L’amende

4173 Words
Après s’être occupés de leur ami, ils étaient rentrés tard chez eux. La douche avait fait un bien fou à Diana. L’eau chaude l’apaisait toujours, dénouait un peu cette tension permanente qu’elle portait en elle. Pourtant, au réveil, elle se sentait encore nouée, incapable d’avaler autre chose que quelques gâteaux pour son petit déjeuner. William était déjà parti travailler. Il l’avait laissée dormir, mais elle avait souri dans son sommeil en sentant son b****r léger sur sa joue. Avant de partir au commissariat, il était passé vérifier Alex. Toujours profondément endormi, il lui avait réglé une alarme sur son téléphone pour lui rappeler qu’il devait être présent aujourd’hui. Le commissaire n’avait pas posé trop de questions en voyant William arriver seul. Il savait son fils perturbé. Sous l’insistance de son frère, il se montrait compréhensif… sans pour autant se soucier réellement des états d’âme d’Alex. Diana quitte la maison en espérant que la journée se passe bien. Elle laisse la porte de la cave entrouverte pour chasser l’humidité causée par la fuite. Sur la route, ses pensées reviennent sans cesse vers Alex. Devrait-elle parler à sa sœur de son état ? Kelly sait-elle qu’il boit autant en ce moment ? Elle a peur qu’il finisse par se rendre malade… ou qu’un jour, sous l’emprise de l’alcool, il fasse quelque chose qu’il regrettera face à son père. En descendant de voiture, elle jette un regard furtif autour d’elle. Depuis l’agression par cet homme qui ressemblait tant à Bastien, elle a parfois des montées d’angoisse soudaines, sans raison apparente. Ce qu’elle ignore, c’est que William n’a jamais vraiment cessé de s’inquiéter pour elle. Les hommes impliqués dans cette tentative d’agression avaient été mutés très rapidement, très loin… peut-être un peu trop vite pour que ce soit une simple coïncidence. Il se doutait que Victor Martin avait facilité les choses, accéléré les procédures. Il n’avait rien dit à Diana. Il préférait qu’elle reste à l’écart, qu’elle puisse continuer à vivre sans porter ce poids-là. Diana retrouve son premier bénéficiaire de la matinée pour une aide à la toilette. Monsieur Bonnette est déjà installé. Son fils l’a aidé à se dévêtir et à passer du fauteuil à la chaise de douche. Elle n’aura qu’à l’aider à se rhabiller une fois la toilette terminée. Ils se saluent poliment. Guillaume lui adresse un signe de tête rapide avant de s’éclipser. Profitant de ce court moment pour dejeuner. La jeune femme sourit et prend des nouvelles, professionnelle, douce : "Vous avez bien dormi ? — Plutôt bien, oui… malgré la pleine lune. — L’eau vous convient ? — Parfait." Diana a l’habitude désormais. Doucher des hommes ne la met plus mal à l’aise, même si, en général, ils sont plus âgés. Elle travaille calmement, avec des gestes précis, rassurants. Une fois la toilette terminée, elle appelle Guillaume pour l’aider à transférer son père. Étrangement, à eux deux, tout se fait naturellement. Sans heurts. Guillaume est patient, attentif, presque délicat. Il parle doucement à son père, l’encourage, ajuste les gestes de Diana sans jamais la toucher inutilement. Une bonne équipe. Professionnelle. Efficace. Et pourtant… l’air entre eux est tendu. Silencieux. Une fois Monsieur Bonnet installé à la table de la cuisine et Guillaume parti se préparer pour le travail, Diana range la vaisselle. Le vieil homme l’observe un instant avant de parler : " Vous semblez mal à l’aise avec mon fils. Il y a un souci ?" Elle hésite. " Oh… non… enfin… il a parfois eu des paroles déplacées. Des remarques. Il déteste mon compagnon, alors j’imagine qu’il se venge un peu sur moi… mais ça fait quelque temps que ça s’est calmé." Monsieur Bonnet soupire. " Ça ne m’étonne pas vraiment… c’est en partie ma faute. Je n’ai jamais su lui parler de consentement, de limites. Je pensais toujours que ce n’était pas le bon moment… ou qu’il comprendrait tout seul. Sa mère est morte quand il avait dix-sept ans. Ça ne l’a pas