CHAPITRE 3Après la bataille de Leipzig en octobre 1813, Napoléon, qui avait perdu une multitude d’hommes, n’eut d’autres ressources que de déclencher au début de l’année 1814 de rapides attaques contre des régiments fragmentés et dispersés, remportant ça et là quelques escarmouches. A la mi-mars il remporta en France une victoire contre une division prussienne et autrichienne, mais il devint clair que les alliés allaient entrer à Paris et qu’il devait renoncer à poursuivre sa campagne. Tandis que l’Empire était sur le point de tomber et la royauté rétablie en France, Napoléon, qui essayait de reformer une armée à Fontainebleau, fut contraint par ses maréchaux d’abdiquer le 6 avril. Le 20 avril 1814, il se laissa emmener par une frégate anglaise sur l’île d’Elbe.
Pendant ce temps, dans les Etats pontificaux, le gouvernement napoléonien avait perdu toute autorité. Beaucoup de ses représentants avaient fui, tandis que le général-gouverneur Miollis, qui depuis six ans occupait Rome, s’était réfugié avec treize cents soldats au château Saint-Ange. Deux mois plus tard, sous les yeux d’une foule muette et respectueuse, il se retira avec dignité et quitta la Ville sainte tandis que Joachim Murat, roi de Naples, trahissant son beau-frère Napoléon, entre à Rome avec ses beaux régiments. Le grand Joachim se substitue au grand Napoléon.
A Frascati et dans les cités avoisinantes, on commence à parler du retour du pape, rumeurs qui déclenchent une joie et un espoir immenses. On arbore la cocarde du pape. On ne veut plus de Français. Et plus de Napolitains. On attaque les soldats de Murat qui osent tirer sur la population se rendant à la cathédrale.
Pie VII est bel et bien sur le chemin du retour dans sa bien-aimée Ville sainte. Le 24 mai 1814, accompagné de deux cardinaux, il fait à Rome une entrée triomphale. Probablement que Girolamo, comme tant d’autres habitants des Colli Albani, a loué une carretta39 ornée de rubans et de fleurs, emmenant à Rome ses deux aînées et le petit Antonio afin de partager l’allégresse de la population. Les jeunes Pagliari se mêlent à la foule en habits de fête. Ils admirent les calèches ouvertes, les interminables files de carrosses sur leurs hautes roues, la voiture de cérémonie du pape tirée par vingt jeunes gens de la noblesse, tous habillés du même costume. Ils entrevoient le visage rayonnant du Saint-Père, s’extasient devant les troupes napolitaines qui protègent sa voiture de chaque côté de la route, en hurlant : « Evviva ». Ils se joignent au flot humain qui envahit la basilique de Saint-Pierre mais ils sont effrayés par les cris de joie assourdissants qui éclatent autour d’eux. Finalement, au terme de cette journée, ils sont parmi les nombreux à regagner leurs cités et leurs bourgs, à cahoter sur les pavés disjoints, à entrevoir à la tombée de la nuit les hauts pins verts et les ruines antiques se dresser contre le ciel assombri.
Pour la seconde fois, la charrette traverse les marais pontins assainis en partie par l’ancien pape Pie VI, puis par le préfet de Rome, le Français Tournon. La nuit descend sur la campagne déserte, amenant avec elle une fraîcheur délicieuse et l’odeur des chênes verts, tandis que Girolamo et ses enfants continuent la dure grimpée jusqu’à Frascati.
Dans les semaines qui suivent le retour du Saint-Père, des mesures sont prises pour faire renaître l’ancien ordre des choses : abolir les titres de noblesse accordés par le gouvernement français, annuler les ventes des biens ecclésiastiques, suspendre les tribunaux, les magistrats et les employés des ministères, réhabiliter le jeu populaire du loto. L’ancien droit de l’Eglise à enregistrer les naissances, les mariages et les morts, lui est restitué. Les dynasties qui autrefois dirigeaient les Etats italiens sont remises en place. Cependant, s’il est possible d’opérer une restauration politique dans la péninsule, il est difficile de supprimer les importantes modifications que les Français ont imprimées aux relations entre les classes sociales. Avant de rétablir tout l’ancien système, certains responsables de gouvernements tels Fossombroni, en Toscane, ou Consalvi, dans les Etats pontificaux, se montrent prudents notamment avec la suppression des codes napoléoniens. Parce qu’il est essentiel d’éviter de nouvelles guerres ou révolutions, les dirigeants sont obligés de faire des compromis avec l’héritage de l’époque bonapartiste. En ce qui concerne la récupération des biens nationaux par leurs anciens propriétaires, il semble que seules les communautés religieuses y soient parvenues. Le cardinal Consalvi refusera de réintroduire les droits féodaux de l’aristocratie. Un courant d’idées modernes avait soufflé sur Rome.
