CHAPITRE 2Dans toute l’Italie, la situation économique se détériore de jour en jour. L’exaspération de ses habitants ne cesse de croître. A Frascati comme ailleurs, les taxes ont saigné la population tandis que la conscription a fait partir beaucoup d’hommes, enrôlés dans les guerres napoléoniennes sous la contrainte et les menaces. Seuls les membres du clergé et les hommes mariés échappent au recrutement, avec ceux qui ont déserté l’armée et se sont transformés en hors-la-loi. Ils se cachent alors dans les monts Albains, vivent de banditisme et sont fréquemment protégés par les villageois. Les plus jeunes frères Pagliari ou Rabotti sont-ils allés prêter main-forte aux déserteurs ? Leurs familles ont-elles payé quelqu’un d’autre pour rejoindre à leur place les forces armées ? Ce n’est pas impossible.
Si la colère des Italiens est liée aux charges fiscales accablantes, aux séquestrations de biens, à la conscription, elle est tout autant exacerbée par l’exil du pape qui se prolonge depuis 3 ans. Le souverain pontife est vénéré. Même s’il a régné, jamais il n’a vraiment gouverné et surtout, jamais il n’a voulu réformer les lois et les habitudes. Sa fortune, immobilisée dans les établissements ecclésiastiques, les hôpitaux, les bibliothèques et surtout dans les terres, est immense. Il a beaucoup donné. Il a pris soin des malades, a fait distribuer le pain aux portes des couvents. Envers les malfaiteurs il s’est montré plein de mansuétude. Et maintenant, on le sait, le Saint-Père est malade et très amoindri. Il manque de soins, de saine nourriture italienne. Il est constamment épié, menacé. De Savona, on l’a transporté à Fontainebleau près de Paris, Napoléon craignant un débarquement des Anglais sur la côte ouest de la péninsule.
A partir de janvier 1812, Bonaparte commence à mobiliser un grand nombre de troupes. Parmi elles des Allemands, des Italiens, des Suisses, des Hongrois, des Polonais, des Hollandais, des Autrichiens et des Bavarois. Au moins 650 000 hommes. Le projet de l’empereur ? Battre les deux armées du tsar puis s’emparer de Moscou. Mais a-t-il songé à l’immensité russe, avec ses plaines sauvages et ses marécages ? Est-il au courant des écarts de température, de la chaleur torride en été, du froid glacial en hiver ? Sait-il que l’eau des campagnes est rare, insalubre ? Enfin, connaît-il le courage et l’endurance des soldats russes prêts à mourir pour leur patrie et qui, avec une opiniâtreté barbare, préféreront brûler leurs vivres et leurs réserves plutôt que de les laisser aux Français ? Certes non. Voici que la longue marche à travers la Russie, derrière les troupes russes qui s’éclipsent devant les batailles, tourne au cauchemar. Tant d’hommes de Frascati et des petites villes des monts Albains font partie des unités d’artillerie et d’infanterie qui se battent en Russie. Plusieurs habitants des Etats pontificaux appartiennent à la prestigieuse cavalerie du roi de Naples, le bouillant Murat. Le 6 septembre 1812 à la bataille de Borodino, il perdra 15 000 chevaux et d’innombrables soldats. Combien reviendront dans leur village ou leur cité, blessés, estropiés, évoquant les vicissitudes de la terrible campagne, les incendies, la faim, la soif, les attaques féroces des cosaques et les horreurs de la retraite ! Le nombre de familles pleurant un fils, un frère, un parent, est élevé. Et le plus dur est que jamais on ne retrouvera leurs dépouilles, reposant quelque part dans une plaine sans limite.
Tandis qu’à Frascati, on déplore la disparition des jeunes soldats enrôlés de force dans la Grande Armée, le malheur n’épargne point la famille Pagliari-Rabotti.
Le 11 février 1812, le chanoine Gasparre Pagliari et Saverio Rabotti, oncles paternel et maternel de la petite Margherita Pagliari, fille de Caterina et de Girolamo, se présentent devant le préfet Luigi Campoli, pour faire part du décès de la fillette, âgée de 5 ans.
Le 26 mai 1812, le chanoine Gasparre Pagliari et son frère Filippo viennent annoncer au même Luigi Campoli la mort de Luisa, âgée de 3 ans, dernière enfant de Caterina et de Girolamo.
Saurons-nous jamais de quoi sont mortes Clotilde, Margherita et Luisa ?