aidé à se construire. — Peut-être que ce n’est qu’une façade," répond Diana prudemment. " L’important, c’est qu’il ait arrêté. — S’il recommence, je lui parlerai. Beaucoup de vos collègues sont parties à cause de lui." Elle acquiesce, un peu crispée. Elle espère surtout ne pas avoir à le croiser trop souvent. Sur le parking, elle s’arrête net. Un procès-verbal sur son pare-brise. " Sérieusement…" murmure-t-elle. Et comme s’il avait été invoqué, Guillaume apparaît derrière elle. " C’est dommage… à trois minutes près." Elle se retourne, glaciale. " C’est vous qui me l’avez mis ? — Non. J’ai simplement prévenu des collègues de l’ASVP qui passaient par là. Je ne savais même pas que c’était votre voiture. — Bien sûr…" répond-elle sèchement. " Je faisais la vaisselle pour vous éviter ça ce soir. Je saurai que ce n’est pas la peine d’être gentille." Il esquisse un sourire mauvais. " Trop aimable, madame Blake. Je suis sûr que le lieutenant vous le fera sauter. — Il ne me rend pas ce genre de service. Je ne veux pas de traitement de faveur." Il s’approche d’un pas, trop près. " Je vois… le lieutenant préfère vous sauter, vous." Un silence lourd s’installe. Diana le fixe, droite, le regard dur. "Ne me parlez plus jamais comme ça." Elle monte dans sa voiture sans lui laisser le temps de répondre, le cœur battant. Elle regarde le montant de l’amende. Trente-cinq euros. Pour quelques minutes. Elle serre les dents. Malgré son caducée bien visible sur le pare-brise, la police ou l’ASVP se montrent d’ordinaire compréhensifs. Cette fois, non. Il avait dû insister. Beaucoup trop. Comme si elle n’avait pas déjà assez de soucis d’argent. Diana inspire profondément, chasse l’agacement, puis se concentre sur sa prestation suivante. Pendant son heure de ménage, son téléphone vibre. William : " Tout va bien, Darling ? — Oui… enfin, tes collègues de l’ASVP m’ont collé un PV. - Tu es sûre que tu ne veux pas que je m’arrange avec eux ? — Non. Pas de traitement de faveur. - Tu aurais le temps de passer voir Alex ? Il n’est toujours pas venu au poste et le commissaire commence à perdre patience. — Tu lui avais mis un réveil ? - Oui, mais il doit encore dormir. — J’ai bientôt fini, après je suis en pause deux heures. J’y serai dans une quinzaine de minutes. - Merci. Il faut vraiment qu’il soit là cet après-midi, sinon il va se prendre un blâme." Elle termine rapidement, malgré les redites incessantes de la personne âgée — pour la dixième fois, elle confirme que oui, on est bien mercredi — puis file. Chez Alex, rien n’a bougé. La pizza est toujours sur la table, une seule part en moins. Elle range le reste au frigo et pousse doucement la porte de la chambre. Il est allongé sur le dos. Son torse se soulève régulièrement. Moins pâle qu’hier. Son téléphone est coincé sous l’oreiller — sans doute agacé par la sonnerie. Elle s’assoit au bord du lit et lui caresse doucement la joue. " Alex… ça va ?" Il entrouvre un œil. La reconnaît aussitôt. Elle sent son inquiétude se trahir dans son geste, dans la façon dont elle frôle son visage. Elle pose sa main sur son front, cherche la fièvre. Il esquisse un faible sourire. " Didi… t’es encore venue ranger ma garçonnière ? — William s’inquiétait de ne pas te voir. Il m’a demandé de passer. — Je vais bien… à part un mal de crâne. — Tu étais vraiment dans un sale état hier. — J’ai fait quoi… ?" Elle se dépêche de le rassurer. " Rien de grave. Tu voulais juste retourner voir le commissaire, en expliquant à Falco et Rouget que c’était ton père." Il grimace. " Merde… ils m’ont cru ? — Non, ne t’inquiète pas. Mais William veut que tu passes cet après-midi, sinon le commissaire va te coller un blâme. — Qu’il le fasse… J’ai trop mal au crâne pour supporter sa tête en plus." Elle remarque le cachet vide sur la table de nuit. Peut-être les cervicales. Ça lui arrive aussi, surtout quand on dort mal. " Attends… avance-toi un peu." Elle se glisse derrière lui, s’agenouille, et pose doucement ses mains sur sa