Cet automne-là, quand rougissent les vignes autour de Frascati, Girolamo reprend ses fonctions de notaire. Les actes qu’il signe entre 1814 et 1816 lui sont principalement confiés par des membres de sa famille. Néanmoins, il se fatigue au travail. Il gémit. Il se plaint de ne rien gagner. Ses affaires reprennent avec une extrême lenteur. Peut-être se méfie-t-on d’un homme dont on connaît la situation matérielle catastrophique.
Si l’année 1814 voit l’Italie se réorganiser et, pour certains Etats, osciller entre l’ancien et le nouveau système administratif, en Russie, malgré les déclarations du tsar Alexandre Ier, rien ne change. Même si le souverain russe a fait une entrée victorieuse à Paris, même s’il a réussi à imposer une capitulation sans condition à Napoléon Bonaparte, même s’il a insisté sur la nécessité de fonder un nouveau gouvernement français sur des bases « fortes et légales », même s’il a dit à Madame de Staël : « Avec l’aide de Dieu, le servage sera aboli sous mon gouvernement », sa conception de la monarchie deviendra « théologique et patriarcale »40. Le régime ne changera pas en Russie. Le terrible Araktcheïev, qui s’était retiré dans son domaine, est rappelé à la reconstruction du pays et des finances ravagées par la guerre. Moscou n’est qu’un champ de ruines après l’incendie de 1812. Le palais Ostermann, maison de ville d’Alexandre Ivanovitch, héritée de son grand-oncle Ivan Ostermann, a été détruit comme tant d’autres demeures. Le comte doit s’employer à le reconstruire et à l’aménager.
A mesure que passent les mois qui suivent la bataille de Kulm et l’amputation de son bras, Ostermann-Tolstoï prend conscience des changements dans son existence. Malgré les honneurs et le prestige dont il est entouré, malgré la reconnaissance qui ne cesse de lui être témoignée, il sait qu’il doit abandonner les opérations militaires. Finis les moments d’exaltation et de peur, finis les commandements, les responsabilités, les authentiques relations entre hommes de tous milieux. Plus jamais il ne sera dans le chaos d’une bataille. Plus jamais il n’entendra le son des tambours, le crépitement des coups de feu, le grondement assourdissant des canons, le hennissement des chevaux, les cris des blessés, les vociférations des soldats qui s’affrontent dans de meurtriers corps-à-corps. Plus jamais il ne sentira l’odeur de la poudre ou de la chair meurtrie, brûlée. Les risques fous, les fièvres guerrières, sont derrière lui. Comment vivre sans cette alternance d’excitation fébrile et d’épuisement ? Comment vivre sans une discipline de fer si profitable à son caractère fougueux ? Comment vivre sans actes d’héroïsme ? Quel sens donner aux années qui viennent ?
Pour le moment, Alexandre Ivanovitch doit se rétablir. Il se fait soigner en Allemagne, en Suisse et en France, accompagné de la comtesse son épouse. Autant que l’amputation de son bras, une balle reçue au cou qui s’est logée dans son dos et une blessure à la jambe le font souffrir. Néanmoins, les forces reviennent peu à peu. Ostermann-Tolstoï fait des projets, cherche à s’instruire, à rattraper le retard dû à un enseignement centré principalement sur une éducation militaire. Le voici curieux de tout. En automne 1814, accompagné de la comtesse, il voyage en Italie.
Elisabeth Galitzine ne s’est guère éloignée de son mari depuis la bataille de Kulm. Ni même avant, si l’on en croit l’auteur André Trofimoff 41. Avec les princesses Sophie et Zenaïde Wolkonsky, les princesses Bagration et Tourkestanoff, elle aurait fait partie d’une caravane de dames qui avaient suivi le Grand Quartier général du tsar Alexandre, accompagnant en 1813 l’armée russe dans sa marche à travers la Bohême et l’Allemagne. Pourquoi pas ? Le succès de cette campagne avait semblé tellement certain qu’on l’avait envisagée comme une suite de défilés, de marches triomphales, de réceptions grandioses.
Si Alexandre Ivanovitch respecte son épouse et apprécie ses opinions, il n’éprouve guère de sentiment amoureux envers cette femme intelligente et dotée d’une forte personnalité. Voici le portrait qu’en dresse Tatiana Jouravina :
« La comtesse Elisaveta Alexeievna était, dans sa jeunesse, une femme de très petite taille, assez intéressante, une bonne amie, active et dévouée envers ses proches. Ces qualités, alliées à un esprit lucide, une excellente connaissance du cœur humain et le rare courage de manifester sa franchise dans la haute société, étaient appréciées ».42
La comtesse n’a pas d’enfant mais vers 1822, elle se chargera de l’éducation de sa nièce Olga Karlovna de Saint-Priest, alors âgée de quinze ans, dont la mère Sofia Alexeivna de Saint-Priest est morte en 1814, laissant deux fils et une fille.
