Chapitre 5 : Tu Avais Raison

1514 Words
L’univers se rétrécit à la chaleur du poignet de Richard sous mes doigts, et au grondement sourd de la fête derrière nous. “Yo Richard ! Qu’est-ce qui se passe, mec ?” La voix, joviale et un peu pâteuse, perce le brouillard de ma conscience. Bien sûr. Ici aussi, Richard est une planète autour de laquelle tout gravite. Pour le meilleur… et souvent pour le pire. Un bruit de confusion étouffé suit. Et soudain, l’étau sur mon autre bras – la marque d’Elson – disparaît. Privée de ce point d’ancrage contraint, mon équilibre vacille. Mais la main de Richard, elle, ne flanche pas. Elle glisse, d’une prise de poignet à un soutien ferme sous mon coude, m’empêchant de choir une seconde fois. Dans cette nouvelle emprise, moins brutale, plus assurée, ma vision semble vouloir retrouver des contours. Elle tremble encore, comme une image mal stabilisée, mais le chaos se met en ordre. Un coup d’œil rapide, furtif, vers l’intérieur de la maison. Elson est là, sur le seuil, il semble flotter, désincarné, pris entre l’envie d’agir et la peur du regard des autres. Derrière lui, un mur de visages curieux, avides, les téléphones toujours en alerte. “Hé.” La voix de Richard résonne près de mon oreille, un grondement bas et chaud qui contraste avec le froid de la nuit. Je frissonne. “Désolé les gars, je fais qu’un saut. Faut que je me taille.” Puis, d’un mouvement fluide qui en dit long sur sa force, il me fait pivoter. Son bras se resserre autour de mes épaules, supportant mon poids chancelant sans effort apparent. Il lance un signe de main désinvolte par-dessus son épaule tout en me guidant, m’extirpant physiquement de la scène. “Je vous rattrape plus tard !” “Oh, euh… ouais, d’accord…” La réponse, hésitante, nous parvient, déjà étouffée par la distance. Soudain, une main – familière, insistante – se referme sur mon bras gauche. La marque d’Elson. Un gémissement étranglé m’échappe alors que je suis tirée en arrière. Mais Richard se retourne, d’un bloc. Sa main libre frappe, un mouvement rapide et précis qui n’est pas un coup, mais une déviation. Il déloge la prise d’Elson avec une facilité qui laisse ce dernier bouche bêante. Richard se plante alors entre nous, un rempart vivant. Son regard, quand il se pose sur Elson, n’est plus neutre. C’est un ciel d’hiver avant l’orage. Il me pousse légèrement, me mettant hors de la ligne de mire, dans l’ombre protectrice du porche. L’air, brutalement, devient plus facile à inhaler. Mais mon corps tout entier vibre encore du choc, un courant à haute tension d’adrénaline et de honte. Mes doigts, tremblants, cherchent un ancrage. Ils se crispent dans le tissu de la veste de Richard dans son dos, s’accrochant à cette barque dans la tempête. Elson tend toujours la main vers moi, par-dessus l’épaule de Richard, un geste qui se veut implorant mais qui ressemble à une tentative de capture. “Recule. Bloom a fait son choix,” dit Richard, d’une voix plate, sans appel. “Elle n’a même rien dit !” rétorque Elson, cherchant désespérément mon regard. Je me fais plus petite, me recroquevillant derrière le dos large de Richard, détournant les yeux. “Écoute, je dois absolument clarifier un truc avec elle. C’est mon amie.” “Vraiment ?” Le rire de Richard n’a rien d’amical. C’est un son court, tranchant. “On dirait pas, à la façon dont tu l’as trimbalée comme un paquet.” “Elle est juste… elle glissait, c’est tout—” Elson tend à nouveau la main, paume ouverte, un piège doré. Je n’ai aucune intention de m’y prendre. Mais… Quelque chose change. L’atmosphère se charge, se densifie. Richard, déjà grand, semble s’amplifier. Ce n’est pas une illusion d’optique. Une pression palpable émane de lui, un champ de force invisible qui gèle l’air autour de nous. Même les rires et la musique qui fuient de la maison semblent s’éteindre un instant, étouffés par cette soudaine autorité. “Bloom. A. Fait. Son. Choix.” Sa voix, cette fois, n’est plus plate. C’est un grondement sourd, si bas qu’il vibre dans ma cage thoracique, me faisant frémir. “Accepte le refus, Elson.” …Et c’est tout. La sentence est tombée. L’argument est clos. Richard se retourne, brisant le sortilège. Il reprend ma main, sa prise est ferme mais moins urgente, et m’entraîne loin de la maison, vers une voiture garée un peu plus loin – un SUV