Le mot tombe. Simple. Propre. Efficace. Il le dit sans une hésitation, sans un tiraillement de conscience. Bien sûr. Personne ne sait que nous sortons ensemble. C’était notre petit secret, notre jardin clos. Maintenant, c’est l’arme avec laquelle il me transperce.
Un sanglot m’échappe. Involontaire, rauque, hideux. C’est à ce moment-là qu’une main – non, une pince – se referme sur mon biceps.
“D’accord, d’accord, ça suffit les conneries,” dit Elson, sa voix redevenant ce mélange de préoccupation forcée et d’agacement. Quelqu’un lance un “Ouais, Prescott !” moqueur. “Allez, viens, je vais te raccompagner. T’as l’air crevé.”
Ses doigts s’enfoncent. Pas pour me relever, mais pour me maîtriser. La douleur, aiguë, familière dans un sens obscur, me transporte soudain ailleurs. Une autre porte qui claque. Une autre voix masculine, ivre de colère. Mon père. Mes mains deviennent étrangement engourdies, comme détachées de moi. Mais je m’accroche, à quoi, je ne sais pas, tandis qu’il me hisse d’un coup sec. Personne ne semble voir la brutalité du geste. Ou peut-être qu’ils trouvent ça normal, logique même. Il débarrasse la fête de l’encombrant.
Elson tient à moi, bien sûr. Je représente un risque. Une petite amie humiliée et couverte de gâteau est une petite amie qui pourrait parler. Révéler le pot aux roses. Gâcher son image de garçon sans attaches, libre pour ses conquêtes.
Mais à qui parlerais-je ? Qui croirait la fille sans nom contre le futur espoir du hockey, l’étoile montante, le garçon au sourire si franc ?
La douleur est un océan. Je me noie dedans. Tout ce en quoi j’ai cru était du carton-pâte, une mise en scène. Et lui, le meilleur acteur.
C’est comme mon père, finalement. La même mécanique. Faire mal, puis présenter des excuses en larmes, promettre la lune, et recommencer une fois le pardon obtenu. Elson aurait-il le même manuel ? Édition “Petite amie trop gentille” ?
Je ne sais pas comment nous atteignons l’entrée. Je me fige sur le seuil.
Une pression monstrueuse s’abat sur ma poitrine. Comme si un démon s’y était accroupi, ses griffes enfoncées dans mes côtes, serrant, serrant. Je halète, mais l’air n’entre pas. Il reste bloqué, en panne, dans ma gorge close. La salive s’accumule dans ma bouche, épaisse, impossible à avaler. Elle déborde, un filet chaud et humide qui coule le long de mon menton, se mêlant au glaçage.
“…T’es complètement bourrée. Je te ramène.” La voix d’Elson est plate, lointaine.
Je ne… je ne veux pas. Pas avec toi. Plus jamais avec toi.
Les mots sont là, dans ma tête, hurlants. Mais ma bouche est une tombe scellée. Trop occupée à gérer l’apocalypse interne, l’effondrement de tout mon système.
La porte d’entrée s’ouvre brusquement. Une bouffée d’air glacial, pur, salvateur, me frappe de plein fouet, faisant frissonner ma peau couverte de sucre. Je cligne des yeux, essayant désespérément de chasser le brouillard.
Ce n’est pas Elson qui a ouvert.
C’est Richard.
Il est là, déjà habillé pour sortir – ou peut-être n’est-il jamais entré pleinement dans la folie. Même tenue qu’au restaurant. Il semble incongru, trop net, trop conscient dans ce chaos. Il tient la porte, non pas pour entrer, mais comme un portier observant une scène de rue sordide. Son regard balaie la pièce, puis se pose sur nous.
“Oh, salut Richard. Désolé pour le… bazar,” lance Elson, d’une voix qu’il veut détendue mais qui grince. “On dégage, ne t’inquiète pas.”
Le regard que Richard nous jette est… indéchiffrable. Dans le kaléidoscope de ma détresse, je ne peux saisir que des fragments.
La poigne d’Elson sur mon bras se resserre, un avertissement silencieux. Je réprime un cri étouffé. Il commence à me tirer vers la nuit, vers sa voiture, vers un cauchemar qui se prolongerait.
Richard ne bouge pas. Il ne dit rien. Il fixe. Ses yeux, ces yeux brun-noisette trop intelligents, sont rivés sur moi. Pas sur le désordre, pas sur Elson. Sur mon visage, mes yeux noyés, ma détresse silencieuse.
Puis, enfin, il parle. Sa voix est calme, neutre, mais elle coupe la rumeur de la fête comme un couteau.
“Hé.” Une pause, délibérée. Il s’adresse à moi. Seulement à moi. “Tu as envie de rentrer avec lui ?”
…
Oh.
Il… Il me parle. Il me voit. Vraiment. Pas comme un spectacle, pas comme un problème. Comme une personne. Une personne à qui on donne un choix. Après la vérité cinglante que je lui ai balancée plus tôt. Après mon mépris.
“Bloom ?” La voix d’Elson est devenue un fil tendu, prêt à casser. Mais je ne peux pas détacher mon regard de celui de Richard. C’est une bouée.
“Bloom… — eh, lâche-la un peu — Écoute, donne-moi deux minutes. Je peux tout t’expliquer dans la voiture.” Elson tente le registre de la confidence, le “entre nous” qui marchait autrefois.
Mes yeux, lourds comme des boulets de démolition, bougent lentement vers lui. Je vois son visage. Il regarde par-dessus son épaule vers le public qui s’amasse maintenant à la porte, captivé par ce deuxième acte imprévu.
Qu’est-ce qu’il va “expliquer” ? Une fable triste où il est la victime ? Où c’est moi qui l’ai poussé dans les bras d’une autre par ma froideur, mes doutes ? Allait-il, comme mon père, retourner la faute, noyer la vérité sous un flot de paroles et de larmes de crocodile ?
Je ne peux pas. Je ne peux plus entendre ça. Je ne peux plus respirer cet air-là.
Ma poitrine est une chambre de t*****e. Toute mon énergie est concentrée sur le simple, l’impossible fait de ne pas m’effondrer, de ne pas laisser ce dernier rempart céder.
Alors, j’agis. Sans pensée, par pur instinct de survie.
D’un mouvement maladroit, ma main qui pendait, inerte, se tourne. Mes doigts, engourdis, couverts de résidus sucrés, cherchent, trouvent. Le poignet de Richard. La peau est chaude, le pouls régulier bat sous mes doigts froids. Je m’y agrippe, non pas avec force, mais avec la supplication désespérée d’une noyée.
Et je tire. Un tout petit mouvement. Une traction infime, mais qui contient tout un monde de détresse.
S’il te plaît.
Je t’en supplie.
Je suis désolée, Richard. Désolée pour mes mots orgueilleux, pour mon jugement hâtif. Désolée d’être ce désastre.
S’il te plaît. Pas un mot n’est sorti. Mais tout était dans ce contact, dans ce regard maintenu, dans l’effondrement silencieux qu’il pouvait lire sur mon visage.
Fais-moi sortir d’ici.