nuque. Elle masse comme il lui a appris. Elle trouve rapidement une contracture. " Ça te fait du bien ?" Il hoche la tête. Soupire. Pile l’endroit. Ses muscles se détendent lentement sous ses doigts. Son parfum chasse l’odeur d’alcool qui lui colle encore aux sens. Sa présence est à la fois rassurante, presque maternelle… et troublante, malgré lui. Il bouge la tête, lentement. La douleur reflue. C’est terriblement agréable. Il n’a pas l’habitude d’être de ce côté-là. D’habitude, c’est lui qui masse. Parfois William. Jamais vraiment des femmes. Ses mains à elle sont plus douces, plus légères. Trop peut-être, dans l’état où il est. Il sent son corps réagir, malgré lui. À cause de l’alcool, de la fatigue, de la proximité. Il jette un regard discret vers la couverture qui recouvre son boxer, puis détourne aussitôt les yeux, un peu honteux. Diana descend vers ses épaules. Il est étonnamment tendu. Il ferme les yeux, essaie de se concentrer sur autre chose. La peau d’Alex est chaude sous ses mains. Moins douce que celle de William, pense-t-elle sans trop savoir pourquoi. L’air entre eux devient étrange, suspendu — pas dangereux, mais chargé. Alex, lui, est surtout perturbé. Il sait que ce n’est pas elle. C’est l’alcool. La vulnérabilité. Et le fait qu’il n’ait jamais été aussi mal… ni aussi bien soulagé. "Ça va ?" Alex attrape doucement ses mains et tourne la tête vers elle, un sourire un peu gêné aux lèvres. " Ça va… même un peu trop bien, ma jolie… si tu vois ce que je veux dire." Elle hausse les sourcils, faussement naïve. " Non, je ne vois pas du tout." Il souffle, embarrassé mais honnête. " Je ne vais pas te faire un dessin. Je crois que c’est le mélange de l’alcool d’hier, de la fatigue… et du fait que ça fait un moment que je suis célibataire. Ton massage m’a fait un bien fou, mais… voilà, mon corps a réagi tout seul. Désolé." Elle comprend aussitôt, sans se formaliser. " Ah… oui. Je vois, là. Ne t’inquiète pas. Je vais te laisser reprendre tes esprits. Tu veux manger de la pizza ? — Seulement si tu manges avec moi." Elle lui sourit, amusée, puis le laisse seul quelques minutes. Alex se redresse, enfile rapidement un jean et un t-shirt. Bravo champion… Il file à la salle de bain, s’asperge le visage d’eau froide et souffle un bon coup. Un rendez-vous, ce serait peut-être une bonne idée… histoire de se remettre les idées en place. Quand il revient au salon, Diana a déjà coupé la pizza et posé deux verres de jus d’orange sur la table basse. Il en attrape un, boit une gorgée… et grimace. " Il a un goût bizarre. — Il était fermé. C’est juste que je n’ai pas mis de vodka dedans." Il éclate d’un rire un peu rauque. " Ah… voilà. Je me disais aussi que c’était étrange que tu boives ça. — Tu as suffisamment bu hier. Je n’allais pas te resservir. Mange, ça te fera du bien. Tu as beaucoup vomi, tu dois avoir faim. — C’est vrai… ça explique sûrement pourquoi j’ai mal au ventre. — Tu as mangé une part cette nuit ? — Oui… je me suis levé à moitié endormi. J’ai mangé, puis je crois que j’ai retiré mon jean et je me suis recouché. Le reste est flou. — On t’a veillé jusqu’à presque minuit. Et on a squatté ta douche… la mienne est hors service." Alex fronce les sourcils, se rappelant vaguement la discussion de la veille. " Ah oui… c’est vrai. Alors, c’est quoi exactement le problème ? — Il faut tout refaire. L’assurance ne prend rien en charge, usure normale. Le plombier a fait un devis, mais William le trouve excessif. Apparemment, le souci vient du siphon, sauf qu’il est inaccessible à cause de la douche. L’ancien propriétaire a mal pensé le truc. — Tu as le devis ? — Oui, sur ma boîte mail. — Envoie-le-moi." Elle s’exécute. " Tu connais quelqu’un ? — Oui. Un gars qui me doit un service. Je vais voir ce qu’il me dit. — Merci, Alex. — Et ma salle de bain reste la vôtre, quand vous voulez." Elle sourit, un peu gênée. " J’aurais peur de tomber sur toi et l’une de tes conquêtes. — T’inquiète, on ne fait jamais ça dans la salle