Comme si le malheur n’avait pas assez frappé la famille Pagliari, voici que le 24 août 1812, Caterina meurt elle aussi, survivant de peu à Margherita et à Luisa. Elle est âgée de quarante-deux ans. Cette fois-ci, Girolamo se présente lui-même devant Luigi Campoli, accompagné de son beau-frère Saverio Rabotti, pour annoncer le décès de sa tendre épouse. En dix ans, Caterina avait mis au monde huit enfants !
Après la mort de sa femme, Girolamo et les siens sont anéantis. Comment venir à bout des multiples tâches ménagères ? Qui s’en ira chercher l’eau à la fontaine sur la place devant la basilique San Pietro ? Qui s’en ira cuire le pain au four « du dessus » ou au four « du dessous » ? Girolamo n’est pas en mesure de garder la servante Cajetana Pallina. C’est Anna, sa fille aînée de treize ans, qui se charge des besognes domestiques et des soins aux plus jeunes enfants Pagliari. Maria Anunziata, la seconde des filles, participe également aux tâches ménagères. Pourtant elle lit, elle écrit, tout comme sa mère, tout comme sa grand-mère Maria Anna. Cette dernière, qui habite au second étage de la maison Rabotti avec plusieurs de ses fils, tente d’apporter son aide à la famille de Girolamo. Elle vient de perdre son unique fille, mais sa foi demeure inébranlable. Maria Anna est l’âme de la famille, la gardienne des traditions religieuses. Dans la cité, elle a joué un rôle de sage-femme. On la demandait souvent auprès des futures accouchées ou des malades de toute espèce. Pour gagner quelque argent, elle avait aussi travaillé comme lavoniera domestica17 dans les villas patriciennes de Frascati. On doute qu’elle ait accepté de s’occuper du linge des Français ! Elle est dure à la besogne, Maria Anna. En 1810, elle rédige son testament. De sa main : son écriture est celle d’une femme pleine de tenue, de dignité, dotée d’une forte personnalité et d’un noble caractère. Une sacrée carrure, cette Maria Anna ! Un modèle pour la jeune Maria Annunziata dont elle ne manquera pas d’influencer la personnalité.
Hélas ! Girolamo continue de s’endetter. Au début de l’année 1813, il n’a pas le courage de célébrer a Befana, cette fête païenne qui se perpétue depuis l’époque romaine. La Befana, sorcière plus ou moins aimée qui, dans la nuit du 5 au 6 janvier, vole à califourchon sur un balai en apportant aux enfants des cadeaux, semble avoir oublié les petits Pagliari. D’ailleurs, ils pensent à tout autre chose en ce début d’année. Leur grand-mère est malade, gravement malade, et leur père ne cesse de s’apitoyer sur sa triste destinée. Qui veillera sur eux ?
Voici que le 9 mars 1813, à deux heures du matin, Maria Anna Rabotti, cette femme admirable et courageuse qui a donné à la communauté un prêtre et un médecin, meurt à l’âge de soixante-seize ans dans la maison de la Porta Granara. A-t-elle été assistée par son fils préféré, le chanoine Joseph Rabotti ? A-t-il célébré l’office aux mourants ? Il semble que non : Joseph n’est plus mentionné sur aucun acte ou document pendant au moins trois années. Peut-être fait-il partie de ces prêtres qui, ayant refusé le serment au gouvernement, ont dû fuir ou se départir de leur charge cléricale. Ce sont donc Giovanni Francesco et Saverio Rabotti qui viennent annoncer la mort de leur mère à Carlo Capodagli, le nouveau maire de Frascati.
Suite à la désastreuse année 1812, Bonaparte, rentré en France, choisit de rendre visite à Pie VII, cet homme qu’il avait fait enlever du Quirinal en juillet 180918 et qu’il n’avait pas daigné aborder durant sept années, ce chef de l’Eglise catholique universelle qui se languissait de sa chère Ville sainte, ce Bon Père à qui on faisait subir toutes sortes d’humiliations. En janvier 1813, avec son épouse Marie-Louise et leur fils, Napoléon rencontre le souverain pontife et lui propose pour la seconde fois un concordat d’après lequel Pie VII abandonnerait la plupart des Etats de la papauté à la France en échange de son retour à Rome. Affaibli, émacié, le chef de l’Eglise, dans un premier temps, signe ledit concordat. mais se rétracte trois jours plus tard, ce qui lui vaut de croupir une année de plus dans sa prison19.
Après la débâcle de la Grande Armée en Russie, Napoléon, oubliant les horreurs de la campagne durant laquelle d’innombrables soldats, officiers et chevaux avaient disparu, rassemble une nouvelle armée formée de jeunes conscrits. En avril 1813, on le retrouve à Erfurt à la tête de ses troupes tandis que les forces alliées, composées de Russes et de Prussiens – ces derniers venant de signer une alliance avec la Russie –, se dirigent vers Dresde sous le commandement en chef du général Koutousov, accompagné du tsar Alexandre Ier. Cependant, Koutousov n’arrive pas à Dresde. Très affaibli, il meurt le 28 avril à Bunzlau, alors province prussienne de Silésie20, tandis que le tsar, pour contrer l’avance de Napoléon qui se trouve déjà à Weimar, le remplace par le général Wittgenstein.
