4. New Manhattan, octobre 2030

1916 Words
4New Manhattan, octobre 2030Sous son dôme protecteur, l’immense terrasse verdoyante de la Sea Oil ressemblait à une oasis perdue au milieu du désert de béton de New Manhattan. En 2030, ce jardin luxuriant constituait presque une insulte à toutes les consignes d’économies édictées depuis la période catastrophique des années 2010. Chacun s’en souvient : à cette époque, les prévisions les plus pessimistes des climatologues s’étaient toutes enchaînées. Tornades, ouragans, raz de marée, éruptions volcaniques, séismes. Et puis, bien sûr, il y avait eu la catastrophe de 2012. Le visage de la planète en avait été totalement modifié. Des zones entières avaient été rayées des cartes suite à la brusque montée du niveau des eaux. D’autres étaient devenues entièrement inhabitables et stériles. Des centaines de millions de personnes avaient dû migrer vers des territoires plus hospitaliers, créant de graves crises entre les communautés désormais obligées de cohabiter. Et malgré les innombrables restrictions, malgré la disparition de plus des deux tiers de l’humanité, la surpopulation restait un problème majeur. La cabine de l’ascenseur s’ouvrit, laissant passer Jason Priestley et son fils Jason II, futur héritier de l’empire Priestley. Bien qu’âgé de 65 ans, Jason Priestley dirigeait toujours la Sea Oil, la compagnie qu’il avait sauvée après les dramatiques évènements de 2007. Endeavour, une plate-forme de forage gigantesque avait été perdue et avec elle, le substantiel profit que la compagnie espérait tirer d’un nouveau gisement. Le cours de l’action était tombé au plus bas, et Jason Priestley avait eu l’intelligence de tout racheter, devenant ainsi le seul maître à bord. Depuis, il était à la tête du seul empire industriel encore capable de fournir les énergies nécessaires au maintien des activités humaines. Énergies qu’il vendait, bien entendu, au prix fort. – Tu sais à quelle hauteur nous nous trouvons, Jason ? Malgré ses dix-sept ans, le jeune héritier affichait déjà la détermination farouche et la soif inextinguible de pouvoir de son père. – 645 mètres. Nous possédons le plus grand immeuble de New Manhattan. Le plus beau aussi. Il est le symbole de notre réussite. Le vieux Jason ne put s’empêcher d’esquisser un sourire satisfait. Il voulait que son fils soit fier d’appartenir à la plus puissante dynastie de la planète. – Bien, bien… Allons donc contempler notre empire… Le vieux Priestley avança lentement dans l’allée, suivi respectueusement par son fils. Il avait réuni ici plusieurs milliers d’espèces végétales rares, quasiment toutes disparues de la surface de la Terre depuis des années. Souvenir artificiel d’une planète qui, jadis, créait chaque jour de multiples formes de vie. Le plaisir égoïste d’un milliardaire, réservé à son seul usage. – C’est la première fois que tu m>emmènes ici, père. – Oui. La première… Bientôt, il y aura d’autres occasions… Bientôt… ce paradis T’appartiendra et tu auras la charge de l’entretenir comme je l’ai fait durant toutes ces années. – Pourquoi dis-tu cela ? – Eh bien… Je ne suis pas immortel, Jason. Dans quelques années, cinq, dix ou quinze – qui peut savoir ? -, je tirerai ma révérence. Et tu deviendras alors le chef suprême de l’empire Priestley ! Bien. Je sais que tu as d’immenses qualités, Jason. Et C’est la raison pour laquelle tu es le seul héritier digne de tout ceci. Toi seul seras capable de maintenir cette compagnie sur les rails. Et avec elle, le monde civilisé. L’être humain n’a pas été créé par Dieu pour croupir et stagner dans la fange, mais pour avancer. Ça, C’est la réalité. Tout le reste n’est que chimères et utopies. Suis-moi et approchons-nous du bord. Je tiens à te montrer quelque chose… Il mena son fauteuil jusqu’au rebord de la terrasse. Le dôme transparent offrait une vue époustouflante sur l’enchevêtrement des immeubles d’affaires de New Manhattan, l’île artificielle qui avait remplacé le vieux Manhattan des années 2000. Aussi loin que pouvait porter le regard, la mer était omniprésente. – Contemple le génie humain, mon garçon ! C’est dans l’épreuve qu’il s’exprime le mieux. Regarde ce dôme qui nous protège des intempéries. Une pièce de verre d’un seul tenant. Il est unique en son genre. Une merveille de la technologie humaine. Il m>a coûté assez cher ! Tiens, regarde : prends ces jumelles et suis