Après ces jours de repos bien mérités, il est temps pour Diana de reprendre le travail. Elle espère simplement que le commissaire ménagera un peu plus William dans les semaines à venir.
Elle se gare sur le parking de la résidence.
Les bâtiments ne paient plus vraiment de mine. Depuis plus de quarante ans qu’ils sont là, ils ont vu défiler des générations entières. En revanche, l’intérieur est étonnamment cossu. C’est une résidence de « riches », principalement habitée par des personnes d’un certain âge. Les plus aisés occupent les derniers étages.
Diana connaît déjà bien les lieux.
Elle y intervient régulièrement.
C’est ici que vit la belle-mère du commissaire Martin — que Diana surnomme en privé l’Impératrice, ou le Dragon, selon l’humeur du jour.
Elle s’occupe aussi parfois de Monsieur Bonette, cloué dans un fauteuil roulant, le père de Guillaume Bonette, collègue policier de William. Un policier qu’elle n’apprécie guère, notamment parce qu’il fréquentait autrefois ses deux anciens harceleurs.
Depuis peu, elle intervient également pour Madame Lamagat.
Elle espère ne pas croiser sur le parking le policier qui lui faisait régulierment des regards méprisants. Ou des sous entendus presque déplacés. Il se teanait plus tranquille depuis la mutation de ses deux anciens acolytes... Pourvu que ça dure… et pourvu qu’elle ne croise pas le commissaire non plus.
Elle sonne à l’interphone et attend que Madame Lamagat lui ouvre. L’appartement est au rez de chaussée, spacieux, rénové récemment, et décoré de bibelots en tout genre.
" Bonjour, vous allez bien ? C’est Diana, je suis déjà venue il y a quelques semaines.
— Bonjour… ah oui, je me souviens. Entrez. Vous boirez bien un petit café ?
— Avec plaisir."
Diana grimace intérieurement, mais accepte.
Ginette Lamagat lui fait préparer deux tasses de café noir, la main légèrement tremblante, elle n'y arrive plus. À bientôt quatre-vingt-huit ans, le poids des années commence à se faire sentir.
Parfois, elle se couche en espérant que ce sera pour la dernière fois… mais la mort, visiblement, n’est pas pressée.
Ginette se souvient bien de cette jeune femme discrète et efficace.
Sérieuse, attentive, toujours prête à aider.
Elle l’avait immédiatement appréciée. Elle n’avait d’ailleurs jamais eu à se plaindre des aides ménagères qui passaient chez elle. Leur présence rompait la solitude. Sa fille et son petit-fils venaient régulièrement, mais pas tous les jours.
Diana boit quelques gorgées de café, puis prétexte vouloir le refroidir. Elle le vide discrètement dans l’évier et continue à faire semblant de boire. Avec le temps, elle a développé quelques techniques.
Une fois le rituel terminé, elle se met au travail. Elle dépoussière, nettoie, repasse. Elle vérifie que le réfrigérateur contient de quoi manger, puis prend congé.
Elle a encore d’autres bénéficiaires dans la résidence, mais ce sera pour l’après-midi. Avant cela, elle doit aller chercher des enfants à l’école et leur préparer le déjeuner.
Diana savoure cette tranquillité retrouvée. Entre l’affaire Coussin et l’affaire Montpeissein, ses premiers mois aux côtés de son lieutenant n’avaient pas été de tout repos. Cela faisait presque dix mois qu’ils étaient ensemble. À la fois peu… et beaucoup. Ils avaient parfois l’impression de se connaître depuis des années.
Ils commençaient à faire des projets. Mais elle ne voulait pas se précipiter. Elle refusait que William paie plus que sa part pour la maison ; à elle de réunir l’argent nécessaire pour d’éventuels travaux. Quant au mariage, elle n’y pensait pas encore. Chaque chose en son temps.
Concernant les enfants, William lui avait confié qu’après quarante ans, il se sentirait sans doute trop vieux pour en avoir. Pourtant, si elle se sentait prête après cette fameuse date qu’ils s’étaient fixée, il accepterait. Diana, elle, ne savait pas vraiment. Parfois, l’envie surgissait en voyant ses amies devenir mères. D’autres fois, l’idée la terrorisait.
