5Stroudsburg, 20 décembre 2012– Descendez ! Il y a peut-être des survivants.
– Non, c’est trop dangereux, madame. Le phénomène produit des turbulences et…
– Mais enfin, savez-vous qui je suis ?
– Justement, madame. Je dois assurer votre sécurité. Et, de toute façon, notre appareil n’est pas assez gros pour transporter plusieurs passagers. Je suis certain que les secours vont arriver. Ne vous inquiétez pas : s’il y a des rescapés, ils seront sauvés. Mon dieu ! Qu’est-ce que c’est encore ?
Brusquement, la vague venait de gonfler. Malgré le bruit des pales, ils entendirent nettement le vacarme que produisit la station Endeavour en se disloquant. Joanne aperçut les ouvriers de la compagnie s’agrippant, comme ils le pouvaient, aux poutrelles métalliques qui se tordaient et broyaient les corps des victimes. Lentement, l’énorme masse de ferraille sombrait dans les flots tandis que la vague gigantesque se renforçait encore. L’hélicoptère vacilla sous le coup des turbulences. Le pilote tentait désespérément de remonter, mais les vents étaient plus forts que la puissance de la machine. Inexorablement, l’hélicoptère perdait de la hauteur.
– Mais remontez donc !
– J’essaie, madame, j’essaie ! Enfilez votre gilet, je crois que nous allons sombrer. Nous allons devoir sauter : l’appareil est incontrôlable !
– Sauter ? Mais c’est la mort assurée.
– C’est notre seule chance, hélas. Je lance un signal de détresse : ils sauront nous retrouver. À mon signal, sautez. Maintenant !
Joanne Priestley se redressa brusquement. Elle était en nage. Autour d’elle, tout était obscur. Seul un rai de lumière filtrait au bas de la porte de sa chambre. Elle mit plusieurs minutes avant de reprendre ses esprits.
Encore ce maudit rêve… Je n’en sortirai jamais.
Plusieurs années s’étaient écoulées depuis cette journée catastrophique dont elle était la seule survivante. Grâce à la présence d’esprit du pilote de l’hélico, elle avait pu être sauvée à temps. Quant aux autres, ils avaient tous péri. De l’Atlantis, on ne retrouva rien. D’Endeavour, seuls quelques morceaux de ferraille tordus attestaient du drame qui avait eu lieu. On n’entendit plus jamais parler de l’anethium et de ses « inventeurs », Jacques-Yves Fernette et Simon Duteil : ils avaient été les premières victimes de l’explosion sous-marine. Le Général Shepperd eut droit aux honneurs de funérailles officielles. Quant à Jason Priestley, après avoir essuyé la tempête boursière qui suivit, il sut reprendre brillamment les rênes de la compagnie et devint même l’année suivante le « businessman de l’année » du magazine Time. Profitant de la déroute de la compagnie, il avait racheté la totalité des parts au cours le plus bas, sachant que celles-ci remonteraient rapidement. Après tout, la perte d’une station de forage n’était qu’un simple incident, certes fâcheux, mais qui ne pouvait en aucun cas remettre en cause la puissance de la firme. Et de fait, quelques mois plus tard, deux forages réussis suffirent à remettre à flot l’entreprise.
Mais Joanne restait traumatisée par ce qu’elle avait vécu. Rapidement, elle se cloîtra dans la somptueuse résidence Priestley. D’autant que son mari ne fit rien pour arranger les choses, trop absorbé par la Sea Oil et par les clubs d’affaires qu’il fréquentait assidûment. Tout juste le voyait-elle une fois ou deux par semaine, en coup de vent. Depuis 2007, Jason Priestley ne semblait intéressé que par l’argent et le pouvoir… Jusqu’à ce mois d’avril 2012.
La porte de sa chambre s’ouvrit : l’infirmière entra.
– Bonjour, madame. Vous avez bien dormi ?
– Ça va, oui…
Joanne jeta un regard torve à la caméra qui la fixait jour et nuit depuis le début de sa grossesse.
– Quel jour sommes-nous ?
– Mais… le 20 décembre, madame !
– Ah oui… 20 décembre 2012. Vous connaissez les histoires que l’on raconte sur cette date ?
– Votre pilule, madame.
Curieusement, le comportement de Jason Priestley avait changé au printemps. Il rentrait plus souvent pour dîner, et, fait rarissime, il dormait avec elle. Ce qui ne lui était pas arrivé depuis des années. Loin de s’en inquiéter, Joanne en conclut qu’il avait décidé de donner une seconde chance à leur couple. Et d’ailleurs, début mai, elle apprit qu’elle était enceinte. Dès lors, elle fut placée sous étroite surveillance et bénéficia des soins les plus attentifs de la part d’une équipe médicale spécialement embauchée pour la circonstance. Tout ceci étant bien évidemment justifié par son âge – elle avait dépassé la quarantaine – et par son côté dépressif. Visiblement, Jason désirait que sa femme et son futur enfant puissent avoir toutes les chances d’une grossesse et d’un accouchement heureux. Aux yeux de tous, il passait pour un époux attentionné et aimant. Aux yeux de tous, sauf de Joanne. Car il avait bien vite repris ses anciennes habitudes et, hormis de rares coups de téléphone, on ne le voyait guère dans la résidence.
– Dites-moi, Mary, croyez-vous que J’en aie encore pour longtemps à supporter cette insupportable surveillance ?
– Mais, C’est pour votre bien, madame, et celui de l’enfant que vous portez…
– Mon bien ? Je suis quasiment enfermée ici sous contrôle permanent ! Et vous prétendez que C’est bien ?
– Nous sommes à votre service jour et nuit… Le docteur Llanfer a été spécialement embauché pour vous… Votre mari a aménagé toute une aile de la résidence en maternité… Que voulez-vous de plus ? N’importe quelle femme enceinte rêverait de conditions aussi idéales, madame.
– L’idéal pour moi serait que je puisse voir mon mari, ne serait-ce que de temps en temps. Que je puisse me déplacer à ma guise dans la résidence, dans le parc, et aussi dehors. Que je puisse prendre ma voiture, par exemple, et aller me balader en ville, ou partout où il me plairait d’aller. Au lieu de quoi, je suis enfermée dans cette chambre, sous l’œil de cette saleté de caméra ! Bon sang, je ne suis pas une handicapée, que je sache !
– Vous… vous êtes un peu dépressive, madame. C’est la raison pour laquelle…
– Ah, ça suffit, maintenant ! Aujourd’hui, je vais sortir et personne, je dis bien personne, ne m’en empêchera.
– Calmez-vous, madame. Prenez votre traitement. Je vous envoie le docteur Llanfer.
– Je refuse de voir encore cette face de rat ! Je sors, entendez-vous !
– Madame ! Ne faites pas ça, votre mari vous l’a interdit !
– Vous avez dit : « interdit » ?
– Oui, enfin, ce sont ses ordres. Il ne veut pas que vous preniez le moindre risque.
Discrètement, l’infirmière avait pressé le bouton d’urgence du beeper dans sa poche. Quelques secondes plus tard, deux autres infirmiers firent leur apparition. En un instant, quatre mains puissantes immobilisèrent Joanne, pendant que l’infirmière sortait une seringue.