mon doigt. Tu vois cette bouée là-bas ? – Oui. – Sais-tu ce qu’elle indique ? – C’est un repère ? – Non. Elle marque l’emplacement exact du siège de la Sea Oil en 2012, avant la catastrophe. Je suppose qu’on T’a appris ça en classe ? – Bien sûr. Le plus grand raz-de-marée de toute l’Histoire. Un énorme bloc rocheux en équilibre instable sur Las Palmas, une île des Canaries, s’est détaché suite à un séisme et a généré une vague de fond gigantesque qui a balayé toute la côte est de notre pays, engloutissant la vieille île de Manhattan. Sans compter les ravages qu’elle a provoqués en Europe et en Amérique Centrale. Il y a eu des centaines de millions de disparus. – Et cela a marqué également la chute de la quasi-totalité des empires financiers de l’époque. Une nouvelle crise économique, juste après celle de 2008. Mais moi, J’avais anticipé la catastrophe. C’est pour cela que nous sommes toujours là, plus puissants que jamais. – Anticipé ? – Oui ! La catastrophe était prévisible. Depuis des décennies, tous les experts s’accordaient à la prédire. Cet énorme bloc de 500 kilomètres cubes était une menace permanente pour l’humanité. La question n’était pas de savoir si cela allait se produire, mais quand. Lorsque j’ai racheté la compagnie en 2008, j’ai immédiatement pris le parti de diversifier nos activités. La recherche de gisements pétroliers en mer touchait à sa fin. Les coûts devenaient exorbitants pour une rentabilité de plus en plus réduite. Partout dans le monde, les réserves d’énergie fossile tendaient à disparaître. Fusion nucléaire, géothermie, hydro-électricité, solaire,… Aujourd’hui, nous possédons le quasi monopole de la production énergétique de la planète. Il n’y a pas un pays dans ce monde qui ne dépende de la Sea Oil ! Il n’est quasiment pas un être humain qui ne s’éclaire ou ne se chauffe grâce à nous. – Pourquoi avoir conservé le nom ? Sea Oil ? – Oh, par nostalgie sans doute. Et puis, de nos jours, les rares gisements que nous exploitons encore sont extrêmement rentables. Les prix ont flambé, tu le sais. – Oui, le baril est à plus de 2800 $. – Mais bientôt, ce ne sera plus qu’une vieille histoire. Il reste en réserve quelques années tout au plus. Une fois de plus, nous devrons compter sur notre capacité à rebondir. – Nous possédons toutes les autres énergies ! – Bien sûr. Mais crois-tu que cela soit suffisant ? Nous devons encore progresser, mon garçon. Nous devons accroître la puissance de notre empire. C’est une mission sacrée, le comprends-tu ? Si nous restons là à ne rien faire, bientôt, ce que j’ai bâti s’effondrera inexorablement. Notre puissance mondiale est fondée sur la domination. Imagine maintenant qu’un nouvel empire voie le jour et vienne balayer notre hégémonie. – Un nouvel empire ? Basé sur quoi ? Nous possédons tout… – Non. Il y a de nouveaux enjeux. L’eau, par exemple. Plus que la lumière ou le chauffage, l’eau est indispensable à la vie. Et l’eau potable devient un produit rare et de plus en plus coûteux. Dans moins de 10 ans, l’eau douce sera l’or blanc des décennies à venir. – Il pleut toujours pourtant, les rivières débordent, les lacs… – L’eau qui tombe du ciel est devenue impropre à toute consommation. Elle nécessite des traitements draconiens avant de pouvoir être distribuée et consommée. Pourquoi crois-tu qu’il y ait tellement de restrictions actuellement ? Parce que l’eau potable devient une denrée rare. – Et ce qui est rare est cher, donc profitable. – Je vois que tu as compris. L’eau sera l’un des prochains enjeux de la Sea Oil. Nous devons maîtriser sa production et sa distribution sur la planète toute entière. Ce sera ton principal challenge pour les années à venir. Mais je suis certain que tu seras digne de ma confiance. Sur ces mots, Jason Priestley fit pivoter son fauteuil et se dirigea vers l’ascenseur. – J’ai une réunion importante. Tu peux rester là si tu veux. Profite donc de ce paradis ! Le jeune Jason erra pendant quelques minutes dans les allées. Puis il choisit de s’allonger dans l’herbe tendre. Un privilège devenu rarissime. Qui pouvait encore se payer le luxe d’une pelouse, hormis quelques nantis ? Avec la raréfaction des zones hospitalières, l’humanité se retrouvait de plus en plus confinée dans des immeubles d’habitation de plus en plus hauts, de plus en plus fonctionnels. La place était un défi permanent depuis les années 20. La