Chapitre 2 : Avec une Autre Fille

1214 Words
La douche froide de la réalité. Notre anniversaire de six mois est aujourd’hui. Un détail que nous avons gardé secret, un petit jardin à nous. Elson déteste les commérages, et j’aime son sourire tranquille plus que les félicitations bruyantes. Mais… Je m’interromps, jetant un regard furtif à Richard. Prière muette pour qu’il ne fasse pas le lien. Bien sûr que si. La reconnaissance s’allume dans son regard, suivie d’une lueur d’intérêt pur, presque scientifique. Son sourire vire au joueur, à l’amateur qui vient de trouver un nouveau jeu. Je pétris mon visage pour en faire un masque de glace. “Elson Prescott ? Ouais… un bon gars sur la patinoire. Un passeur solide.” Il siffle, un son pensif, et je sursaute malgré moi. “En parlant de passes et de bons moments…” Il se penche imperceptiblement. “Iris organise une petite réunion improvisée pendant l’absence parentale. Ça brasse pas mal. Tu devrais passer. Tu pourrais… voir des choses intéressantes.” Sous-entendu. Il pèse chaque mot. Le froid m’envahit soudain, plus profond que l’air hivernal. Je croise les bras sur mon cardigan trop fin, comme si je pouvais ainsi protéger la petite flamme d’espoir qui vacille encore en moi. La fuite. C’est la seule option logique. Je repars, plus vite cette fois. “Souviens-toi du nom !” lance-t-il dans mon dos, sa voix claire portée par le froid. “5437 Robinson Seel, !” Je n’ai pas besoin de répondre. L’adresse s’est déjà gravée au fer rouge dans mon esprit, indélébile. — — — Le grand effondrement silencieux. 9h52 : “Tout va bien ? Tu arrives ?” Le vide. 10h10 : “Elson ? La résa est à 9h30…” Rien. Un néant numérique. 10h35 : “Je commence à m’inquiéter. S’il te plaît réponds.” Les petits ticks restent gris, pupilles sans vie. 10h55 : “Je suis encore au restau. Ils vont fermer.” Silence. À 23h, je suis un monument de solitude dans la nuit. Je me tiens devant le restaurant Mier’Chelie, dont les lettres néon élégantes viennent de s’éteindre, me plongeant dans une pénombre bleutée. La neige tombe doucement, cristalline, indifférente. La boîte en carton gras sous mon bras contient mes pains à l’ail, à moitié mangés, froids et caoutchouteux. Chaque gargouillis de mon estomac est un écho sarcastique dans le silence. Est-ce que… Elson vient de me poser un lapin ? Non. Le refus est viscéral. Il ne pourrait pas. C’est Elson. Mon Elson. Celui qui garde mes dessins idiots dans son casier. Il doit y avoir une explication. Sa batterie. Un accident. Un truc grave, un truc qui l’empêche de prévenir même sa petite amie. Mais une autre voix, petite et glacée, chuchote : S’il allait à une fête, il te le dirait. Il n’est pas comme Richard. Je ne suis pas Kendra. Je suis cool. Je suis compréhensive. …Sauf que. L’adresse. 5437 Robinson Seel. Elle pulse dans ma tête, un battement de tambour malsain. Vérifier. Juste vérifier. Ce n’est pas de la folie, c’est de la logique. Si sa batterie est morte, il est peut-être là-bas. Iris serait capable de me le dire. J’irai, je jetterai un coup d’œil par la fenêtre, et je rentrerai chez moi, rassurée. C’est un plan. Un plan de personne sensée. La voiture d’Elson est garée en évidence dans l’allée, entre un 4x4 surélevé et un coupé sport. La lumière bleutée des néons intérieurs qui lui avaient coûté un mois d’allocations me transperce le cœur. Elle est là. L’assaut sensoriel est immédiat. La musique – une basse sourde qui fait vibrer mes os – s’échappe par les fenêtres entrouvertes. La chaleur, moite et chargée de bière et de parfum bon marché, me frappe au visage. La maison – une grande bâtisse en briques – palpite comme un organisme vivant malade. À l’intérieur, c’est le chaos. Un corps presse contre l’autre dans un simulacre de danse. Je suis ballottée, un fétu de paille dans un torrent, écrasée contre des parois de muscles en sueur et des rires trop forts. Je trouve Iris affalé dans un fauteuil du salon, un longiligne à la peau grêlée, les yeux vitreux fixant le néant. Une bouteille aux étiquettes déchirées pend mollement entre ses doigts. “Sal… lut ?” Il tourne la tête vers moi avec une lenteur d’astronaute en apesanteur. Son regard met un temps infini à me mettre au point. Peut-être que je suis un fantôme. Avec mes cheveux plaqués par la neige fondue et mon cardigan souillé, j’en ai l’air. J’essaie de former des mots. Ma bouche est un désert. “Euh… Elson. Tu… tu sais où il est ?” Il cligne des yeux. “Quoi ?” La musique est un mur. Je rassemble l’air de mes poumons, je crie, ma voix déchirante, étrangère : “ELSON ! TU SAIS OU IL EST ?!” Ma gorge est une plaie vive. La sueur, glacée cette fois, coule dans mon dos. “Ohhh.” Iris souffle, son haleine chargée d’alcool atteignant mon visage. “T’avais pas besoin de gueuler. Il dort. À l’étage.” Le soulagement est un raz-de-marée. Il dort. Bien sûr. Il était fatigué. Il a bu un verre, il s’est endormi. Tout est explicable. Tout va bien. Moi je veux juste le voir. Je cherche les escaliers, me faufilant comme une ombre entre les corps qui ondulent. Leur rire, leurs mains qui se baladent, tout me semble obscène, menaçant. Le deuxième étage. Un autre monde. Plus calme, mais d’un calme oppressant, chargé des murmures étouffés des pièces closes et de l’écho assourdi de la fête en bas. Mon cœur bat à coups sourds dans mes tempes. Mais je le sens. Elson est là. Je sais qu’il est derrière la première porte sur le palier. Une porte blanche, banale. Je vais juste vérifier. Le voir endormi. Poser un b****r sur sa tempe sans le réveiller, voler cette tendresse. Rentrer chez moi. Nous en reparlerons demain, avec des sourires gênés. En bas, une voix hurle le compte à rebours. “DIX ! NEUF !” Ma main, tremblante, se pose sur la poignée. Froide. “HUIT ! SEPT !” Je pousse. La porte cède sans bruit. “SIX ! CINQ !” La lumière de la rue filtre par la fenêtre, découpant la scène en clair-obscur. Comme une photo volée, trop nette, trop réelle. “QUATRE ! TROIS !” Elson est effectivement au lit. Il n’est pas seul. “DEUX !” Il est allongé sur le côté, les couvertures rejetées à mi-corps. Une fille est blottie contre lui, sa tête sur son torse nu, ses cheveux épars masquant son visage. Son épaule, lisse et pâle dans la pénombre, est découverte. La main d’Elson repose sur sa hanche, un geste possessif, familier. “UN !” Un hourra monstrueux, assourdissant, explose en bas. Des klaxons, des cris, le bruit du monde qui célèbre. Moi, je reste figée sur le seuil. Le monde se réduit à ce rectangle de lumière bleutée, à ces deux corps entrelacés. La petite flamme, celle qui vacillait encore, s’éteint d’un coup. Dans le silence soudain de mon esprit, il ne reste plus qu’un froid absolu, et l’écho métallique de l’adresse : 5437 Robinson Seel. Richard avait raison. J’ai vu quelque chose d’intéressant.
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