Chapitre 6 : La Purge

1045 Words
Quelques minutes plus tard, il se gare le long du trottoir, devant la petite maison mitoyenne d’un étage que je partage avec ma mère. Le quartier dort, bercé par le murmure lointain de l’autoroute. Seule une veilleuse éclaire le salon. Ma mère dort. Elle doit dormir. …Il vaut mieux qu’elle ne sache rien. Pas ce soir. Comment expliquer le glaçage, les yeux rougis, la nuit entière, sans ouvrir la boîte de Pandore de mon cœur en miettes ? Je trouverai une excuse. Demain. Toujours demain. “Hé…” Je tourne la tête vers lui. Il s’est penché, les avant-bras sur le volant, observant la maison d’un air inexpressif. “Te gêne pas pour ta voiture. Elle sera là demain matin. Tu ne sauras même pas qu’elle a bougé.” J’essaie de former un “merci”, mais ma voix s’est éteinte. Parler demande une énergie que je n’ai plus. Je suis une coquille vide, seulement capable de hocher la tête, faiblement. “…Et si ça peut aider,” il poursuit, un coin de sa lèvre remonte, “je peux prendre la tienne pour un tour. Comme ça, si y a des traces de sang sur le pare-chocs, ça sera définitivement pas celles d’Elson.” Il me fait un clin d’œil, franc, presque espiègle. “Juste un pauvre écureuil.” C’est une blague pourrie. Macabre, même. Mais contre toute attente, un petit sourire, faible, échappé, erre sur mes lèvres. Il dure une seconde. Il s’efface quand Richard se penche à nouveau. Cette fois, vers moi. Je me raidis, me recule instinctivement contre la portière. Son visage s’approche. Trop près. Il me regarde droit dans les yeux. Il est si proche que je peux compter ses cils. Voir les minuscules reflets dorés dans ses iris brun foncé, comme des paillettes prises dans de la mélasse. Puis, j’entends un clic. Familier. Libérateur. La ceinture de sécurité se rétracte, glissant contre mon bras. Sa main se retire de la boucle. Il cligne des yeux, une feinte surprise parfaitement jouée, puis un sourire lent, taquin, illumine son visage. “…Oh. Tu voulais un b****r du Nouvel An, en fait ?” Un gémissement – de honte, de confusion, de chaleur soudaine – m’échappe. Je me retourne, je titube hors du véhicule, les joues en feu, et me précipite vers ma porte sans un regard en arrière. Derrière moi, un rire fuse, clair, pas cruel. Juste… amusé. Le moteur de son SUV ne rugit que lorsque ma porte d’entrée est refermée derrière moi. L’intérieur de la maison sent le renfermé douillet et le pain grillé du dîner. Un parfum de normalité qui me poignarde. J’essaie de fermer la porte sans bruit, mais elle claque doucement. Assez fort. Un remue-ménage vient de la chambre de ma mère, voisine du salon. “…Bloom ?” Sa voix est empreinte de sommeil, vaguement inquiète. “Je suis rentrée—” Je force ma voix à être calme, petite. “Je suis rentrée, maman.” Mon cœur fait un bond douloureux dans ma poitrine quand j’entends le froissement des draps. Elle ne peut me voir dans cet état. “Je vais directement me coucher, d’accord ?” Les bruits cessent un instant. Puis : “…D’accord, ma puce,” répond-elle, la voix traînante, déjà presque rendormie. “Bonne année, ma fille.” “…Bonne année, maman.” J’attends, figée dans le noir du couloir, jusqu’à entendre le lit grincer à nouveau, le souffle régulier reprendre. Alors seulement, je lâche le souffle que je retenais. Je me penche pour enlever mes chaussures, mes Chucks souillées de glaçage et de neige sale, et je me glisse comme une voleuse vers ma chambre. Quand j’ouvre la porte, c’est une gifle. Elson. Elson partout. Des photos punaisées au mur : lui et moi à la patinoire municipale, lui me faisant un croche-pied en riant, nos visages pressés l’un contre l’autre dans un photomaton raté. Son pull gris, celui qui sentait le propre et le “lui”, est étalé sur mon lit. Je l’avais sorti plus tôt, indécise, me disant qu’il me porterait bonheur. Des cadres sur la commode, un stylo qu’il avait oublié sur mon bureau… Des artefacts d’un monde disparu. Des reliques du mensonge. Je quitte ma chambre. Je reviens une minute plus tard, un sac-poubelle noir à la main, déployé comme un linceul. Et je procède. Méthodiquement. Sans larmes, pour l’instant. Le pull. Les photos – je les arrache du mur, l’agrafage laissant de petites cicatrises dans le plâtre. Le stylo. Le ticket de cinéma coincé dans le miroir. Tout ce qui évoque son ombre, son parfum, son mensonge, atterrit dans le plastique noir avec un bruit mou. Elson avait été mon meilleur ami. La bouée. La cartographie secrète pour naviguer dans les eaux troubles laissées par mon père. Quand ce donneur de sperme – je refuse l’autre mot – hurlait, cassait des choses, frappait avant de s’effondrer en larmes et en “désolé” éculés, Elson était le sous-marin qui m’emmenait dans les profondeurs tranquilles de l’amitié. Doux. Constant. Il ne m’avait jamais attrapée comme ça, jamais haussé le ton. Jusqu’à ce soir. Ma mère et Elson. Tout ce que je pensais nécessaire pour survivre. J’avais eu si peur de le perdre en “officialisant”. Les petits copains, les fiançailles, le mariage… cela évoquait des chaînes, des portes qui claquent, des promesses qui se brisent en silence. Si je finissais comme ma mère, aimante, effacée, pardonnant l’impardonnable, je serais morte. C’est ce que je croyais. Mais je ne voulais pas non plus rester un spectre, hantée par le passé, incapable d’avancer vers une vie à moi. Hah. Le rire qui sort de ma gorge est sec, sans humour. Le sac plein à craquer, je sors par la porte de derrière. La nuit est glaciale, purifiante. Je soulève le couvercle de la poubelle verte et j’y déverse le tout. Un “floc” étouffé. C’est fait. Les larmes, enfin, menacent. Pas des sanglots, juste une pression brûlante derrière mes paupières. Je les retiens. Pas maintenant. Pas pour lui. J’étais stupide de croire qu’on pouvait construire quelque chose de durable sur du sable mouvant. Stupide de souhaiter une lumière qui n’était, au final, qu’un feu follet, prêt à s’éteindre au premier vent contraire.
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