imposant et sobre, qui lui ressemble. Il m’installe sur le siège passager sans la moindre hésitation, ignorant superbement l’état catastrophique de mes vêtements. La portière se referme avec un clac sourd, m’isolant du monde. Mes doigts sont encore engourdis, comme étrangers. Rien ne semble tout à fait réel, comme si je regardais ma vie défiler derrière une vitre épaisse. Quelques secondes plus tard, il est au volant. Il tend la main vers la boîte à gants, en sort un sac en papier kraft froissé et le pose sur mes genoux. Je le prends, l’air hébété. Quelque chose dans mon cerveau, un vieux réflexe de survie, se réveille. Je porte le sac à ma bouche, et je commence à respirer dedans, lentement, guidant mes poumons en révolte vers un rythme plus calme : inspire, retiens, expire. Il passe sa ceinture. Le clic du mécanisme me fait sursauter. Puis le moteur s’éveille, un ronronnement puissant et contenu, et la voiture s’éloigne de la maison qui hurle, glissant dans la nuit silencieuse. Le temps a repris un flux normal, ou à peu près. Le sang a enfin regagné mes extrémités, laissant une désagréable sensation de fourmis sous la peau. Un mal de tête sourd tambourine à mes tempes, mais l’air, maintenant, entre et sort de mes poumons sans combattre. Cependant, mon téléphone, tapi au fond de mon sac, est devenu une petite bête hystérique. Ding ! … Ding ! … Ding ! Des notifications. Des appels en série. On dirait une persécution numérique. Quand il se met à sonner à nouveau, la sonnerie stridente déchire le calme précaire de l’habitacle, je capitule. Je le sors, plissant les yeux contre sa luminosité agressive dans la pénombre. Je ne lis aucun message. Je ne veux pas savoir. Je vais droit au but. Je trouve le contact. “Elson&Love”. Bloquer le contact. Un silence soudain, presque v*****t, s’abat. Plus de dings. Plus de vibrations fantômes. Le siège du passager cesse d’être un champ de bataille. …Brrng ! Le son, cette fois, vient de la console centrale. Richard a posé son téléphone là. L’écran s’allume brièvement, déversant une lumière bleutée sur ses mains sur le volant. Il conduit d’une main, l’autre bras négligemment posé sur le repose-bras, affalé contre son siège avec une désinvolture étudiée. Les notifications s’accumulent, des pings occasionnels qui ponctuent le ronronnement du moteur. Il ne leur accorde pas un regard. “…Euh… c’est… à cause de la fête ?” Ma voix est rauque, à peine audible. “Ah, peut-être.” Sa réponse fuse, sans hésitation, sans gêne. Il hausse une épaule. “Mais j’étais censé retrouver quelqu’un. Ça pourrait être eux.” La phrase me frappe de plein fouet. Bien sûr. Il avait une vie, un plan, avant que je ne débarque, catastrophe ambulante. “Je… suis désolée. Euh… tu peux me déposer à la gare routière. C’est sur ton chemin ?” Je mens. Ce n’est sur le chemin de personne. “Hein ? Ah, non, ne t’inquiète pas pour ça.” Mon silence, lourd de honte, doit être éloquent. Il jette un rapide coup d’œil dans ma direction. “…Sérieusement. Laisse tomber. Je te ramène chez toi. Point final. “ Je parviens à hocher la tête, un petit mouvement saccadé. “m***e…” il marmonne, plus pour lui-même. “J’aurais pas dû dire ça. Désolé.” …S’excuse-t-il d’avoir mentionné son rendez-vous manqué ? Ou de ce qu’il m’a dit plus tôt, devant le restaurant ? “Aucun petit ami digne de ce nom…” Un silence retombe, moins pesant cette fois, comme une couverture lourde mais pas étouffante. La tension dans ma poitrine se relâche par degrés. “…Tu avais, euh… raison.” Les mots sortent tout seuls, usés. “Hein ?” Un sourire ironique, amer, tord mes lèvres. Je baisse les yeux vers mes genoux, vers le sac en papier froissé que je serre toujours. “Aucun petit ami digne de ce nom n’aurait été en retard. Tu avais raison.” Vraiment, il n’a rien à se faire pardonner. Il a été le miroir qui n’a pas menti. Moi, j’étais l’idiote qui préférait regarder la jolie peinture craquelée plutôt que la fissure dans le mur. Tout le monde voyait la vérité. Sauf moi. Je sens son regard sur moi, plus long cette fois. Puis il fait “Hmm”, un son pensif. Son siège en cuir grince légèrement quand il redresse un peu sa position. “…D’accord. Tu sais comment aller chez toi à partir d’ici ?” “Oui… Euh… on va tourner à gauche au prochain feu…”
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