Sans doute le tsar estime-t-il qu’Ostermann-Tolstoï est un des généraux capables de faire un miracle et de sauver l’armée alliée. C’est alors que Barclay de Tolly, qui dirige l’armée russe, aurait dit à Ostermann-Tolstoï :
« Mon cher Ostermann, l’empereur veut que vous alliez sans délai vous opposer aux progrès de l’ennemi sur l’extrême droite.
– Fort bien, mon général ; mais où sont les régiments, où est le corps qui sera sous mes ordres ?
– Le duc Eugène de Wurtemberg se trouve avec sept bataillons d’infanterie vers Königstein ; allez et faites-vous tuer seul, vous n’aurez pas d’autre secours. »
Ainsi, le 26 août vers quatre heures de l’après-midi, le comte Ostermann-Tolstoï se présente devant Eugène de Wurtemberg, accompagné d’un aide de camp. Il tend au duc le billet du tsar par lequel le souverain lui confie le commandement de toutes les forces de l’aile alliée droite près de Königstein, mais le prince ne veut pour rien au monde en céder le commandement. Ostermann tente de le raisonner :
« Mais mon Prince, c’est la volonté de notre Maître. Il ne plaisante pas, comme vous savez ; au reste, ne craignez pas de vous voir enlever la gloire ; tous les honneurs du succès appartiendront à vous seul, et, en cas de revers, je prendrai toute la responsabilité sur moi… ».
Deux jours plus tard, Alexandre Ivanovitch et Eugène en sont toujours à se quereller tandis que Vandamme s’approche avec des renforts et disperse les bataillons du duc de Wurtemberg.
« Eh bien, Altesse, qui est-ce qui commande ? demande le comte Ostermann.
– Votre Excellence, Votre Excellence », répond le prince sur-le-champ.
Qui est Alexandre Ivanovitch Ostermann-Tolstoï ?
Né en 1771 dans une famille russe très ancienne, il a grandi à Saint-Pétersbourg dans une ambiance militaire. Son père, le dur et maussade Ivan Matvéiévitch, était colonel d’artillerie tandis que sa mère, Agrippine Bibikova, femme douce et tendre d’ascendance tatare, était fille et sœur de généraux. Sa formation militaire, Alexandre Ivanovitch l’avait accomplie dans le fameux régiment Préobrajenski de la garde impériale. A treize ans, il avait été enrôlé dans l’armée comme enseigne. A dix-huit ans, il était en Moldavie et en Bessarabie. Promu sous-lieutenant au début de l’année 1789, il avait pris part à la campagne contre les Turcs sous le commandement de Souvorov. En 1790, la prise d’Ismaïl23, avec ses massacres et ses carnages, laissa au jeune militaire alors âgé de vingt ans un goût affreux. On disait à ce moment-là qu’il y avait tellement de cadavres turcs dans le Danube que les soldats russes refusaient d’en manger les poissons.
Grâce à ses exploits, à son courage et peut-être aussi grâce aux faveurs de l’impératrice Catherine II, la carrière du jeune militaire n’avait cessé de progresser.
En 1791, il fut nommé lieutenant. En 1793, lieutenant-colonel. En 1796, colonel.
Le 1er février 1798, Alexandre Ivanovitch devint général-major, titre qu’on modifia deux mois plus tard en « conseiller d’Etat actuel » pour le nommer aux Affaires extérieures, probablement sur ordre du tsar Paul Ier. A la mort de ce dernier, il retrouva son titre de général-major dans l’armée.
A ce moment-là, Alexandre Ivanovitch était doté de peu de moyens financiers. Cependant, il était l’arrière-petit-fils d’André Ostermann24 qui fut secrétaire du tsar Pierre Ier, nommé baron en 1721 et bientôt appelé à partager avec le comte Golovkine la direction des Affaires étrangères. Grand homme d’Etat, politicien de génie, habile diplomate, André Ostermann négocia plusieurs traités de paix qui permirent à la Russie d’obtenir de nouvelles possessions. Sous Catherine Ire, il fut nommé vice-chancelier et précepteur du grand-duc Pierre, puis comte sous l’impératrice Anne, puis grand amiral de l’Empire sous le jeune tsar Jean VI. Mais subitement tombé en disgrâce sous le règne de l’impératrice Elisabeth, il se vit enlever fortune et titres et envoyé en Sibérie avec sa famille, où il mourut en 1747. Sa tombe se trouve à Bérézove, au nord de la Sibérie occidentale. A l’avènement de Catherine II, Fjodor et Ivan Ostermann, fils d’André, furent réhabilités et retrouvèrent leurs biens de même que leur titre de comte.