Entre deux interventions, elle s’observe dans le miroir du couloir. Elle se trouve grosse. Encore.
À Londres, elle avait résister aux sucreries. William était toujours collé à elle, rassurant, présent. Depuis l’affaire Montpeissein, ses crises avaient repris. Manger était devenu un refuge face au stress, aux menaces, aux souvenirs laissés par son agresseur. Cela s’était accentué le soir où un homme ressemblant à Bastien l’avait attaquée. Le commissaire était intervenu à temps… mais il avait aussi ravivé une peur trop profonde.
Celle de ne pas pouvoir se défendre seule.
Elle se trouve grosse, mais n’arrive pas à s’arrêter de manger. Elle a l’impression que tous les miroirs la trahissent. William a beau lui répéter qu’elle est belle, qu’il l’aime, rien n’y fait.
Pourtant, le médecin l’a rassurée : son poids est parfaitement normal, deux kilos de plus ne sont en rien alarmants. Mais dans sa tête, ces deux kilos en font dix.
Même Alex la trouve sexy, bien faite, jolie. Elle se dit que c’est de la gentillesse.
Elle enchaîne ensuite ses gardes d’enfants comme à son habitude, puis retourne à ses autres interventions de la journée.
Le travail l’aide à ne pas trop penser. À tenir. À avancer. Apres un dernier bisous baveux, elle passe à la boulangerie prendre son repas et profite de sa pause. Elle prend des nouvelles de son ami qui la rassure.
Il n'a pas a nouveau frappé son geniteur et n'a pas bu de la journée.
Elle reçoit un selfie du jeune homme avec son compagnon en arriere plan qui est deja decoiffé... mais souriant, un autre detail l'interpelle :
" vous avez une nouvelle collegue ?
- ouai depuis ce matin... je ne sais plus son prenom, je l'appelle "la bleue" pour l'instant
- tu es doué pour les surnoms
- le "ma jolie" t'es reservé Didi
- j'espere bien !".
Elle sourit, il semble avoir le moral... pourvu que ça dure...
Elle retourne à la résidence et se gare en mettant bien en évidence son caducée. Elle remet sa blouse, badge, puis sonne chez un bénéficiaire qu’elle connaît déjà.
M. Bonnette lui ouvre, installé dans son fauteuil roulant, avec son sourire habituel.
" Diana, c’est vous ? Vous remplacez encore Véronique aujourd’hui ?
— Oui, comme prévu. Vous allez bien ?
— Très bien, et surtout impatient de sortir un peu de ces quatre murs."
Elle sourit. Elle intervient chez lui depuis plusieurs semaines déjà, parfois pour une aide ponctuelle, parfois pour les promenades. Elle apprécie sa gentillesse, sa politesse, son humour discret.
"Si je me fie au planning, c’est une promenade aujourd’hui.
— Exactement. Une heure dehors, ça me fait un bien fou."
Elle badge, l’aide à enfiler sa veste, puis s’occupe du fauteuil avec précaution. Il la rassure comme toujours, habitué à ses gestes encore parfois hésitants. Ancien gendarme, il lui a déjà raconté son accident, les conséquences, les démarches interminables pour obtenir un fauteuil électrique.
Ils sortent, marchent un moment. Il semble réellement heureux de sentir l’air frais, de voir autre chose que son salon.
De retour à l’appartement, elle l’accompagne jusqu’au séjour. C’est là qu’elle découvre, avec surprise, un homme debout près de la table.
" Ah, Guillaume, tu es rentré," dit M. Bonnette.
"Je te présente Diana, mon assistante de vie."
Elle met quelques secondes à comprendre.
" … Et voici mon fils, Guillaume. Il est policier."
Le déclic se fait enfin.
Bonnette. Guillaume Bonnette.
Le collègue de William.
Elle ne l’avait jamais vraiment vu ici. Ou à peine. Il était rarement présent en même temps qu’elle, toujours en horaires décalés. Elle n’avait jamais fait le lien.