catastrophe de 2012 n’était finalement qu’un épisode relativement bénin dans la longue liste de catastrophes qui s’enchaînaient. Comme l’avaient prévu les climatologues, la fonte des glaces arctiques avait peu à peu stoppé le Gulf Stream et l’Europe connaissait désormais des hivers polaires et des étés torrides. Au sud, la plupart des terres, autrefois si fertiles, s’étaient transformées en déserts brûlants. L’Amérique du Sud était le siège d’ouragans quasi permanents d’une violence inouïe. En Afrique, où le Sahara avait presque tout recouvert, il ne subsistait plus qu’un tiers habitable, au Sud. Seules pour l’instant, l’Asie et l’Amérique du Nord étaient encore plus ou moins épargnées. C’est là que se concentrait plus de 90 % de la population mondiale. Bien qu’elle ait diminué de moitié en moins de vingt ans, il n’était pas un mètre carré qui ne soit occupé par l’activité humaine. Il avait fallu aussi réorganiser toute la chaîne alimentaire. Plus question de se préoccuper de l’éthique. Il avait fallu faire face. En 2030, aucun poulet, aucun bovin ne verrait jamais la lumière du jour, aucun champ ne connaîtrait plus d’exploitation extensive. Les OGM et les grands complexes alimentaires avaient remplacé la qualité par la nécessité, le goût par les protéines essentielles à la survie. La chimie et la génétique avaient éradiqué toute notion de gastronomie. Même les déjections humaines et animales étaient recyclées. Le jeune Jason ferma les yeux. Les paroles de son grand-père résonnaient encore à ses oreilles. L’eau sera le prochain enjeu de la Sea Oil… Ce sera ton principal challenge… Digne… Confiance… Il avait mal à la tête. À dix-sept ans, ce monde hostile était le seul qu’il ait jamais connu. Et voilà que son père lui annonçait que la bataille pour la vie n’était pas terminée. Qu’il y aurait pire dans les années à venir. Que l’eau viendrait à manquer. Qu’il allait encore falloir se battre. Oui, père, tu peux me faire confiance. Mais, dis-moi, après l’eau, ce sera quoi ? L’air qu’on respire ? Et puis quoi après ? Comment en est-on arrivés là ? Non, je ne dois pas penser ainsi. Père a raison : le temps des lamentations est terminé. La réalité est ici, même si elle n’est guère réjouissante. Et cela vaut mieux que d’être dehors, sans protection, sans nourriture… Jason Priestley, deuxième du nom, héritier de l’empire financier le plus puissant de la planète, s’endormit sur le toit de sa tour d’ivoire. Sans doute bercé par les chants d’oiseaux que diffusaient les haut-parleurs de la terrasse, il fit un étrange rêve. Il était seul dans une immense jungle tropicale. De partout lui parvenaient les bruits furtifs de milliers d’animaux. Craquements, galopades, bruissements, grognements, gémissements, cris, sifflements. Il sentait en lui couler le flux de la Vie universelle. Levant les yeux, il apercevait une tribu de singes occupés à s’épouiller les uns les autres, ou une envolée d’oiseaux exotiques. Sous l’épaisse couche végétale qui recouvrait le sol, il sentait la présence de quelques rampants. Agrippé au tronc d’un arbre géant, un caméléon attendait sa proie. Bien entendu, il n’avait jamais vu de jungle tropicale en dehors des documentaires éducatifs qu’on diffusait au collège durant les cours d’histoire. Il était tétanisé par cette vision, n’osant ni avancer, ni reculer. Un épouvantable barrissement derrière lui, suivi de pas lourds et puissants, le fit se retourner. Un éléphant fonçait sur lui ! Pris de panique, il se mit à courir, courir, jusqu’à perdre haleine. Mais l’éléphant avait pris de la vitesse. Il allait le rattraper. Rassemblant ses dernières forces, Jason Priestley se jeta sur le côté, juste à temps pour échapper au monstre de chair. L’éléphant continua son chemin sans plus se préoccuper de lui. Il allait se relever quand il vit les yeux de la panthère qui le fixaient intensément. Sans doute était-ce elle, la cause de la panique de l’éléphant. Mais à présent, elle avait trouvé une proie à se mettre sous la dent. Une proie facile. Rassemblant ses dernières forces, Jason Priestley se remit à courir comme un fou, poursuivi par l’animal. Brusquement, il ne l’entendit plus derrière lui. Il tourna la tête et la vit, qui attendait patiemment. Lorsqu’il regarda devant lui, il comprit : il n’y avait plus qu’un gouffre béant et insondable.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD