait dire Bergamin, et en souriant lui dit : « Bergamin, tu as assez honnêtement montré tes nécessités, ta vertu et mon avarice et aussi ce que tu désires avoir de moi. Et vraiment jamais plus je ne fus assailli d’avarice, sinon maintenant par toi, mais je la chasserai avec le même bâton que tu as dit. » Et ayant fait payer l’hôte et vêtu très noblement de l’une de ses robes Bergamin, il lui donna de l’argent et un cheval et le mit alors à son choix d’aller ou de demeurer.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD