3Quelque part, dans le temps et l’espace.– Finalement, le meilleur endroit de tout l’Univers, c’est cette terrasse !
– Oui, enfin, faut le dire vite tout de même… Je te rappelle que nous voyageons aussi dans le temps ! À mon sens, ça ne doit pas être folichon en termes de temps réel…
– Ne sois pas rabat-joie, Simon ! Nous savons tous deux qu’il n’y a plus que de la glace et des ruines en temps terrien. Ah ! Mais qui m’a fichu un compagnon pareil ?
– Et pour l’éternité en plus !…
– Dire que j’aurais pu mourir tranquillement en profitant de ma retraite. Mais non ! Il a fallu que je cherche, que je farfouille dans les méandres de la science, que…
– Oh là, tu ne nous ferais pas une petite déprime, toi ? Je te trouve un peu pâlichon ces derniers temps. D’ailleurs, Enlil me le faisait remarquer aussi.
– Oui, ben mêlez-vous de vos affaires, vous deux. En plus, ce lâcheur n’a même pas daigné nous accompagner !
– Euh… À mon avis, cet endroit ne doit pas évoquer de très bons souvenirs pour lui. Je te rappelle qu’il a passé des années en exil dans cette grotte, là-bas, avant d’ascensionner. Ça n’a pas dû être gai tous les jours non plus.
– Oui, et moi je te rappelle que toi aussi, tu y as passé un certain temps, mon cher Hewitt.
– D’accord, mais moi j’étais volontaire, Gwwwh.
– OK. Un partout. Bon, on continue à s’engueuler comme ça un ou deux siècles, ou on s’en jette un derrière la cravate ?
– Ah ! Enfin une parole sensée ! Je fais le service !
Régulièrement, les esprits de Gwwwh – Jacques-Yves Fernette – et de Hewitt – Simon Duteil – prenaient le temps, si tant est que ce mot ait encore un sens pour eux, de se retrouver sur les lieux où avait débuté leur fantastique aventure en 2007. Que de chemin parcouru depuis la découverte de ce métal qu’ils avaient appelé « anethium », en référence à leur apéritif préféré ! Que d’évènements entre la vision fortuite d’une lueur rouge émanant de la grotte située juste en face de la terrasse de Fernette et la plongée en bathyscaphe à moins 4 000 mètres, là où gisait le Palais du Grand Sargon depuis 65 millions d’années, quelques mois plus tard… Et où les attendait Enlil, le faux dieu banni à vie par son père, chargé de leur révéler les arcanes de leurs multiples incarnations.
Depuis lors, chacun avait pris pleinement conscience du merveilleux cycle de la Vie. Chacun savait également qu’il ne lui serait probablement plus nécessaire d’habiter une enveloppe matérielle. Ils n’en comprenaient pas vraiment toutes les raisons, mais après tout, ils avaient l’éternité devant eux pour apprendre ! Et s’amuser. Car si leurs corps avaient péri, leurs esprits étaient en pleine forme ! Aussi, tels deux gamins facétieux, ils prenaient plaisir à voyager au gré de leur fantaisie, dans le temps ou dans l’espace, voire dans les deux simultanément.
Ils avaient déjà visité des milliards de galaxies, rencontré quasiment toutes les formes de vie imaginables ou inimaginables pour un esprit terrien, parcouru des centaines de milliards d’années lumières. Parfois, ils voyageaient seuls, parfois en groupes. Encore que ces notions de distance ou de quantité n’aient bien évidemment aucun sens en réalité lorsqu’on se trouve à l’état d’esprit pur.
Mais, de tout l’Univers, il était un point minuscule situé sur une toute aussi minuscule planète qu’ils affectionnaient tout particulièrement : la terrasse de la maison de Jacques-Yves Fernette dans le sud de la France. Selon leur humeur, ils s’y rendaient au mois d’août, sous un soleil de plomb, au printemps, pour contempler le réveil de la nature, ou en automne, pour profiter des derniers beaux jours. Mais jamais en hiver : il y faisait trop froid pour apprécier le décor et siroter leur pastis favori.
– Tu te rends compte, Simon ? On peut en profiter autant qu’on veut sans avoir à en subir les effets !
– Levons nos verres à cette pensée profonde !
– Santé !
Les deux amis allaient trinquer quand brusquement le décor tranquille et verdoyant se transforma. La maison de Fernette disparut sous une épaisse couche de neige. Aux alentours, tout fut soudain désolation dans un désert glacé. Un vent v*****t balayait la vallée. Instinctivement ils frissonnèrent, bien qu’évidemment ce genre de sensation leur soit désormais étrangère.
Les deux compères restèrent figés, le verre à la main, « assis » sur deux vieilles chaises de jardin rouillées.
– Eh ! C’est quoi ça ? Que s’est-il passé ?
– Je n’en sais fichtre rien, Simon.
– Nous avons dû faire un bond dans le temps…
– Sans le vouloir ? Impossible !
– Nous sommes revenus à l’époque d’Enlil… 65 millions d’années…
– Ne dis pas de bêtises : tu vois bien que la grotte n’y est pas. Et d’ailleurs, que ferions-nous là ?
– L’un de nous y a peut-être pensé et…
– Non, nous sommes dans le futur, c’est certain. Ou plutôt dans le présent de la Terre, vers 2030. En plein hiver. La seule question est : pourquoi ?
– Il y en a une deuxième : qui nous a amenés ici ?
– Je crois que voici les réponses…
Émergeant du néant, venait d’apparaître Enlil.
– Alors, on se paye du bon temps les amis ?
– Enlil ? Que fais-tu là ?
– Eh bien, il me fallait vous contacter d’urgence et je sais que cette terrasse est votre point de ralliement. Désolé pour mon arrivée quelque peu mélodramatique.
– Mélodramatique et glaciale !
– Bah, un peu de fraîcheur ravive toujours l’esprit ! D’autant que nous n’en subissons pas les conséquences.
– Admettons. En tous cas notre apéro est foutu.
– Ne faites pas les gamins. Tenez, servez-moi plutôt un verre ! J’ai des choses à vous transmettre… et, croyez-moi, ce n’est pas très amusant. En fait, je voulais vous montrer ce qu’est devenue cette planète en quelques années. Je sais que vous évitez soigneusement cette période, c’est pourquoi je nous ai transférés tous les trois en 2030.
– Finies les vacances alors…
– Vous aurez toute l’éternité pour ça.
– Bon, OK, notre planète est devenue inhabitable, le climat est pourri, l’humanité touche à sa fin et le pognon domine tout… Tiens, bois…
– Merci. Santé les gars. Ça fait du bien, même si C’est virtuel.
– Santé ! Alors dis-nous ce qui t’amène. En général, tu n’apprécies guère ces lieux…
– Ben, faut dire que je n’en ai pas de très bons souvenirs, Hewitt.
– Je sais oui.
– Bah, ceci étant, le décor n’est pas si mal : toute cette glace me rappelle cette époque où mon père m’avait banni à vie dans la grotte d’en face… enfin, ce qu’il en reste aujourd’hui. Hé hé, je ne pense pas qu’il ait imaginé la suite !
– Ta planète d’origine a été sauvée, non ?
– Sauvée ? C’est un bien grand mot. Disons qu’il a réussi à la maintenir en vie, avec l’aide de mon demi-frère Zee. Mais vous connaissez la suite, bien entendu !
– Viens-en au fait, Enlil. Cesse de tourner autour du pot.
– Vous avez raison. Bon, je ne vais pas vous faire une description détaillée de votre monde en 2030. Après la catastrophe, vous savez qu’il ne reste plus ici que quelques zones habitables, que le pouvoir est détenu par une minorité de nantis et que l’endroit où nous nous trouvons est pratiquement désert…
– Évidemment ! C’était à prévoir : à force de surconsommation, de surpopulation, et de course effrénée au profit, cette belle planète est désormais hostile. Toutes les prévisions, même les plus pessimistes, ont été balayées par le désastre.
– Oui, Jacques-Yves. Mais ta planète n’est pas le centre de l’Univers !
– Ça, je le sais, merci !
– Pff, toujours ce caractère de cochon ! Sachez néanmoins que Nubiru n’est pas mieux lotie. Ceux des miens qui y sont restés sont en passe de disparaître peu à peu. L’orbite insensée de la planète, les conditions de vie là-bas, et surtout le moral des Annunakins, qui est au plus bas depuis des millénaires, les amènent vers leur fin, inexorablement.
– Pourquoi ne font-ils pas comme les autres ? Presque tous les tiens ont transité et sont devenus de purs esprits. Nous en avons rencontrés beaucoup d’ailleurs.
– Oui, la plupart des miens ont dépassé le cap de la mort physique et voyagent désormais comme nous, dans l’espace et le temps. Restent les autres.
– Ben, ils reviennent tous les 3 600 ans chercher la matière première qui les maintient en vie. L’or, le cuivre… Toute l’histoire de l’humanité est ponctuée de ces « dieux » qui viennent régulièrement et entretiennent les légendes. Je me souviens par exemple avoir été Baarheid…
– Et moi Schad… euh, il y a 20 000 ans et des brouettes.
– Exact, et à l’époque, sans le savoir, vous avez anéanti un plan machiavélique qui aurait maintenu l’humanité sous le joug des miens pour des millénaires.
– Bof, nous n’avons pas fait grand-chose !
– Oh que si ! Vous êtes tombés pile poil au bon moment. Si vous n’aviez pas été là, si vos esprits toujours en éveil n’avaient pas deviné la vérité, les miens seraient désormais bien tranquilles sur votre planète Terre et passeraient leur temps à se dorer au Soleil pendant que les vôtres subiraient leur pouvoir au quotidien !
– Finalement, nous sommes des héros, quoi !