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Le commandant Parker n’était pas le seul à remarquer que sous le vernis urbain des bonnes manières bostoniennes, les frères Farell laissaient parfois poindre le caractère indépendant et bien trempé propre aux classes ouvrières irlandaises. Il s’en était toujours accommodé et cela ne lui avait jamais posé problème tant que ses intérêts n’avaient pas eu à en souffrir. Il en était allé autrement au sein de l’élite de la ville lorsque la Farell Company fut créée. Bien qu’on ait salué l’arrivée de cette nouvelle société maritime avec complaisance, surtout en raison des moyens financiers conséquents qui y avaient été injectés, on se méfia durant quelque temps de Gavin et Fletcher Farell, dont les origines gaéliques entachaient quelque peu le curriculum vitae.
Non pas que les travailleurs irlandais, comme ceux issus d’autres communautés, étaient considérés comme indignes de pouvoir diriger une société quelle qu’elle soit, mais la forte concentration des exilés irlandais sur la côte est des États-Unis dans cette seconde moitié du XIXe siècle, entraînait souvent un phénomène de rejet. La démonstration la plus flagrante en fut la mention qu’affichèrent un temps les offres d’emploi parues dans la presse : « N.I.N.A » pour no irish need apply, soit, on ne veut pas d’irlandais. De plus, ils étaient majoritairement papistes et donc fraîchement accueillis au sein d’une société protestante comme celle originellement venue s’établir sur la côte est. Auraient-ils dû rester là-bas en Irlande ? Les frères Farell s’étaient posé la question. Ayant eu la bonne fortune d’hériter tous deux d’une importante somme d’argent grâce à un oncle anglais particulièrement ouvert d’esprit, ils avaient d’abord songé à investir leur pécule dans les terres sur lesquelles ils avaient vu le jour. Mais la révolte commençait à gronder parmi les métayers qui luttaient contre l’exploitation menée par les propriétaires. Celle-ci devint de plus en plus intense. Les troubles dégénérèrent et ils durent faire un choix : se ranger du côté des nantis majoritairement anglais ou bien épouser la cause de leurs compatriotes irlandais. Le benjamin des frères, Gavin, sut persuader son frère qu’ils pourraient faire les deux, mais de l’autre côté de l’Atlantique. Ils commencèrent par intégrer un mouvement né quelques années plus tôt en distribuant argent et matériels afin de soutenir la « cause ». Les membres des Molly Maguires, une société secrète qui avait pour objectif de rétablir la justice, n’hésitaient pas à faire le coup de poing, voire plus, contre les propriétaires terriens. Gavin et Fletcher, en hommes d’affaires avisés, assurèrent de leur appui les membres de la société à laquelle ils avaient adhéré et partirent bientôt pour Boston afin d’y monter la Farell Company, fuyant ainsi une violence qui ne pouvait que nuire au commerce.
Une fois sur place, ils n’eurent aucune difficulté à trouver toute la main-d’œuvre nécessaire pour installer et développer la compagnie de transport maritime. Les liens noués avec les « mollies » restés au pays, ne furent pas rompus, bien au contraire. Les Molly Maguires, dont l’action tendait à s’essouffler sur le sol natal irlandais, avaient également essaimé aux États-Unis parmi la masse des travailleurs exilés sur la côte est, mais aussi dans les états de l’intérieur, et notamment en Pennsylvanie dans de vastes mines de charbon. Les frères Farell, par patriotisme, un peu, mais surtout par souci de préservation de leur chiffre d’affaires, continuèrent à soutenir « la cause » avec leur argent et leurs moyens commerciaux, en particulier grâce au cabotage le long de la côte Est et via quelques lignes de chemin de fer privées.
C’est grâce, ou plutôt à cause, d’une voie ferrée desservant l’une des plus grandes mines de Pennsylvanie que Fletcher et Gavin Farell reçurent un jour la visite d’un petit homme, aussi haut que large, dans les bureaux de la compagnie à Boston.
On ne pouvait se tromper sur ses origines. De dessous une casquette enfoncée jusqu’aux oreilles, des mèches rousses s’échappaient sur un large front d’une blancheur nivale. Des yeux très clairs se laissaient à peine voir sous des arcades proéminentes surmontées d’épais sourcils aussi roux que les rouflaquettes dévorant chaque côté du visage. L’homme se prénommait Fergal et c’est sous cet unique patronyme qu’il se fit introduire dans le bureau des frères Farell.