Fin avril, sous les acclamations de la population, Alexandre Ier entre à Dresde accompagné du roi Frédéric-Guillaume de Prusse, puis quitte la ville pour rejoindre ses régiments aux prises avec les Français à Lützen. Russes et Prussiens ne sont pas encore habitués à combattre côte à côte. Quant à leurs chefs, ils ne s’entendent pas sur les stratégies à adopter. Les troupes alliées essuient alors une défaite et doivent se retirer. A Bautzen, elles tentent de s’opposer à l’avance française avec une armée de 100 000 hommes et subissent une seconde défaite tandis que Napoléon reprend la ville de Dresde pour y installer sa base. Après cela, une trêve est signée entre les deux armées, trêve qui va permettre au chancelier autrichien Metternich de libérer son pays de l’alliance avec Bonaparte et aux troupes russes, sous le commandement de Barclay de Tolly, de se réorganiser en Bohême, alors terre autrichienne.
Dans la seconde partie du mois d’août 1813, parce que l’Autriche est enfin entrée dans la coalition entre alliés, les hostilités reprennent. Napoléon trouve assemblées contre lui la Russie, la Prusse et l’Autriche, auxquelles s’ajoutent la Suède et la Bavière. Le grand quartier général de l’armée alliée, qui se trouve à Prague, se déplace vers Dresde avec le projet d’encercler la ville. Le 25 août 1813, les troupes de la coalition sont autour de la cité; la décision d’attaquer est cependant retardée par de nouveaux conflits de stratégie et par la lenteur du prince Karl von Schwarzenberg à qui le tsar a confié le commandement suprême de toute l’armée21. Le 26 août est tentée une attaque de la ville mais Napoléon, qui s’était trouvé en Silésie les jours précédents, arrive à Dresde avec de nombreux renforts. C’est alors que le prince von Schwarzenberg donne l’ordre aux alliés de battre en retraite et de se retirer de Dresde à Teplitz en trois groupes, utilisant des routes différentes pour se rendre en Bohême.
Hélas, au-dessus de Dresde, près de Königstein, Napoléon a posté un des généraux français les plus téméraires et les plus brutaux de la Grande Armée : le général Vandamme. Positionné comme il se trouve, il est en mesure de couper la retraite des alliés vers la Bohême et de détruire l’aile droite de l’armée de coalition. Le 26 août, avec 100 000 hommes, il traverse l’Elbe à Königstein, malgré la résistance des 13 000 hommes du prince Eugène de Wurtemberg qui réussissent à retarder Vandamme durant toute une journée. Après cela, manquant d’appui, le prince de Wurtemberg est contraint de se replier. Cependant, il faut à tout prix empêcher les Français de le devancer, lui et le flanc droit de l’armée alliée, sur la route qui mène à Teplitz. Avec le général Barclay de Tolly en charge des troupes russes, et avec le prince von Schwarzenberg qui commande toutes les troupes alliées, Alexandre Ier tient un conseil de guerre. Le tsar est perspicace. Le premier, il saisit le danger que court l’armée en train de se retirer en trois groupes vers la Bohême. Elle risque d’être prise en tenaille entre les troupes de Vandamme et celles de Napoléon, qui pour le moment est encore à Dresde. Le tsar prend alors la décision de s’opposer de toute urgence à l’avance de Vandamme en envoyant du renfort au prince Eugène de Wurtemberg et en confiant l’aile droite des forces à une personne de son choix. La sauvegarde de l’armée en dépend. Mais qui peut se charger de cette tâche impossible ?
« Je veux que le comte Ostermann aille sans délai s’opposer aux progrès de l’ennemi ! » 22 déclare Alexandre Ier.
Barclay et Schwarzenberg s’étonnent : le général Alexandre Ivanovitch Ostermann-Tolstoï est sans régiment. En août 1813, il ne fait que suivre le tsar et son quartier général en tant qu’aide de camp, suppliant qu’on lui accorde un commandement. En outre, il a été blessé à l’épaule trois mois auparavant durant la bataille de Bautzen, où, avec une balle dans le corps, il a encore combattu pendant quatre heures. Quelles raisons Alexandre Ier aurait-il de lui confier l’aile de l’armée proche de Königstein avec la mission d’arrêter Vandamme ?