Je les observe au ralenti, chaque détail se gravant dans ma rétine comme une brûlure chimique.
L’air sent le renfermé de la chambre, le parfum bon marché de la fille et le déodorant sport d’Elson, une odeur que je connaissais si bien, qui me rassurait autrefois. Maintenant, elle me suffoque.
De vieux engrenages dans mon crâne, rouillés par la confiance aveugle et la naïveté, se mettent enfin à grincer, à tourner dans un mouvement saccadé et douloureux. Une lumière vacillante s’allume dans les ténèbres de ma compréhension – une ampoule nue, crue, impitoyable.
Tout s’explique. Les messages non lus. Le silence. L’anniversaire oublié. La table pour deux au Mier'Chelie, restée vide, avec ses bougies votives qui ont brûlé jusqu’au bout sans personne pour les souffler.
Avant que leurs rires étouffés ou le froissement des draps ne les trahissent, je recule. La poignée de la porte, métal froid, me brûle la paume. Je lâche prise comme si elle était rougeoyante.
La nausée monte, non pas comme une vague, mais comme une marée noire, visqueuse. Elle remonte de mon estomac vide, brûlante, acide, et racle ma gorge. Le goût du pain à l’ail froid et du désespoir.
Être à cette fête est la pire idée de ma vie. Un verdict que mon corps entier crie. Mes jambes, devenues de la guimauve, se dérobent. Je titube vers les escaliers, ma descente est celle d’une somnambule heurtant les murs.
Un film déchirant se déroule dans ma tête. Elson. Mon rocher. Celui qui tenait mes cheveux quand je vomissais après ma première bière volée. Celui qui connaissait le nom de mon ours en pelouse d’enfance. Il savait la peur que j’avais des sirènes d’ambulance, l’endroit exact sur ma nuque où poser un b****r pour me faire frissonner.
Et je lui avais dit… Les mots me reviennent, teintés de ma propre lâcheté. “Je ne veux pas qu’on se perde, Elson. L’amitié, c’est plus sûr.” J’avais peur de gâcher la seule chose stable dans mon désordre.
Mais Elson avait insisté. Ses yeux, si sincères ce jour-là. “Bloom, ça ne peut que la renforcer. Ce sera plus profond. On a déjà toutes les bases.” Une belle théorie. Une blague monumentale écrite avec du sang froid.
Mes yeux – ces traîtres – brûlent, une chaleur humide et salée qui contraste violemment avec le froid de mes joues. La nouvelle année est là, et avec elle, la fête explose en un chaos orgiaque. Le bruit, qui n’était qu’un grondement, devient une bête vivante. La musique avale tout, les rires sont des cris d’animaux. Je suis un petit vaisseau pris dans un maelström de corps en sueur et d’égoïsme jubilatoire.
Je tente de me frayer un chemin, de me faire oublier, invisible. Mais je suis comme une paille aspirée par un vortex. Les corps dansent, se frottent, sentent la bière tiède et la transpiration joyeuse. Cette odeur de fausse liesse me donne des haut-le-cœur.
Laissez-moi sortir. Juste une bouffée d’air. Un coin de nuit froide et propre—
Le destin exauce mon vœu de la façon la plus cruelle.
Une poussée dans mon dos, sèche, anonyme. Mon talon accroche quelque chose – une jambe, un pied de table ? – et je perds l’équilibre. Il n’y a pas de mains pour me rattraper, seulement l’espace vide et hostile.
Je tombe. Pas avec grâce, mais avec la lourdeur d’un sac de linge sale. Sur une table basse que je n’avais pas vue, chargée comme un autel sacrificiel de la fête.
CRAC ! Le bois plie, gémit, cède. Un déluge m’ensevelit. Des trucs mous, collants, granuleux. Le pain pourri d’un burger s’écrase sur mon bras tendu. Une substance gluante et sucrée – de la pâte à cookie ? – s’étale dans mes cheveux avec un schlac dégoûtant. Quelque chose de plus lourd, une assiette en carton pleine de quelque chose, me percute le dos.
Des cupcakes. Je reconnais la texture spongieuse sous mes doigts agrippés. Des cupcakes du Nouvel An, avec leurs petits drapeaux en plastique et leurs sprinkles multicolores. Mon œuvre d’art ratée du visage, mes cheveux que j’avais brossés cent fois, mon cardigan “spécial anniversaire”… tout est recouvert, souillé, ridiculisé.