Guillaume, lui, la reconnaît immédiatement. Son visage se ferme légèrement avant de reprendre ce masque distant, presque méprisant.
" On se connaît déjà" , lâche-t-il.
"C’est la compagne d’un supérieur."
Le malaise est immédiat. Son père le sent et tente d’adoucir l’atmosphère.
" Je ne savais pas que vous aviez un petit ami policier. Quel grade ?
— Lieutenant, " répond-elle calmement.
" C’est bien… il a de l’ambition. Comment vous êtes-vous rencontrés ?"
Elle explique brièvement, sans entrer dans les détails. Le hasard, les interventions, puis l’accident, la prise de conscience.
" J’espère que ça ne vous posera pas de problème de continuer à intervenir ici, " ajoute M. Bonnette.
" Puisque mon fils et votre compagnon travaillent ensemble.
— Non, aucun souci. Nous faisons très attention à séparer le travail et la vie privée. J’interviens déjà chez d’autres proches de policiers.
— Tant mieux. J’aime bien avoir des visages familiers."
Guillaume, lui, ne dit rien. Il la fixe, tendu.
Pour lui, c’est un cauchemar.
Avoir Diana ici. Chez lui.
Sous son toit.
Il a toujours veillé à ce que ses collègues ignorent cette partie de sa vie. Il n’a pas honte de son père, au contraire, il l’admire profondément. Mais il a honte de dire qu’il change parfois ses protections, qu’il l’aide aux toilettes la nuit, qu’il lave son corps, qu’il a renoncé à sa liberté pour être là.
Il redoute surtout une chose : que Diana parle.
Qu’elle raconte à William.
Qu’un mot glisse, un détail, une allusion.
Et il est jaloux.
Terriblement.
Avant Blake, avant le lieutenant, c’est lui qui s’intéressait à Diana. Depuis longtemps. Il n’a jamais trouvé le courage de lui dire. Trop occupé, trop fatigué, trop persuadé qu’elle ne pourrait jamais vouloir d’un homme coincé entre un uniforme et un fauteuil roulant. Il faisait attention à ne jamais croiser les intervenants. Surtout pas elle, il l'avait repéré de loin il y a quelques temps déjà.. avant l'arrivée du lieutenant. Belle, discrete, douce. Il l'observait. Du fond d'un couloir, à travers la caméras dans le salon qu'il avait installé pour veiller de loin sur son père.
Puis Il, était arrivé. Il avait dementelé un trafic de drogues dans lequel il était impliqué pour payer les nombreux frais de son père. Son salaire ne suffisait pas. Il avait échappé de justesse aux soupçons. Mais il avait du trouver d'autres solutions. Des extras.. en tout genre. Livraison, streap teaser pour des femmes d'un certains âges...
Voir Blake tout avoir — le grade, le respect, le charisme… et elle — lui laisse un goût amer.
Il ouvre une bière, nerveux.
Elle ne doit rien dire.
Surtout pas.
Diana, de son côté, salue M. Bonnette et se dirige vers la sortie. En descendant les escaliers, elle soupire doucement. Elle comprend mieux, maintenant, l’aigreur et l’agressivité de Guillaume. Être aidant est une épreuve silencieuse.
Elle n’avait simplement jamais imaginé que leurs mondes se croiseraient ainsi.
Et derrière elle, elle l’entend l’interpeller.
" Hé ! Attendez !"
Elle se retourne, déjà agacée.
" Quoi encore ?"
Guillaume s’approche, la mâchoire serrée, la voix basse mais menaçante.
" Si vous dites à Blake que mon père est handicapé, je vous jure que je m’occupe de vous."
Elle cligne des yeux, incrédule.
" Pardon ?
— Vous avez très bien compris.
— Non, justement. Je ne vois pas pourquoi je me tairais alors que vous passez votre temps à me harceler et à me menacer."
Il ricane, nerveux.
" De toute façon, vous êtes censée respecter le secret médical. Si ça se sait, je porte plainte."
Elle inspire profondément, se redresse.