Gavin et Fletcher serrèrent avec enthousiasme une main large et puissante, exempte d’un majeur et d’un annulaire écrasés jadis sous une machine. Ils connaissaient bien Fergal, l’un des membres les plus éminents des Mollies. Syndicaliste pétri de convictions humanistes, mais également farouche défenseur des droits des travailleurs des mines de Pennsylvanie, il venait rencontrer ses « frères mollies » afin de requérir leur aide. Fergal ne se faisait guère d’illusions sur les réelles motivations ayant conduit les Farell à rejoindre les Molly Maguires mais il savait pouvoir compter sur leur coopération, à défaut de leur patriotisme. Fletcher et Gavin s’attendaient à ce que Fergal leur demande à nouveau une aide financière, sans doute pour payer des avocats suite aux troubles qui avaient eu lieu dans les mines.
Fergal avait bien du mal à travailler là-bas. Le labeur y était extrêmement difficile, les horaires conséquents et les accidents très fréquents. De plus, y être syndiqué conduisait généralement vers un rapide licenciement au mieux, un passage à tabac, voire une exécution sommaire au pire. Les tentatives de grève étaient réprimées dans le sang et les meneurs impitoyablement agressés et chassés. Les propriétaires, secondés par des milices privées, menaient une vie très dure aux mineurs irlandais qui, résolus à relever la tête, avaient entrepris de mener des actions en représailles.
Récemment, la Farell Company avait revendu à des propriétaires miniers, une entreprise ferroviaire desservant les principales mines de Pennsylvanie. Forts d’avoir acheté presque la totalité des petites exploitations de l’État grâce à cette dernière acquisition, les patrons du charbon avaient envisagé par la suite de se débarrasser des rares syndicats en amputant les salaires des ouvriers de presque douze pour cent. La révolte n’avait pas tardé à arriver et, malgré une répression terrible, les mineurs irlandais, les « mollies », décidèrent de réagir en conséquence. On ne comptait plus les trains qui déraillaient mystérieusement, les contremaîtres agressés ou tués, les sabotages de toutes sortes.
Ainsi, paradoxalement, c’était en partie en raison de la revente d’une ligne de chemin de fer, que les frères Farell avaient encouragé la répression à l’encontre de leurs compatriotes irlandais, pour la plupart membres des Molly Maguires. Fergal, soucieux de bien leur expliciter les choses, ne se priva pas de souligner ce fait. Fletcher se pinça les lèvres en assurant qu’ils n’avaient aucunement eu l’intention de nuire d’une façon ou d’une autre au mouvement.
— Certes, répondit Fergal. Mais le fait est que nous devons à présent changer notre action politique et répondre comme il se doit à cette nouvelle situation.
— Crois bien que nous ferons tout notre possible pour vous y aider, ajouta Gavin.
Fletcher se demandait à combien de milliers de dollars allait se chiffrer la « réponse » que les Mollies entendaient donner. Gavin se reprocha de n’avoir pas suivi de près cette transaction commerciale ferroviaire que Fletcher, ou l’un de ses bras droit, avait sans doute dû initier.
— Le problème est que le mouvement a subi de lourdes pertes dans les mines et plusieurs d’entre nous ont été dénoncés et passeront devant un tribunal qui les condamnera très certainement à la prison à vie, et peut-être pire. Mais, se pose également un gros souci financier.
« Nous y voilà ! » pensa Fletcher.
— Nos frères restés au pays ont aussi besoin d’être secondés et aidés et, je dois l’avouer, nous craignons maintenant que notre réserve financière soit détournée ou volée. Certains… trésoriers ont été manifestement corrompus par ces salopards de patrons.
À ces mots, Fletcher s’intéressa soudainement aux motifs fleuris qui décoraient la moquette du bureau. Gavin resta impassible et soutint le regard clair de Fergal qui, laissant passer l’ange traversant la pièce, continua aussitôt.
— Le mouvement a besoin de rapatrier des fonds et nous pensons que vous pourriez vous charger de cette mission dans les plus brefs délais.
Fletcher releva les sourcils, surpris par la proposition. Il faillit même esquisser un sourire, le projet ne devant apparemment pas nécessiter une quelconque contribution financière. Gavin demanda des précisions.
— Vous êtes armateurs. Votre flotte de commerce, même si elle travaille principalement en cabotage sur la côte est pourrait très bien déléguer un navire pour une rotation vers l’Europe non ?
— Oui, et c’est d’ailleurs ce qui arrive de temps à autre, lorsque nous avons des contrats en ce sens, répondit Gavin.
— Bien. Vous pourriez donc vous charger du rapatriement de ces fonds, le plus discrètement possible et avec l’assurance qu’ils arrivent à bon port.
Fletcher alla se servir un verre de bourbon en réfléchissant déjà aux unités susceptibles d’être réquisitionnées pour faire ce travail. Gavin resta pensif quelques secondes en regardant le trafic qui transitait sous les fenêtres du bureau. Il se retourna vers Fergal.
— À combien se montent ces fonds et sous quelle forme désires-tu les… envoyer ?
— Une grosse, très grosse somme, en pièces.
— Mais pourquoi des pièces ? C’est encombrant, lourd, peu discret et nous pourrions…
— Nous n’avons pas le temps et nous devons être discrets. Changer ces pièces pour autre chose prendrait du temps et nous ferait remarquer, coupa Fergal.
— Je vois. Et où se trouve l’argent ?
— En lieu sûr et prêt à être chargé sur l’un de vos bateaux. Il ne me faut pas plus de six heures pour l’acheminer là où tu me diras de le faire, dit Fergal.
Gavin, tout comme Fletcher, visualisa les bateaux disponibles.
— J’imagine que nous devons nous débrouiller avec l’intendance, les papiers, etc… ? dit-il.
Fergal approuva d’un signe de tête.
— Bien, reprit Gavin, le bâtiment ne pose pas de problème. Par contre, le choix du capitaine s’avère essentiel et il est impossible que Fletcher ou moi soyons du voyage. Ce serait s’exposer de manière inutile et dangereuse.
Fletcher approuva du menton. Il s’avança vers Fergal et demanda.
— Et qu’y gagnons-nous ?
Le syndicaliste le considéra durant une seconde avec étonnement.
— L’honneur de servir la cause ! Tu espérais autre chose ? dit-il.
Fletcher secoua la tête.
— Non, bien sûr. Euh… ce sera un honneur, évidemment.
L’ange fit une seconde rotation avant de disparaître à nouveau.
— Des voyageurs prendront place à bord du bâtiment, dit Fergal.
— Ah bon ? Qui donc ?
— Tu ne les connais pas, Gavin. C’est un jeune homme, le fils d’un richard de Dublin. Il vient d’épouser une jeune fille. Ils rejoindront l’Irlande pour s’y installer. Il n’est pas des nôtres, mais nous espérons l’approcher bientôt. Par réaction contre son père, nous pensons qu’il pourrait jouer un rôle important là-bas.
— Soit.
— Comme l’a dit Gavin, le choix du commandant est primordial, intervint Fletcher. Nous devons choisir un homme à poigne, qui ne posera pas de questions et sur qui nous pouvons compter.
— Ça, c’est votre problème, dit Fergal.
— Un homme qui ne devra pas être à cheval sur le règlement et prompt à accepter certaines… entorses aux protocoles, continua Gavin.
— Tout cela va coûter cher, finit son frère. Servir « la cause » est un honneur pour nous, mais nous risquons de perdre dans l’affaire, et notre réputation et pas mal d’argent si les choses tournent mal.
— Encore une fois, ça vous regarde, s’énerva Fergal. Croyez bien que si nous avions pu rapatrier cet argent par la Western Union, nous l’aurions fait ! Enfin ! Que craignez-vous ? Personne ne saura jamais rien et votre réputation sera préservée. Et le mouvement vous a déjà maintes fois aidé, non ?
— C’est-à-dire ? demanda Fletcher.
— Même si je désapprouve ces méthodes, je sais que des mollies ont fait en sorte que certains marchés vous reviennent, ce n’est pas vrai ?
Fletcher commença à s’emporter.
— Le commerce est une affaire sérieuse. Nous avons de lourdes responsabilités, notamment envers nos nombreux employés et, même si certaines « opérations commerciales » peuvent être sujettes à questionnement, nous devons assurer la pérennité de l’entreprise !
— Oui, c’est ce que les patrons dans les mines disent également, répliqua Fergal.
Gavin jugea qu’il était nécessaire de calmer les choses.
— Il n’y a aucun souci, Fergal. Nous assurerons le transport et veillerons à ce que tout se passe bien. Ne t’inquiète pas. Tu diras aux « frères » que nous sommes honorés de rendre service au mouvement et que nous continuerons à le faire, quoiqu’il arrive. Maintenant, si tu le veux bien, étudions dans le détail l’opération que nous devons mettre en place.
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