Alia
Cela faisait six jours.
Six jours que Mathéo m’envoyait des messages, des excuses, des vocaux, des "je t’aime", des "je suis désolé", des "réponds-moi, s’il te plaît".
Mais moi, je n’avais plus envie de lire quoi que ce soit venant de lui.
Ce qu’il m’avait dit, ce soir-là, avait cassé quelque chose. Ce n’était pas juste une dispute. C’était une brèche dans la confiance. Et une fois cette brèche ouverte, on n’y revient pas. Pas vraiment.
Je supprimai encore un message ce matin-là, sans même l’écouter.
Mais ce qui m’inquiétait plus que lui… c’étaient les autres messages.
Ceux que je recevais depuis trois jours, de numéros inconnus.
> "Jolie robe hier. Tu devrais éviter les ruelles."
> "Toujours seule ? C’est dangereux de ne pas faire attention."
Des messages anonymes, froids, comme des frissons écrits.
Je ne les montrais pas à ma mère. Pas parce que je ne lui faisais pas confiance. Mais parce que je ne voulais pas l’inquiéter. Elle avait déjà assez de problèmes.
Et peut-être qu’une part de moi croyait encore que j’exagérais.
Que c’était une mauvaise blague. Une coïncidence. Une paranoïa.
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Ce matin-là, je me levai plus tôt que d’habitude. Je ne dormais plus vraiment de toute façon.
Je pris une douche rapide, l’eau tiède glissant sur ma peau fatiguée. Je fixais mon reflet dans la glace.
Yeux cernés. Traits tirés. Une ombre de moi-même.
Je m’habillai, pris mon sac, saluai ma mère qui préparait le petit-déjeuner, et sortis.
Comme chaque jour, je passai par la petite ruelle qui longeait notre quartier.
Je détestais cet endroit. Il était trop étroit, trop sombre. Trop silencieux.
Je marchais vite, la tête basse.
Et là, mon téléphone vibra.
Main tremblante, je le sortis.
> "Tu devrais éviter cette ruelle. Un jour, tu pourrais ne pas en sortir."
Mon cœur bondit dans ma poitrine.
Je m’arrêtai net. Levai les yeux. Et regardai derrière moi.
Personne.
Juste le vent. Des murs sales. Et le silence.
Mais je ne pris pas le risque d’attendre. Je pressai le pas, presque en courant, jusqu’à ce qu’un taxi passe. Je levai la main brusquement.
— Emmenez-moi au Bella Vita. Vite, s’il vous plaît.
Le chauffeur acquiesça et démarra sans poser de question.
Je collai mon front à la vitre. Mon estomac était noué.
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Quand j’arrivai au restaurant, j’étais déjà en retard de quelques minutes. Mais pour une fois, je m’en fichais complètement.
— Alia ! T’as une sale tête, dit ma collègue Karine en enfilant son tablier. Ça va ?
— Mauvaise nuit, répondis-je en forçant un sourire. Fatiguée, c’est tout.
Elle n’insista pas. Tant mieux. J’avais zéro énergie pour faire semblant.
Je me changeai en vitesse, attachai mes cheveux, et sortis en salle. Le restaurant ouvrait à peine, quelques clients fidèles arrivaient.
Je me mis en poste près de la grande fenêtre.
Mais je n’arrivais pas à décrocher mes yeux du trottoir en face.
Chaque passant me semblait suspect. Chaque regard prolongé me dérangeait. Je n’étais plus capable de penser à autre chose. Mon ventre se tordait de l’intérieur.
— Alia, t’as renversé le café, fit remarquer Karine. Ça va pas ?
Je baissai les yeux. Effectivement, j’avais la main tremblante et un peu de café avait coulé sur le plateau.
Je nettoyai rapidement et m’excusai.
Mais je ne pouvais pas lui dire la vérité.
Je ne pouvais pas lui dire qu’un inconnu me traquait, me regardait.
Qu’un simple téléphone suffisait à me faire sentir vulnérable, en danger, piégée dans ma propre ville.
Je n’étais qu’une serveuse sans histoire. Une fille ordinaire.
Mais à cet instant précis, je sentais que ma vie ordinaire était sur le point d’exploser.
Et je ne pouvais rien faire pour l’arrêter.
Le service de midi s’était terminé dans une tension invisible. Même si je faisais des efforts, Karine avait bien compris que j’étais ailleurs.
Quand le dernier client fut parti, elle me lança, en s’étirant :
— Ce soir, tu fais quoi ? J’ai besoin d’un verre, et toi aussi à mon avis. On sort ?
Je fis non de la tête, d’abord. Je n’avais pas la tête à ça. J’étais tendue, fatiguée, vidée.
— Allez, Alia… Rien de fou. Juste un petit verre entre filles. Tu vas pas passer ta vie à t’enfermer parce qu’un idiot t’a blessée.
Je la regardai. Elle avait raison. Peut-être qu’un peu d’air, de musique et de lumière me ferait du bien. Juste une fois.
— Ok… Mais pas trop tard.
Son sourire s’élargit.
— Promis. Je viens te chercher à 20h.
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Après le boulot, elle me déposa devant chez moi. Je la saluai avec un signe de la main et montai directement dans ma chambre.
Ma mère était dans le salon. Je m’approchai doucement.
— Maman… Je vais sortir ce soir avec une collègue. Je dormirai chez elle, ne m’attends pas.
Elle tourna la tête vers moi, surprise, mais pas méfiante.
— D’accord. Fais attention à toi, surtout. Et envoie-moi un message quand tu arrives.
Je hochai la tête avec un léger sourire. Je montai rapidement pour prendre une douche.
L’eau chaude coula sur mon corps, apaisant mes nerfs en feu. Ce soir, j’allais essayer de me sentir vivante. Juste un peu.
Après la douche, je séchai mes cheveux et les laissai onduler librement.
Je fouillai dans mon placard jusqu’à trouver la robe rouge.
Celle que je n’avais jamais osé porter. Trop voyante, trop audacieuse. Mais ce soir, je ne voulais pas me cacher.
J’enfilai la robe, des talons assortis, et pris un moment devant le miroir.
Une femme me regardait. Pas une fille perdue, pas une victime. Une femme qui avait souffert, oui, mais qui était debout. Forte. Résiliente.
Je me maquillai légèrement, juste ce qu’il fallait pour souligner mon regard. Et j’étais prête.
Karine arriva pile à l’heure.
Quand je descendis, elle siffla d’admiration.
— Wahou, Alia ! Tu vas faire des ravages !
— Et toi alors ? répondis-je en riant. Tu es sublime.
Elle portait une robe noire moulante et des boucles d’oreilles brillantes. On aurait dit deux autres versions de nous-mêmes. Des versions plus libres.
— Monte, princesse. Ce soir, c’est pour nous.
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Le club était animé, rempli de monde. La musique électro faisait vibrer les murs, les lumières clignotaient de toutes les couleurs, et les rires fusaient de chaque coin.
Je n’avais pas mis les pieds dans un endroit comme ça depuis des mois. Peut-être même jamais dans un club aussi chic.
Karine m’entraîna jusqu’au bar.
— Deux mojitos, lança-t-elle au barman.
Je m’assis, regardant autour de moi. Personne ne me regardait. Personne ne me traquait.
Pour la première fois depuis des jours, je me sentis presque normale.
Mais cette sensation, je ne savais pas encore… qu’elle ne durerait pas.