de bain. — Mouais… je demanderai avant, quand même. Mais merci, c’est vraiment gentil. — Je peux bien rendre ce service à mes deux meilleurs amis, non ?" Ils terminent tranquillement leur repas, puis Alex insiste : " Allez, viens. Laisse-moi t’emmener prendre un dessert dans mon salon de thé préféré. Tu m’as aidé, tu as rangé mon appart… j’insiste. — Alex… — Tarte citron meringuée, comme d’habitude ?" Elle sourit. " Oui. — Et ne t’inquiète pas, ce n’est pas une part de pizza et une pâtisserie qui vont te faire grossir. — Je sais… mais ça me gêne qu’on m’offre des choses. — Tu ne voudrais pas être mon escorte, par hasard, ma jolie ?" Elle lui donne une petite claque amicale sur le bras, en riant. " Idiot." Ils s’installent à une petite table. L’ambiance est légère, familière. Alex la regarde avec sérieux, mais douceur. " Vraiment, Diana. Ne t’inquiète pas pour moi. J’ai juste eu un passage à vide. Ça va aller." Il soupire : ". Tu sais… je ne vais pas aussi bien que j’essaie de le montrer. Le fait que mon géniteur soit un connard… ça n’aide pas. Je suis juste un peu perdu. Ce sont des sentiments bizarres, contradictoires, et je ne les gère pas très bien. Je suis moins… stable." Diana lui prend doucement la main. " Je comprends. Ne t’inquiète pas, tu n’as pas à te justifier. Tu seras toujours mon ami. J’ai juste peur que tu boives trop, que tu fasses une bêtise… et que tu regrettes." Il serre légèrement ses doigts. " La seule vraie bêtise, je l’ai déjà faite il y a quelques jours. Je sais que je bois beaucoup en ce moment, mais j’essaie de ne pas dépasser certaines limites. Et si jamais je les dépasse… surtout si c’est avec toi… pars. Vraiment. Même si je dis des conneries, même si je suis mal. Je préfère rester seul dans mon vomi plutôt que de te blesser. — Il n’y a aucune raison que tu dépasses les limites. Tu n’es pas seul, Alex. Je ne viendrai pas taguer la voiture de ton géniteur avec toi, mais tu peux venir à la maison quand tu veux. Même juste pour ne pas boire." Il esquisse un sourire triste. " Ce n’est pas que j’aime boire… c’est juste que, pendant quelques heures, j’ai l’impression d’oublier. — Je comprends… moi, quand j’ai des soucis, je… enfin… j’allais dire que je prends une douche chaude mais… bref." Il la regarde avec un demi-sourire. " Chez moi, il y a de l’eau chaude, ne t’inquiète pas." Ils continuent de discuter tranquillement, quand une voix froide les interrompt. " Brigadier-chef…" Alex sent la colère lui monter instantanément. Mais la main de Diana, toujours posée sur la sienne, l’apaise malgré lui. " Commissaire." Victor les observe. Trop calmement. Trop droit. Derrière son allure méprisante, quelque chose est crispé, instable. " Je m’attendais à vous croiser dans un bar, en train de décuver… pas dans un salon de thé, en charmante compagnie." Il tourne légèrement la tête. "Mademoiselle Diana… ravi de vous revoir." Elle lui lance un regard agacé. " Je ne vous imaginais pas non plus fréquenter ce genre d’endroit, commissaire. — Les salons de thé sont plus calmes. Plus raffinés." Alex sourit, acide. " C’est sûr que les femmes y sont moins vulgaires. — Moins alcoolisées, en tout cas." Il marque une pause. "D’ailleurs… comment va ta mère ?" Diana serre la main d’Alex, suppliante. Elle sent la provocation. Elle sent aussi que Victor cherche quelque chose… ou qu’il fuit quelque chose. " Je fréquente parfois des bars, ce n’est pas pour autant que je suis alcoolisée," lance-t-elle sèchement. Victor incline légèrement la tête. " Je ne fais pas de généralités. Vous êtes une jeune femme sérieuse. Suffisamment mature pour éviter certaines… situations peu avantageuses." Alex ricane. " Ce qu’il veut dire, c’est que contrairement à ma mère, tu ne te retrouveras pas ivre dans le lit d’un homme pour te faire b****r. — Je ne crois pas que cette jeune fille ait envie d’être mêlée à cette discussion," tranche Victor. Diana pince les lèvres. " En effet. Mais c’est vous qui l’avez lancée. Ma pause touche à sa