C’est en 1796 qu’Alexandre Ivanovitch Tolstoï fut choisi comme héritier et successeur de leur nom de famille par ses grands-oncles Fjodor et Ivan, tous deux sans enfant. Ils lui laissèrent leurs colossales fortunes et de très grands domaines dans les régions de Moscou, de Saint-Pétersbourg, de Moghilev et de Riazan, à la condition qu’il fît précéder le nom de Tolstoï par celui d’Ostermann. Alexandre Ivanovitch fut autorisé par Catherine II à modifier son nom de famille et à porter le titre de comte, hérité de ses oncles. La chance continua à le favoriser car en 1799, à l’âge de vingt-huit ans, il épousa la princesse Elisaveta Alexeevna Galitzine, fille du prince Alexis Borissovitch et de la princesse Anne Gueorguievna, héritière d’une grande fortune et de milliers de serfs. Autrefois pauvre et démuni, le jeune et brillant militaire se trouva tout à coup possesseur de biens considérables.
Entre 1805 et 1807, le comte Ostermann-Tolstoï, cette fois-ci avec le rang de général-lieutenant, entra au régiment Préobrajensky et dirigea toute l’infanterie de la 1re division de la Garde. Dès lors il participa aux principales batailles contre Napoléon.
Reconnu comme un des plus vaillants généraux au service du tsar, il combattit à Pultusk en décembre 1806, à Preussisch-Eylau en février 1807 où il commanda la deuxième division et toute l’aile gauche de l’armée russe. Après Guttstadt, il fut blessé à la jambe à Friedland en juin 1807. Ostermann fut alors mis à la retraite. Mais il reprit du service en 1812, lors de la guerre patriotique. En juillet de la même année, il défendit avec opiniâtreté l’approche de Vitebsk et en septembre 1812, participa à la bataille de la Moskowa (Borodino) en commandant le 4e corps d’infanterie de la 1re armée. Il avait la réputation de ne jamais abandonner le terrain aussi longtemps qu’il était possible de résister, ainsi que l’évoque le général Yermolov dans ses Mémoires :
« Le commandant en chef25 devait envoyer plusieurs régiments de cavalerie, ainsi qu’un corps d’infanterie, pour aller au-devant de l’ennemi. Je lui proposai le général et comte Ostermann-Tolstoï, qui s’était distingué par sa galanterie et par sa ténacité dans les batailles pendant la dernière campagne. Nous avons besoin de généraux qui peuvent attendre l’ennemi et ne pas être effrayé par lui. Ostermann26 était exactement un tel général… »
Dans l’action, le général Ostermann-Tolstoï montre un calme exemplaire. Quand la pression de l’ennemi devient insupportable et que les soldats gisent déchiquetés par les canons français, les viscères répandus sur le sol, il se tient immobile sur son cheval et se sert d’une prise de tabac. A la fois sévère et bienveillant, le comte Ostermann-Tolstoï est un chef charismatique aimé de ses troupes. Avec cela, grand, mince, bel homme, des traits fins et marqués, des yeux noirs, un teint sombre et un nez d’aigle : un vrai héros romantique.
« A certains égards, Ostermann-Tolstoï était un homme admirable. Ce grand patriote abhorrait ce qu’il avait considéré comme une humiliation de la Russie à Tilsit. Cultivé, parlant couramment le français et l’allemand et appréciant beaucoup la littérature russe, il était d’une bravoure exceptionnelle. Il veillait également à la nourriture, à la santé et au bien-être de ses hommes. Il partageait leur goût pour la kacha de blé noir et était aussi endurant que les plus chevronnés de ses grenadiers ».27
« Vêtu d’un seul uniforme, il passait souvent les régiments en revue par un grand froid et par un gel extrême. C’était une nature de fer au physique comme au mental. En ce qui concerne la nourriture il était extrêmement frugal ; il ne s’accordait qu’exceptionnellement une coupe de champagne à table. Il ne supportait pas les mets délicats et surtout pas les gâteaux. Il aimait l’épaisse kacha de sarrasin, à tel point que, vivant (plus tard) en Italie, il faisait venir de Russie du gruau de sarrasin ».28
Pendant les échanges houleux entre le général Ostermann-Tostoï et Eugène de Wurtemberg, échanges qui se termineront par la soumission complète du jeune duc aux ordres du comte29, l’armée des alliés entame sa retraite vers la Bohême en trois groupes avec des parcours établis qui vont être modifiés par certains généraux, parce qu’ils les trouvent impraticables et dangereux. Ainsi en est-il de Barclay, commandant en chef de l’aile droite de l’armée qui doit se retirer en prenant la route Dresde-Teplitz, et qui choisit d’ignorer les ordres et de se replier à travers les montagnes et les défilés des Erzgebirge. La plus grande menace reste toujours le général Vandamme. En suivant la route de Teplitz, il pourrait arriver en Bohême avant les régiments russes et prussiens et bloquer les défilés dans lesquels se trouve une grande partie de l’armée de coalition, de même que le tsar Alexandre Ier.