En novembre 1814, tandis qu’on s’amuse au congrès de Vienne et qu’on dresse une nouvelle carte de l’Europe, le comte Ostermann se trouve à Carrare avec son épouse, visitant les carrières de marbre, célèbres depuis l’Antiquité. Il s’intéresse au travail des artistes, s’émerveille de la manière dont on extrait les blocs de la montagne et auxquels on donne une forme humaine. Il pose mille questions. C’est là qu’il rencontre le sculpteur berlinois Christian Daniel Rauch, occupé à terminer le buste du roi de Prusse Frédéric-Guillaume III. Ostermann connaît le souverain, qui l’a honoré de la Grande Croix de fer, très rarement donnée à un non-Prussien. A Kulm, le roi avait même eu des larmes devant l’infortuné général Ostermann-Tolstoï gisant sur le sol, anéanti par sa blessure.
Dans son atelier, le sculpteur achève également le buste de la très belle, très érotique reine Louise de Prusse, première épouse de Frédéric-Guillaume. Morte en 1810, elle avait partagé une tendre amitié avec Alexandre Ier. Peut-être le général a-t-il rencontré la souveraine à Memel tandis qu’il soignait une blessure reçue lors de la bataille de Friedland, car le roi et la reine, chassés de Berlin par Napoléon, s’étaient réfugiés aux confins de la Prusse orientale.
Ebloui devant les œuvres de Rauch, Ostermann commande aussitôt les bustes de Louise et de Frédéric-Guillaume avec, pour chacun, un piédestal orné de bas-reliefs. Il les veut le plus tôt possible pour son palais de Saint-Pétersbourg acheté en 1812 à Anna Nikititchna Narychkine43.
Soudain, à Carrare, il vient une autre idée au comte Ostermann-Tolstoï : pourquoi ne commanderait-il pas à Christian Rauch une statue du tsar Alexandre en grandeur nature ? Alexandre Ier, pour qui l’ancien militaire éprouve toujours une admiration sans borne, Alexandre Ier à qui il doit les années les plus exaltantes et enivrantes de son existence. Le sculpteur hésite : il a d’autres ouvrages à terminer. Mais comment refuser cette faveur à Ostermann ? Sa volonté est tenace, son ton celui du commandement, son magnétisme irrésistible. De plus, il s’engage à verser une somme importante à Rauch44. Les deux hommes et le conseiller de la légation russe en Italie signent un contrat45, stipulant que sur la statue, le tsar portera l’uniforme et sur les épaules un manteau. Qu’il tiendra une épée dans la main gauche, qu’il aura deux aigles à ses pieds et sera couronné de lauriers. Deux mois plus tard, Alexandre Ivanovitch fait parvenir une lettre au sculpteur :
« La personne dont nous avons parlé en Italie (le tsar) doit se trouver maintenant à Berlin, ainsi je vous demande de faire les démarches nécessaires pour remplir la promesse […]. Mon cher Professeur je suis convaincu que vous ferez tout votre possible pour réaliser mes désirs. […] Tâchez d’obtenir quelques séances [de pose] ».46
Sur le piédestal de la statue, Ostermann a proposé que soit sculpté un lieutenant-général à cheval, entre deux grenadiers. « N’oubliez pas, je vous prie, qu’ils doivent être du régiment de Pavlovsk. Ce sont mes favoris et je voudrais les voir parler à la postérité. »
Pourquoi deux grenadiers du régiment Pavlovsk ? Parce que lui-même vient d’être nommé, à titre honorifique, chef dudit régiment, honneur réservé d’habitude aux membres de la famille impériale.
La statue du tsar, Ostermann veut qu’elle soit une surprise. Rauch promet de n’en parler à quiconque et, en novembre 1815, le sculpteur parviendra à rencontrer Alexandre Ier et à obtenir une séance de pose d’une heure47. Cependant, Rauch va prendre du retard avec la sculpture. Peu à peu, le ton des lettres entre lui et le comte deviendra plus âcre. L’artiste se plaindra de n’être point payé selon les accords passés tandis qu’Alexandre Ivanovitch estimera que le travail avance trop lentement :
« Monsieur !
Persuadé que vous êtes tout autant intéressé de voir votre ouvrage fini que moi, je ne vous parle pas du temps (quoiqu’il y a bien trois ans qu’il est commencé), je l’attends avec résignation ! et avec la sûre conviction qu’il sera d’un fini digne du personnage que vous transmettez à la postérité, et que les siècles à venir diront, qu’à l’ombre des lauriers de sa patrie un Rauch perfectionna l’art de Phidias : pour le moment je voudrais savoir seulement au juste le temps et la saison que vous croyez pouvoir expédier la statue, pour que je puisse me trouver à Pétersbourg ».48