fin et j’aimerais profiter de mon ami, si ça ne vous dérange pas." Victor la fixe un instant. Derrière son regard dur, un trouble profond le traverse. Les tests ADN. Ceux qu’il a fait refaire. Encore et encore. Un positif. Un négatif. Puis l’inverse. Même avec son frère, même en changeant de laboratoire. Rien de stable. Rien de certain. Et cette incertitude le ronge. "Je comprends. Je vais vous laisser." Il se tourne vers Alex. "Mais je dois vous signifier, brigadier-chef, que si vous ne vous présentez pas au commissariat à quatorze heures, un blâme sera prononcé. Aux yeux de la loi, je ne suis pas votre père. Je reste votre supérieur. Si cela vous pose problème, vous pouvez demander votre mutation." Il se tourne vers Diana. "Profitez bien de votre moment de repos, mademoiselle." Il tourne les talons. Diana bouillonne. " Quel… salaud." Elle n’a pas lâché la main d’Alex. Il la porte à ses lèvres. " Heureusement que tu étais là. Sans toi, je lui en aurais collé une. — Il a été odieux. C’était de la provocation gratuite. — C’est comme un coup de couteau. Ça fait mal sur le moment… puis on s’y habitue. — Tu crois qu’il était sérieux pour le blâme ? — Oui. Ça, j’en doute pas. — Tu devrais y aller. Tu es un bon flic, Alex. Ce serait trop bête de gâcher ça à cause de lui." Il baisse les yeux. " Je ne sais pas si je peux être un bon flic en ce moment… je suis trop à cran. — William a besoin de toi. Ensemble, vous êtes plus efficaces. Et moi… j’ai besoin de savoir que tu es là, que tu protèges les gens. C’est rassurant." Il la regarde, sincère. " Pour toi, Didi, je ferais n’importe quoi." Elle lui sourit. " Alors va travailler." Il acquiesce, malgré la boule dans son ventre. Avant de partir, elle lui propose de venir passer la soirée chez elle le lendemain. Cinéma, détente, rien de compliqué. Il accepte avec plaisir. Ils s’enlacent. " Embrasse William pour moi. — Promis. T'attires pas d'ennuis." Elle s’éloigne, puis se retourne avec un sourire fatigué. " Je n’attire pas toujours les ennuis, tu sais… parfois, ce sont eux qui m’attirent." Alex la regarde partir, pensif. Victor, lui, lutte encore avec cette vérité instable. Fils ?. Neveu ?. Autre chose...? Le brigadier rejoint son lieutenant : " chef... quels sont vos ordres ? - enfin te voila" il lui donne une accolade : " je commençais à m'inquieter - si Didi n'etait pas passée, je t'avoue que je serais toujours dans mon lit... tu as bien fait de l'envoyer. - vous avez eu le temps de manger ? - oui, et je l'ai meme invité au salon de thé prendre un dessert... d'ailleurs... a un moment je lui ai dit que quand je buvais j'avais l'impression d'oublier mes soucis, et... j'ai eu l'impression qu'elle allait me repondre un truc du genre : " moi c'est quand je mange" mais elle c'est ravisée... tu as des preuves de sa possible boulimie ? - pas vraiment... mais hier quand je l'ai embrassé apres le passage du plombier, elle avait les levres un peu collantes et tres sucrés... elle m'a dit que c'etait son gloss, mais je le connait... c'etait different... et elle n'a presque rien mangé au diner... - hum... j'ai du insister pour le dessert mais comme elle n'aime pas qu'on paye pour elle... c'est pas non plus une preuve... - je vais continuer de la garder à l'oeil... en tout cas je suis content que tu sois là... j'avais l'impression de ne pas avancer...". Les deux hommes sourient. Alex se replonge dans les plaintes pour tapages, sous le regard attentif de Victor. Le jeune brigadier s’exécute sans un mot, concentré, visiblement décidé à faire son travail correctement. Victor ne ressent pas la satisfaction qu’il avait espérée. Seulement une lassitude sourde. Il n’est pas aussi simple à plier qu’il l’avait imaginé. Le caractère d’Alexis le rend difficile à approcher, encore plus à manipuler. Trop de colère, trop de blessures ouvertes. Pour l’instant, le jeune homme lui en veut trop pour accepter la moindre main tendue. Et Victor le sait : forcer les choses ne ferait que les empirer. Il