" Vous vous trompez. Je ne suis pas soignante. Je ne suis pas soumise au secret médical, seulement à une obligation de discrétion professionnelle.
— Je m’en fous ! Si vous parlez, je vous le ferai payer."
Son ton monte. Le couloir semble soudain trop étroit.
" Commencez par vous calmer, " dit-elle froidement.
"Si vous voulez que je respecte votre vie privée, il faudrait peut-être commencer par être respectueux.
Déjà, je ne vois absolument pas pourquoi j’en parlerais à William. Ça ne le regarde pas."
Elle marque une pause, le fixe droit dans les yeux.
" Et si j’avais su que c’était votre père et que je risquais de vous croiser, croyez-moi, j’aurais demandé à ne pas intervenir ici. Mais maintenant, c’est trop tard. Je m’occuperai de lui correctement, sans faire de différence, malgré votre comportement."
Il serre les poings.
" Il n’y a que vous qui êtes au courant. Si ça se sait…
— Arrêtez vos menaces !" coupe-t-elle.
"Parce que ça, en revanche, je pourrais très bien en parler."
Un silence lourd tombe entre eux.
Quelqu’un s’approche de la porte vitrée. Diana en profite, s’éloigne d’un pas rapide, ouvre la porte et sort sans se retourner.
Furieuse, elle monte dans sa voiture, claque la portière et démarre brusquement.
Il commence sérieusement à l’agacer.
Heureusement que son père est adorable.
Parce que sinon, ces interventions promettent d’être un enfer.
Elle ne comprend pas pourquoi il refuse autant que William soit au courant. Le lieutenant n’est pas du genre à se moquer, ni à exploiter les faiblesses des autres. Bien au contraire.
Elle soupire, les mains crispées sur le volant.
Ça promet des journées… compliquées.
Après cette rencontre dont elle se serait bien passée, Diana rentre enfin dans sa petite maison.
Elle ne rêve que d’une chose : une douche. Il a fait lourd toute la journée, et la fatigue lui colle à la peau.
En voyant le tas de linge qui commence sérieusement à s’accumuler, elle descend à la cave pour lancer une machine.
Et là… quelque chose la fait s’arrêter net.
Un bruit.
Un goutte-à-goutte.
Elle fronce les sourcils, avance de quelques pas… et voit l’eau.
" Et merde…"
Son cœur se serre. Elle sort aussitôt son portable et appelle son assurance. Quelle tuile…
Entre les taxes, les impôts et les dépenses du quotidien, elle est déjà un peu à sec. Ce n’est vraiment pas le moment.
Pendant l’attente, elle envoie un message à William.
"Y a une fuite. Dans la cave. !
- Tu veux que je vienne ?
- Non, j’appelle l’assurance… mais j’espère que ça sera pris en charge.
- Ne t’inquiète pas, je t’aiderai.
- Tu paieras la moitié comme on s’était dit. Le reste, c’est à moi de gérer.
- Je peux tout payer, tu sais.
- Je sais. Mais je ne veux pas. Je t’ai déjà expliqué.
- Tiens-moi au courant, d’accord ?"
L’assurance lui annonce l’envoi d’un plombier dans l’heure.
L’angoisse commence à monter.
Elle remonte, ouvre une cachette, en sort des sucreries, mange trop vite… puis jette les emballages dans plusieurs poubelles différentes, comme si ça pouvait faire disparaître la culpabilité avec.
Son estomac est noué. Elle n’arrive plus à se poser.
Quand le plombier arrive enfin, elle lui montre la cave et le laisse travailler. Elle tente de respirer calmement, mais chaque minute qui passe alourdit son pressentiment.
Quand il demande à voir la salle de bain, elle comprend que ça ne sent pas bon.
Il lui explique, posément, trop posément, que la fuite est inaccessible.
Qu’il va falloir casser.
Tout casser.
L’assurance ? Probablement rien. Usure naturelle.
Diana a l’impression que le sol se dérobe sous ses pieds.
Nouvelle cabine de douche.
Raccords à refaire.
Peintures.
Main-d’œuvre.