La douleur dans ma poitrine est un poing de glace qui se serre. J’essaie de respirer selon la technique “4-7-8” vue sur un blog anti-anxiété. Inspire sur 4, retiens sur 7, souffle sur 8. Mais mes poumons refusent, se bloquent, se tordent. Je halète, des petits hoquets saccadés, inefficaces, aveuglée par les lumières stroboscopiques qui découpent la scène en flashes saccadés.
Puis, les ombres arrivent. D’abord floues, comme des spectres sous l’eau. Elles se massent autour de moi, un cercle d’observateurs. Ma vision se brouille de larmes refoulées. Ça fait mal. Est-ce que je pleure ? Ou est-ce la sueur et le glaçage ?
Je force un souffle, un vrai, profond, qui me déchire la poitrine. Les ombres prennent forme.
Des gens. Des fêtards. Des géants aux visages distordus par l’alcool et la curiosité malsaine. Ils me surplombent, un tribunal de Dionysos décadent. Certains ont les sourcils arqués, amusement poli. D’autres roulent des yeux, agacés par la perturbation. Aucune main ne se tend. Leurs voix se mélangent en un bourdonnement indistinct, un bruit blanc de mépris.
Et puis, je les vois. Ils émergent de la foule avec une facilité obscène, comme des stars traversant un tapis rouge. Couple de l’année.
Elson. Ma lumière guide. Mon phare éteint.
Il a enfilé un t-shirt à l’envers, l’étiquette dépasse au col. Son bras est possessivement enroulé autour de la taille de la fille, celle aux épaules nues. Elle se blottit contre lui, une expression de triomphe fatigué sur son visage joliment maquillé. Elson parle, ses lèvres forment des mots que je devine avant de les entendre.
“Bloom ? Qu’est-ce que tu fous ici ?” Sa voix porte, nette, empreinte d’une gêne exaspérée. Il jette un coup d’œil au c*****e autour de moi. “p****n, quel bordel…”
…C’est comme ça qu’on parle à sa petite amie ? Quand elle gît au sol, transformée en déchet de fête, le cœur en miettes ? Une observation détachée, comme pour une tache de vin sur un tapis.
Mes yeux brûlent. Et je vois ses doigts, ces doigts qui dessinaient des petits cœurs dans mon dos, se lacer à ceux de l’autre.
Je suis l’idiote ultime. Le phénomène de foire. La fille-qui-croît-aux-contes-de-fées.
Les mots ne viennent pas. Ils sont restés coincés avec les morceaux de cupcake dans ma gorge. A la place, un instinct primal prend le dessus. Il faut fuir. Ramper s’il le faut. Je me pousse sur mes mains et mes genoux, une bête blessée cherchant son terrier.
Mais le sol est un piège. Un mélange gluant de glaçage, de bière renversée et de honte. Mes Chucks, déjà traîtresses, ne trouvent aucune prise. Elles glissent. Je m’étale de tout mon long, encore une fois. Mon épaule heurte le parquet dur, un nouvel éclair de douleur qui s’ajoute au feu intérieur. Je suis maintenant enduite de la tête aux pieds, un biscuit humain roulé dans les déchets de la fête.
Un reniflement. Puis un rire. Clair, cristallin, contagieux. Quand je lève un œil, à travers le rideau poisseux de mes mèches, je les vois. Des yeux. Des dizaines d’yeux. Mais ce ne sont pas des yeux de chair. Ce sont les objectifs froids, noirs et brillants des caméras de téléphone. Pointés vers moi. Enregistrant. Immortalisant l’effondrement de Bloom.
La bile, cette fois, jaillit. Aigre, brûlante. Elle remonte et je la ravale, le goût du désespoir pur.
“Hé, allez—” commence Elson, sa voix prend une tonalité de faux chevalier blanc. À travers mon champ de vision rétréci, je le vois faire un geste vague vers les téléphones. “Arrêtez de filmer, les gars, c’est pas cool.”
Il s’interrompt net. La fille – son nom, je devrais savoir son nom, cette intruse – le tire par le bras, un geste de propriétaire. Elle me jette un regard, un seul. Plein d’un mépris si absolu, si tranquille, que je me sens réduire à l’état de trace de pas sur un trottoir.
“Tu la connais d’où, Elson ?” Sa voix est douce, mielleuse, empoisonnée. Elle accentue le surnom, le vole, le souille.
Elson se tourne vers elle, et son visage change. La fausse inquiétude se dissipe, remplacée par un sourire complice, éclatant. Le sourire qu’il réservait à nos blagues privées. Il plisse les yeux, exactement comme quand il me racontait un secret. “Oh, ouais,” dit-il, léger, désinvolte. “C’est Bloom. Une pote.”
Quoi ? Moi ? Pote ? Aujourd’hui…