Le 28 août, après de nombreux ordres et contrordres, après plusieurs combats, les forces d’Eugène de Wurtemberg, d’Ostermann et du général Yermolov, qui ont suivi la route de Teplitz, parviennent à Kulm en Bohême, de l’autre côté des Erzgebirge. Aux environs de cette petite ville aura lieu l’affrontement entre les Français d’un côté, les Russes et les Prussiens de l’autre30. Le roi de Prusse, déjà à Teplitz, réalise le danger que représentent les troupes françaises arrivant en Bohême tandis que le gros de l’armée alliée se trouve encore dans les montagnes dans une situation critique. A ce moment-là, le roi de Prusse donne l’ordre au général Ostermann-Tolstoï de bloquer à tout prix Vandamme, avant qu’il ne parvienne à Teplitz. C’est dans les villages de Straden, de Priesten et de Karwitz qu’une partie des troupes russes prend position, tandis que le 29 août, Ostermann, appuyé par les unités de Yermolov et d’Eugène de Wurtemberg, livre près de Kulm une bataille féroce contre les troupes de Vandamme. Les combats vont durer deux jours et seront parmi les plus sauvages des guerres napoléoniennes.
« L’ennemi ne put gagner un « inch » 31 de terrain […] jamais les Russes ne combattirent plus glorieusement, et jamais succès ne fut plus important. […]
Jamais l’Empereur eut un officier plus brave ni plus zélé. Jamais aucun homme ne mérite plus de gratitude que lui [Ostermann-Tolstoï] pour sa conduite durant ce jour ».32
Au long de ces terribles affrontements durant lesquels Russes et Français se chargent à la baïonnette, Alexandre Ivanovitch est habité par une pensée unique : sauver l’empereur et le gros de l’armée en retenant les troupes de Vandamme. A un moment donné, les Français parviennent à se frayer une voie parmi les unités russes. La cause semble perdue. On a recours alors aux fameux régiments Semionovski, Izmaïlovsky et Préobrajensky, formant la garde du tsar et tenus en réserve. C’est en chevauchant le 29 août à côté du régiment Préobrajensky que le général Ostermann-Tolstoï reçoit un boulet de canon qui lui lacère le bras gauche. Immédiatement, il est conduit hors du champ de bataille, puis étendu sur le sol. On l’entend murmurer :
« C’est le prix que j’ai payé pour avoir eu l’honneur de commander les gardes. »
Apercevant le comte, inconscient, ensanglanté, le roi de Prusse s’agenouille auprès de lui et pleure. Lorsque le général Ostermann-Tolstoï reprend connaissance, ses premiers mots sont pour le tsar :
« Est-ce vous Sire ? », demande-t-il au roi de Prusse, « L’empereur, mon maître est-il en sécurité ? »
Rassuré, il est rapidement entouré par les médecins des divers régiments lui annonçant qu’on doit amputer son bras. Le regard d’Ostermann se pose alors sur l’un des docteurs, un homme très jeune33 et prononce d’une voix ferme :
« Ta physionomie me plaît, coupe-moi le bras, toi. »
Puis il demande que ses soldats entonnent un chant russe pendant l’opération afin qu’on ne puisse entendre ses cris.
Néanmoins la bataille est loin d’être finie. Le général Yermolov reprend le commandement et, au lendemain des exploits du général Ostermann-Tolstoï, le 30 août, les forces alliées viennent à bout de Vandamme avec beaucoup de courage, beaucoup de chance et de fautes de la part des Français. Le général de Napoléon est capturé avec 8 000 de ses hommes.
Après les défaites à Lützen, à Bautzen et à Dresde, Kulm sera considérée comme une victoire complète des forces alliées. Pour la première fois, l’avance de Napoléon est maîtrisée. Ostermann a glorieusement commencé la bataille, Yermolov l’a non moins glorieusement achevée. Néanmoins, malgré les essais de la part d’autres généraux de reléguer Ostermann-Tolstoï au second plan, par sa courageuse résistance, il a toujours été considéré en Russie comme le héros officiel de cette difficile retraite. Il recevra d’innombrables compliments et décorations34, sera couvert de cadeaux dont un vase de porcelaine de Sèvres décoré des scènes de la bataille de Kulm, récompense du tsar Alexandre. Lorsque l’officier d’ordonnance, le prince Galitzine, apporta au comte Ostermann la croix de Saint-Georges de 2e classe, le courageux général lui dit : « Cet ordre ne devrait pas m’appartenir à moi, mais à Yermolov qui prit une part importante à la bataille et l’acheva avec une telle gloire. »35 Plus tard, le comte recevra de la part des magnats de Bohême et de Hongrie une coupe en or garnie de pierres précieuses, car la victoire de Kulm a sauvé du pillage leurs propriétés36.