Il lui conseille de ne plus utiliser la douche en attendant, promet l’envoi d’un devis par mail, puis repart après avoir stoppé la fuite… temporairement.
Elle reste seule, au milieu de sa maison soudain trop grande, trop fragile.
Elle n’aura jamais assez.
Même avec l’aide de William.
Au commissariat, William soupire devant son téléphone.
Toujours aucune nouvelle.
" Un souci, chef ? "demande Alex.
"Une fuite à la maison… Elle devait me tenir au courant du passage du plombier, mais je n’ai rien.
— C’est peut-être pas si grave ?
— J’espère… Elle refuse que je paie plus que la moitié des travaux. Elle veut se débrouiller pour sa part, mais ce genre de trucs, c’est rarement donné."
Alex grimace.
" Si jamais il lui faut un plombier moins cher, j’ai peut-être quelqu’un. Je le contacte et tu me diras ?
— Je te dirai ça ce soir. Elle doit être en train de stresser… Je ne vais pas tarder à partir.
— Mon géniteur étant parti, je vais aller faire mon regard de chien battu à mon nouveau tonton pour rentrer plus tôt.
— Il se laisse attendrir par tes beaux yeux ?
— Personne n’y résiste. Vous ne venez pas boire un verre avec Falco et Rouget ce soir ?
— Non… j’avais prévu autre chose."
Alex esquisse un sourire.
" Pauvre Diana…
— Figure-toi que ça ne lui déplaît pas tant que ça… enfin, j’espère."
Mais au fond, William le sait :
elle encaisse, elle serre les dents…
et elle a peur.
Diana remange quelques gâteaux en faisant défiler des annonces de baby-sitting sur son téléphone.
Il va falloir trouver des heures en plus… beaucoup plus.
Le devis du plombier est arrivé rapidement. Trop rapidement.
Elle a failli pleurer en voyant le montant.
Inutile de demander de l’aide à ses parents : ils n’en ont pas les moyens.
Peut-être qu’elle peut augmenter ses heures… prendre plus de remplacements… accepter des soirées, des week-ends…
Elle cache précipitamment les emballages de gâteaux en entendant la voiture du lieutenant se garer.
William rentre le véhicule dans le garage. En passant devant celui de sa compagne, il l’éclaire machinalement avec sa lampe torche.
Rien de particulier… à part un papier de bonbon côté passager.
Il n’insiste pas.
En entrant, il retrouve Diana qui tourne nerveusement autour de la table.
" Alors ? Le plombier a dit quoi… ?"
Elle lui tend simplement le devis.
Il le parcourt, les sourcils qui se froncent.
" Tout ça ? Attends… ça me paraît très cher. On devrait en appeler un autre pour comparer, non ?
— Je ne sais pas… Même moins cher, ça restera trop cher. Et en attendant, on ne peut plus utiliser la douche.
— Hum…
— Je vais voir pour faire des heures en plus.
— Ne commence pas à stresser, Darling. Tu sais bien que je ne te laisserai pas t’endetter.
— Je sais… mais ça me dérange. Je ne veux pas dépendre de toi. Lieutenant de police, ce n’est pas non plus si bien payé. Tu dois garder ton argent.
— Mon argent est ton argent. On est un couple. Je vis ici, même si je ne suis pas propriétaire. C’est normal que je t’aide."
Les larmes montent. Elle détourne le regard.
" Je ne veux pas te créer de soucis…"
Il la prend dans ses bras.
" Et moi, je ne veux pas que tu t’épuises pour assumer quelque chose que je peux prendre en charge.
Et puis Alex se renseigne, il connaît un plombier. Et s’il y a vraiment un souci pour se doucher… on peut squatter chez lui.
— Ça me gênerait trop que tu paies tout…
— J’utilise cette salle de bain autant que toi. Et j’ai envie de m’investir ici. Je sais tout ce que tu as fait pour avoir cette maison."
Il dépose un b****r sur son front.
" Pour l’instant, on respire. On va demander d’autres devis et on avisera.
En attendant… j’ai prévu de cuisiner. Et de profiter de toi. Je me lève tôt demain, alors je veux passer chaque seconde avec toi."
Diana sourit.
Il a raison. Elle ne sait pas encore si elle osera aller se doucher chez Alex… mais pour l’instant, elle essaie de chasser ses pensées et l’embrasse.
William fronce légèrement les sourcils.
Ses lèvres ont un goût sucré.
Pas comme d’habitude.
" Tu as mangé quelque chose ?
— Heu… non… pourquoi ?
— Tes lèvres sont sucrées.
— Oh… c’est mon gloss. Tu voulais cuisiner quoi ?
— Surprise. Mais il y a du fromage."
Il est presque sûr qu’elle dira qu’elle n’a pas très faim.
Et effectivement, au moment de passer à table, elle picore à peine.
" Tu n’as pas faim, Darling ?
— Si… si… je suis juste stressée. Et comme je n’ai plus de vésicule, ça n’aide pas…
— Ah oui… c’est vrai. Tu mangeras plus tard, il est encore tôt.
— Avec les taxes et les impôts, je suis un peu à sec… ce n’était vraiment pas le moment pour une fuite. Ça m’arrive toujours dans les pires moments.
— Ne t’inquiète pas, Foxy. Je te l’ai dit : je ne te laisserai pas gérer ça seule."
Son téléphone sonne. Il s’interrompt.
" C’est la capitaine Rouget… excuse-moi. … Alex ? Oui… Oh merde… Oui, j’ai ses clés… D’accord, j’arrive… Le commissaire ? Non, Alex est ivre, ne prêtez pas attention à ce qu’il dit… À tout de suite."
Il raccroche en soupirant.
" Désolé, Darling. Alex a trop bu, il ne va pas bien. Je dois y aller.
— Je t’accompagne.
— Il risque d’être… pas comme d’habitude. Tu es sûre ?
— C’est mon ami. Et puis tu voulais profiter de moi chaque seconde, non ?"
Il esquisse un sourire fatigué.
Il ne seront pas trop de deux pour s'en occuper...
Arrivés au bar, ils trouvent leur ami dans un état pitoyable.
Alex est pâle, trempé de sueur, manifestement trop alcoolisé. Il a peu mangé, beaucoup bu… et encore plus vomi. Il se débat maladroitement contre l’emprise de Falco, répétant qu’il doit partir, qu’il faut absolument qu’il retrouve son père.
" Il faut que j’y aille… mon père m’attend…"
La capitaine Rouget pousse un soupir de soulagement en les voyant arriver.
" Ah… enfin. Désolée, on n’a rien vu venir. Le patron nous a dit qu’il avait déjà bu avant qu’on arrive. Depuis tout à l’heure, il parle de son père… le commissaire, ou le commandant… enfin bref.
— Oui… il est complètement ivre, " confirme William en se penchant vers son cousin.
"Je l’ai rarement vu dans cet état. Même lors de nos grandes soirées de… débauche."
Diana esquisse un sourire.
" Je vais commander la fameuse pizza.
— Dis au chef que tu es ma petite amie, sinon il va vouloir ton numéro, " plaisante William.
Il s’approche d’Alex, qui le fixe avec des yeux brillants et perdus.
" By Jove… tu es aussi pâle que moi, " murmure-t-il.
" Will ! Will, t’es là ! Dis-leur… dis-leur que mon père c’est le commissaire ! Tu le sais, toi !"
William grimace intérieurement.
" Mais oui… bien sûr. Et le mien, c’est le commandant, évidemment.
— Ah ! Vous voyez ! Je ne mens pas ! Et en plus Willy, c’est mon cousin !"
Falco se fige, un peu déconcerté, et lance un regard interrogateur à William.
" Ça, par contre… c’est vrai ?"
William soupire, coincé.
" Oui. Ça, c’est vrai. Nos mères sont cousines germaines."
Alex, triomphant malgré son état, s’accroche encore plus fort.
" Et le commissaire… c’est mon père… et sa voiture… c’est nous qui l’a taguée, hein Will ?"
Les deux officiers échangent un rire nerveux.
William, lui, sent la sueur froide lui couler dans le dos.
" Voilà… voilà…" bafouille-t-il.
"Vous voyez bien qu’il délire complètement. L’alcool lui fait raconter n’importe quoi."
Falco hausse les épaules.
" Dans cet état-là, oui… ça ne m’étonne pas."
Alex finit par s’affaisser contre l’épaule de William, les yeux clos.
" Bon…" annonce ce dernier,
"il faut que je le ramène chez lui. Heureusement que vous étiez là et qu’il n’a pas débarqué chez le chef dans cet état…
— Clair. Il se serait fait embarquer direct," soupire Rouget.
" Tu as besoin d’aide ?
- Diana arrive. À deux, ça ira."
Elle revient, les mains vides.
" Il nous la fait livrer. L’attente était trop longue.
— Parfait. On a le temps de le ramener à l’appart. Allez… aide-moi. Fais attention, il est lourd."
Diana passe le bras d’Alex autour de son cou.
" Beurk… il sent le whisky-coca. J’espère qu’il ne va pas revomir…
— S’il vomit, promis, je nettoie, " répond William avec un sourire.
" En tout cas, il n’a pas l’alcool mauvais," observe-t-elle.
"Il n’a rien cassé, il n’insulte personne… à part vouloir partir et dire n’importe quoi. Je m’attendais à pire."
Ils saluent rapidement Falco et Rouget et parviennent à installer Alex dans la voiture.
À leur arrivée, le livreur sonne justement à l’interphone. Diana récupère les pizzas. Heureusement, il y a un ascenseur.
Alex marche péniblement entre eux, puis s’effondre sur quelque chose de moelleux.
" Son lit," murmure William.
Il lui fait avaler un cachet en prévision de la migraine, puis demande à Diana de l’aider à lui retirer son tee-shirt et ses baskets. Ils le couchent sur le côté.
" Il est vraiment pâle…", s’inquiète Diana.
" Il a vomi, ça explique la couleur. Au moins, il a évacué une partie de l’alcool.
— C’est sa deuxième cuite en même pas deux jours… On ne devrait peut-être pas le laisser seul le soir.
— Il n’était pas seul ce soir, et ça ne l’a pas empêché de finir comme ça. Je lui parlerai quand il sera en état."
Elle hésite, puis ajoute :
" Pourtant, quand il a appris pour son père… il ne semblait pas si mal. À part claquer la porte, il ne s’était pas réfugié dans l’alcool comme maintenant."
William s’assoit au bord du lit, pensif.
" C’est compliqué, à son âge, de découvrir ses origines. Il a grandi en fantasmant un père idéal… tout en sachant que cet homme ne voulait pas de lui.
Il lui en a voulu toute sa vie d’avoir laissé sa mère dans la misère. L’argent qu’il lui avait donné, elle l’a mis de côté pour Alex, pour ses études… Il ne l’a appris qu’une fois majeur.
Et puis il s’était fait à l’idée qu’il ne saurait jamais qui il était vraiment."
Il soupire.
" Alex est plus sensible qu’il n’en a l’air. Il traverse plusieurs étapes… comme un deuil.
— Je comprends…" murmure Diana.
"Mais l’alcool n’est pas obligé. Boire pour s’amuser, ce n’est pas boire pour oublier. Et à force, ça peut devenir dangereux.
— Tu as raison. Fais-moi confiance. Je veille sur lui."
Elle le couvre soigneusement, éteint la lumière.
Ils décident de rester un moment pour surveiller.
Installés sur le canapé, Diana se blottit contre William.
" Tu veux aller prendre ta douche pendant qu’on est là ?
— Hum… il n’a sûrement pas de gel douche “de fille”.
— Non, mais il a du savon normal, sans odeur particulière.
— Ça fera l’affaire. Une douche, ça ne se refuse pas.
— Les serviettes sont sous l’évier. J’irai après, puis on rentrera.
— Il ne risque rien ?
— Non. Il faudrait bien plus que ça pour un coma. Il a vomi, il respire bien, il est en position latérale. Il aura surtout un sacré mal de crâne demain."
Diana grimace, peu rassurée, mais lui fait confiance… et file sous la douche.