détourne le regard et regagne son bureau. En refermant la porte derrière lui, il s’autorise enfin à réfléchir calmement. Diana… Elle est différente. Profondément gentille, sincère, incapable de calcul. Et surtout, elle a une influence évidente sur Alexis. Le garçon l’écoute. Il se calme en sa présence. Il lui fait confiance. Peut-être est-ce par elle qu’il doit passer. Pas en jouant un rôle. Pas en manipulant. Mais en se montrant… plus sincère. Il s’assoit, se sert un verre, sans empressement. L’alcool lui brûle la gorge, mais ne dissipe pas le nœud dans sa poitrine. Les tests ADN lui reviennent en tête. Toujours les mêmes images, les mêmes résultats incohérents. Positif. Négatif. Puis à nouveau positif. Même avec Daniel. Même avec des laboratoires différents. Alexis pourrait être son fils. Ou celui de son frère. Ou… ni l’un ni l’autre. Il ne pourra pas éternellement lui cacher cette vérité bancale. Il le sait. Et plus il attend, plus la chute sera violente. Il soupire longuement. Il faudra lui dire. Mais pas seul. Avec Daniel. Avec William aussi. Le lieutenant est droit, réfléchi, et suffisamment intelligent pour comprendre ce qui se joue en coulisses. Peut-être que ce sera aussi l’occasion de leur expliquer certaines choses. Leur faire comprendre qu’il n’est pas le ripoux qu’ils imaginent. Oui, il franchit parfois la ligne. Oui, il fait des choses qui ne sont pas tout à fait légales. Mais ce n’est pas pour son intérêt personnel. C’est pour contenir quelqu’un de bien plus dangereux. Quelqu’un que la loi, seule, ne suffit pas à arrêter. Il boit une gorgée supplémentaire, le regard perdu sur les dossiers empilés devant lui. S’il veut réparer ce qui peut encore l’être… Il devra commencer par dire la vérité. Diana peine à déchiffrer la liste de courses laissée par sa bénéficiaire. L’écriture est tremblée, imprécise. Elle soupire, tente de se souvenir des habitudes, hésite dans les rayons, évite ceux qu’elle sait trop tentants. Dans sa poche, une pièce de deux euros. L’angoisse de la fuite, le PV du matin, la fatigue… elle cède. Elle ne prend pas le ticket de caisse. Apres avoir rangé les courses de la dame. Elle rejoint sa voiture, elle mange rapidement les oursons en guimauve dont elle raffole. Elle cache le paquet vide sous le siège passager, comme un réflexe, puis enchaîne les prestations sans rien laisser paraître. Sourires, gestes mécaniques, phrases rassurantes. À l’intérieur, tout est en désordre. En fin de journée, elle se gare près du commissariat pour attendre William. Elle sort machinalement d’autres gâteaux de son sac, persuadée d’avoir du temps. Quand quelqu’un tape soudain sur le toit de la voiture, elle sursaute, le cœur affolé, encore marquée par l’amende du matin. " Alors ? On se gare sur une place handicapée ?" Elle n’a même pas le temps de protester qu’un b****r se pose sur sa joue. " Hello, Darling." Il s’installe à côté d’elle, remarque le paquet presque vide et le range sans commentaire. Elle se braque aussitôt. " J’ai eu une journée horrible, j’avais faim." Il n’insiste pas. Il voit bien qu’elle est à fleur de peau. Ils partent ensemble voir des cabines de douche. Le bruit, les travaux, la fatigue… tout l’agresse. William trouve un casque anti-bruit et la soulage un peu. Elle apprécie le geste, même si la déception revient vite : rien ne correspond à sa salle de bain. Trop grand, trop large, trop cher. Toujours trop. Sur le chemin du retour, William remarque les emballages sous le siège. Il ne dit rien. Pas encore. Chez eux, la tension retombe peu à peu. Ils se retrouvent, s’enlacent, cherchent simplement à se rassurer l’un l’autre. Diana s’abandonne un moment, oublie ses calculs, ses peurs, sa culpabilité. Juste quelques instants où elle se sent aimée, désirée, à sa place. Plus tard, blottie contre lui, elle sait que les problèmes sont toujours là. La fuite. L’argent. Les compulsions. Mais ce soir, au moins, elle n’est pas seule.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD