Le soleil se levait sur la ville, mais moi, je n’avais pas fermé l’œil. Mon esprit n’arrêtait pas de tourner.
Je n’étais pas un homme sentimental. Ce genre de faiblesse, je l’avais enterré à coups de trahisons et de sang. Mais depuis que cette fille, Alia, était entrée dans l’équation… quelque chose avait changé.
Et je détestais ça.
Je sortis de ma chambre à demi éclairée, le regard glacé, la mâchoire tendue. Lorenzo m’attendait en bas, un dossier à la main.
— Elle est surveillée ? demandai-je en enfilant ma montre.
— Oui, boss. Deux hommes la suivent discrètement. Elle n’a rien remarqué.
— Bien. Aucune interaction. Je veux qu’elle reste dans son monde encore un peu. Je veux l’observer… la comprendre.
Lorenzo hocha la tête, puis me tendit une tablette.
— Des images de ce matin. Elle est sortie se promener. A acheté une glace. Elle s’est assise dans un parc. Elle a l’air... normale.
Je fixai l’écran. Et pourtant, rien en elle ne me semblait normal.
Il y avait dans ses gestes une fragilité élégante. Une manière de lever les yeux au ciel quand un enfant criait. Une solitude qui criait plus fort que n’importe quel mot.
— Elle est belle, murmurai-je, presque pour moi-même.
— Tu veux qu’on l’enlève aujourd’hui ?
— Pas encore. Je veux savoir ce qu’elle cache. Ce genre de fille, ça n’existe pas sans cicatrices. Je veux voir ce qu’il y a sous la surface. Où elle va, ce qu’elle fuit, ce qu’elle espère.
Et ensuite… je frapperai.
Je me levai.
— Prends rendez-vous avec Franco. On doit vérifier le transport pour Naples. Je ne veux aucune erreur sur cette route.
— C’est pour elle ? demanda Lorenzo.
Je le regardai. Longuement.
— Disons que... je prépare son arrivée.
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Deux heures plus tard, j’étais dans un entrepôt discret, loin du centre. Mes hommes déchargeaient une cargaison de faux passeports et d’armes légères.
— On a tout vérifié. Les numéros de série sont effacés, les pièces sont neuves, annonça l’un de mes fournisseurs.
Je fis signe à Lorenzo de contrôler pendant que j’envoyais un message à mon contact sur le terrain.
Une simple phrase :
« Elle dort seule ? »
La réponse arriva en moins d’une minute.
« Oui. Elle vit avec sa mère. Petite maison, quartier tranquille. Mais elle semble se méfier depuis hier. Elle regarde souvent derrière elle. »
Je souris.
Elle commence à sentir que quelque chose ne tourne pas rond.
Mais elle ne sait pas encore à quel point elle est déjà prise dans le filet.
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— Tu comptes faire quoi d’elle exactement ? me demanda Lorenzo une fois rentré à la villa.
Je pris une gorgée de vin rouge avant de répondre.
— Je vais la briser. Puis je vais la reconstruire.
Il écarquilla les yeux.
— Tu comptes vraiment… ?
— Je veux qu’elle m’appartienne. Pas comme une prisonnière. Pas comme une esclave. Je veux qu’elle me regarde... et qu’elle n’ait plus de repère. Plus de sortie. Qu’elle me voie comme son seul ciel. Ou son enfer.
Il hocha la tête, en silence. Il avait compris.
Moi, Adrian Ricci, je ne m’attache jamais. Mais cette fille…
Cette fille allait tout bouleverser.
Je passai l’après-midi enfermé dans mon bureau, au sommet d’un de mes immeubles les plus rentables. Une tour de verre qui dominait la ville. De là, j’observais un monde que je possédais en silence.
Sur les écrans devant moi défilaient des rapports : bénéfices d’un club à Paris, expansion d’un casino à Dubaï, chiffres d’un hôtel cinq étoiles à Rome.
Tout fonctionnait. Tout était sous contrôle.
Et pourtant, je n’étais pas concentré.
Je relisais trois fois les mêmes lignes sans vraiment les comprendre. Mon esprit était ailleurs. Coincé dans une image. Un prénom. Un regard.
Alia.
Ce prénom tournait dans ma tête comme une obsession fiévreuse.
J'avais dirigé des empires, réduit des ennemis au silence, conquis des marchés fermés depuis des générations. Mais là… une simple étudiante, une serveuse insignifiante, me hantait comme un fantôme.
Je passai une main dans mes cheveux, excédé.
Il fallait que je me reprenne.
— Lorenzo, appelle les gestionnaires à Milan. Dis-leur que je veux le rapport sur le club avant demain midi. Et fais virer le manager du restaurant à Séville. Il croit que je suis aveugle ? Dix mille euros de vin disparu ce mois-ci ? Je veux des comptes, pas des excuses.
— Bien, boss, dit-il en prenant note, rapide, efficace.
Je me levai, fis quelques pas dans la pièce luxueuse. Une baie vitrée immense offrait une vue sur la ville illuminée. En bas, la vie nocturne battait son plein. Des gens buvaient, riaient, vivaient. Ignorant tout du genre d’hommes qui tiraient les ficelles dans l’ombre.
Et moi, je contrôlais l’ombre.
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Il était presque minuit quand un message s’afficha sur mon écran.
Expéditeur : Viktor, l’un de mes experts en renseignements.
Je cliquai.
Un dossier complet se téléchargea. Le visage d’Alia s’afficha en grand. Des détails précis, des dates, des photos, une surveillance discrète. Même ses bulletins universitaires. Je lus chaque ligne, lentement.
Elle bosse comme serveuse depuis. Pas de famille influente, pas d’amis proches. Une vie discrète.
Mais ce n’était pas ça qui m’avait stoppé net.
C’était une ligne. Une phrase. Un nom.
— Mathéo... répétai-je à voix basse.
Un petit ami.
Mon sang ne fit qu’un tour.
Il y avait une photo. Une scène banale : ils s’embrassaient devant un immeuble. Je fixai l’image un long moment.
Une colère froide me serra la poitrine. Une sensation inconnue. Une morsure.
— Depuis combien de temps ?
— Cinq mois. Ils se voient souvent, mais rien de sérieux. Il l’a déjà poussée à aller plus loin, mais elle refuse.
Je levai un sourcil.
Je fermai les yeux. Ce détail, inattendu, venait allumer quelque chose de plus profond en moi.
Une sensation que je ne voulais pas admettre. Le besoin. Le désir. La possession.
Ce n’était plus une question d’acheter ou de voler. C’était devenu personnel.
Je fixai l’écran une dernière fois. Puis je fermai le dossier.
— Que personne ne s’approche d’elle. Pas encore. Mais s’il la touche, ce Mathéo…
Ma voix se glaça.
— …il ne verra pas le jour se lever.