A deux reprises il sera nécessaire d’opérer Alexandre Ivanovitch. Mais l’homme est fort, sa constitution robuste et sa volonté de vivre colossale. Six semaines plus tard, au moment du siège de Leipzig, Ostermann soigne encore sa blessure. Il lui est impossible de participer à la bataille dite « des Nations », bataille durant laquelle, du 16 au 19 octobre 1813, l’empereur des Français affronte les troupes alliées dont les effectifs ne cessent d’augmenter. Finalement, Napoléon est obligé de se retirer, tandis que les pertes en vies humaines s’élèvent à 100 000 morts des deux côtés.
Deux mois après l’amputation de son bras, on retrouve Ostermann-Tolstoï à Vienne où il est honoré de l’ordre de Marie-Thérèse par l’empereur François Ier d’Autriche. Ce dernier promet un monument près de Kulm « en l’honneur du comte Ostermann qui, avec 8000 hommes, a pendant longtemps arrêté 40 000 Français ». L’inscription suivante est proposée sur le côté du monument : « hic fortitudo nec numero cessit » 37.
A Vienne, lors d’un concert de charité au profit des veuves des officiers tombés lors de la bataille de Leipzig, concert auquel assiste l’impératrice, l’attention de la salle se porte tout à coup sur un homme vêtu d’un simple pardessus qui applaudit d’un seul bras, l’autre étant absent d’une manche qui pend dans le vide :
« C’était le vainqueur de Kulm, c’était Ostermann. Alors, chacun se leva immédiatement de son siège, le nom du héros se passe de bouche en bouche, la belle impératrice Louise [en réalité Maria Ludovica] remarque l’homme, se tourne vers lui et le salue en applaudissant, tandis que 3 000 personnes l’imitent. Comme un roulement de tonnerre les innombrables vivats retentissent et des larmes coulent sur les joues amaigries du brave général russe. Quel moment dans la vie d’un guerrier ! » 38
17 Lessiveuse.
18 Par les soldats d’un certain Radet aidé de quelques petits nobles italiens.
19 D’où il sera délivré une année plus tard par Napoléon annonçant, par décret, le rétablissement de Pie VII dans ses Etats.
20 Nommée à présent Boleslawiec et appartenant à la Pologne.
21 Il fallait un Autrichien puisque l’armée de coalition se trouvait en Autriche et que cette dernière venait d’entrer dans l’Alliance.
22 Die Schlacht von Kulm. Oder vier Tage aus dem Leben des Grafen Ostermann-Tolstoï, Gesammelte Werke von Jakob Philipp Fallmerayer, herausgegeben von Georg Martin Thomas, Band II. Politische und kulturhistorische Aufsätzer, Leipzig, Verlag Wilhelm Zugelmann, 1861.
23 A l’embouchure du Danube.
24 Fils d’un pasteur de Bochum en Westphalie, arrivé en Russie en 1703 à la suite d’un duel.
25 Barclay de Tolly.
26 Dans les milieux militaires, on donnait souvent la moitié de son nom au général Ostermann-Tolstoï.
27 Dominic Liven, La Russie contre Napoléon, p. 162, éd. Des Syrtes.
28 I.I. Lajetchnikov, « Quelques remarques et réminiscences à propos de l’article ‘Matériaux pour servir à la biographie de A.P. Yermolov’ », in Le Messager russe.
29 Eugène de Wurtemberg jouera un rôle infatigable à la deuxième place dans la bataille de Kulm.
30 Pour le récit complet de la bataille de Kulm, voir Dominic Lieven, op. cit. p. 381-391. Il est cependant nécessaire de passer outre les critiques injustifiées de Lieven envers Ostermann-Tolstoï.
31 Deux centimètres et demi.
32 Journal du général Wilson (1812-1814) édité par Antony Brett-James. Le général Wilson prit part à plusieurs batailles des Russes contre Napoléon. Il passa beaucoup de temps dans les quartiers généraux des alliés et connut bien Ostermann-Tolstoï.
33 Du nom de Koutchovski, entré récemment au service de l’armée.
34 Dont la croix de Saint-Georges 2e classe, l’ordre de Saint-Vladimir Ire classe, la Croix de Fer prussienne, parmi beaucoup d’autres.
35 I.I. Lajetchnikov, ibid.
36 Ostermann-Tolstoï l’a remise à la cathédrale de Notre-Dame-de-Kazan à St-Pétersbourg pour en faire un calice. Plus tard, les soviets la vendront à un antiquaire londonien.
37 « En cette occasion le courage ne le céda pas au nombre ».
38 Comtesse Lulu Thürheim, Mein Leben. Errinerungen aus Österreichs grosser Welt. 1788-1819. München bei Georg Müller, 1913. Traduction de l’auteur.