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1865 Words
2 Dix jours avant ces évènements, Benjamin et Joseph épissaient des écoutes sur le pont de la goélette qui tendait ses amarres à un quai de Boston. Arrivés l’avant-veille dans la grande ville du Massachusetts, ils attendaient en ce jour froid de janvier de savoir vers quelle destination leur nouveau capitaine allait prochainement les emmener. Le bosco, Samuel Millain, avait été questionné, mais il n’en savait pas plus que le reste de l’équipage. Lui aussi avait été fortement surpris lorsque le capitaine Leary, le second et les officiers avaient quitté le bord la veille sans donner d’explication. Philips, l’un des lieutenants lui avait simplement dit qu’il avait reçu ordre, tout comme ses collègues de se présenter sur une autre unité nouvellement mise en service, et ceci au plus vite. Millain avait cru deviner qu’une prime exceptionnelle avait décidé la majorité d’entre eux à ne pas poser de questions. Le capitaine Leary, en partant lui avait souhaité bonne chance. — Merci Capitaine, mais pourquoi cela ? avait-il demandé. — Je suis nommé sur un autre bâtiment. Je vous apprécie Millain et vous recommande de faire montre, à nouveau, de tout votre professionnalisme et de veiller à l’équipage. Mon remplaçant prendra ses fonctions demain. Il n’avait pu en savoir plus. Le capitaine sous les ordres duquel il officiait sur la goélette depuis deux ans, avait tourné le dos pour descendre rapidement l’échelle de coupée, comme pressé de s’éloigner du bâtiment. Depuis, Millain s’interrogeait, et tout l’équipage avec lui, sur les raisons pour lesquelles les armateurs, les frères Farell, avaient débarqué Leary. Il tentait également de saisir le sens des recommandations qu’il lui avait données. Pourquoi lui demander de « veiller à l’équipage » ? Telle était sa fonction première en tant que bosco officiant sur un navire de commerce. Il avait autorité sur tout l’équipage et ne devait rendre compte qu’aux officiers, alors pourquoi insister sur ce point ? Il n’aimait guère être ainsi dans l’incertitude et attendait avec impatience l’arrivée du nouveau capitaine. Pour lors, ordres avaient été donnés de procéder à une vérification minutieuse de toute la voilerie, des espars et de la coque. Les matelots présents à bord s’affairaient depuis lors et cela minorait leur tendance habituelle à colporter mille rumeurs. La Laura A.Dodds, une goélette à huniers construite en 1861, mesurait plus de trente mètres pour un déplacement approchant les deux cents tonnes. Employée comme navire de fret depuis son achat par les frères Farell, elle faisait ordinairement le cabotage entre les grands ports de la côte est des États-Unis, livrant divers produits manufacturés. C’était un bon bateau, manœuvrant et en excellent état. Aujourd’hui, en ce dix-huit janvier 1874, elle était haute sur l’eau du port, ses cales étant vides, en attente de marchandises qu’elle irait sans doute livrer, peut-être à New-York ou bien encore plus au sud. De cela, Fletcher et Gavin Farell en avaient rapidement discuté. Non pas que la marchandise en question nécessitait une grande attention, tant pour sa valeur, sa quantité ou ses modalités d’acheminement, mais parce qu’elle n’avait qu’une importance toute relative à leurs yeux. Depuis les hautes fenêtres donnant sur la rue principale qui portait encore les stigmates du grand incendie de 1872, Gavin Farell vit s’arrêter un fiacre dont en sortit un homme de haute stature et à la carrure imposante. L’attelage prit une forte gîte lorsque le poids de l’officier de marine fit craquer le marchepied. — Ah ! Voilà Parker, dit Gavin en s’adressant à son frère. Celui-ci appela un secrétaire dans une pièce attenante pour ordonner qu’on accompagne le commandant Parker jusqu’à leur bureau. Levant les yeux vers les fenêtres de la façade imposante de la Farell Company, l’officier aperçut Gavin qui hocha légèrement la tête. Il ajusta sa casquette, parcourut les quelques mètres jusqu’au bâtiment et entra dans le couloir lambrissé de teck où l’attendait un petit homme qui l’invita à le suivre à l’étage. De chaque côté du couloir, des bureaux aux portes parfois ouvertes bruissaient d’une activité intense. L’immeuble dans son intégralité, sur trois étages, appartenait aux frères Farell. Le commandant Charles T.Parker ne fut pas impressionné par l’environnement témoignant de la florissante réussite de la compagnie maritime. Il n’avait pas affronté tout au long d’une carrière aujourd’hui assez longue, des équipages rebelles, des marins violents, officiers sadiques ou armateurs véreux, sans compter des petits chefs portuaires trafiquants de tout et de rien, pour courber le chef devant deux frères, certes habillés en bourgeois, mais qui laissaient parfois voir sous le vernis poli des habitudes bostoniennes la rugosité des mœurs irlandaises dont ils étaient imprégnés du temps de leurs jeunes années passées de l’autre côté de l’Atlantique. Il connaissait leur réputation comme eux connaissaient la sienne. C’était d’ailleurs pour cette raison qu’ils avaient choisi de lui confier le commandement de la Laura A.Dodds et débarqué Leary. Car Charles T.Parker, s’il était loué par tous pour ses qualités professionnelles, aurait volontiers été enfermé dans un sac de jute lesté et jeté au fin fond des abysses au regard de son tempérament v*****t, son manque total d’empathie, son ego démesuré, son interprétation toute personnelle de la réglementation et sa propension à confondre trafic d’influence ou de marchandise et échange commercial. Il avait de ce fait connu un déroulement de carrière en dents de scie, et n’avait échappé à la disgrâce et la prison que grâce à quelques relations, renvois d’ascenseur ou menaces diverses. La fortune lui avait quelques fois souri, mais jamais suffisamment pour lui permettre une fois pour toutes de déserter le pont d’un navire pour s’installer à New-York ou ailleurs en bon rentier cossu. Aujourd’hui, il comptait sur les frères Farell pour enfin réaliser ce rêve. En suivant le secrétaire qui montait les degrés de l’escalier moquetté jusqu’aux bureaux du premier, il se surprit même, en voyant un immense portrait en pied des frères armateurs qui trônait au mur, à envisager de faire installer le même grand portrait de lui-même, réalisé par un peintre renommé dans sa future demeure, naturellement en pierre de taille et d’allure victorienne. Enfin, le secrétaire s’effaça devant lui et il franchit la double porte en chêne ouvragé faisant office de sas pour pénétrer dans le vaste bureau directorial. Gavin Farell était toujours penché à la fenêtre, semblant s’intéresser au trafic de la rue et Fletcher terminait d’allumer un cigare, secouant négligemment la main pour éteindre l’allumette qu’il déposa dans un cendrier de cristal. Le commandant n’attendit pas un geste de bienvenue ou même qu’on l’invite à s’asseoir. Il ôta sa casquette et s’installa dans un fauteuil capitonné près de la cheminée. Fletcher pinça légèrement les lèvres, ne pouvant que dire : — Je vous en prie, Commandant. Un verre de sherry, un cigare ? Parker leva une main large à hauteur de visage. — Rien, merci. Qu’attendez-vous de moi ? Gavin s’était retourné et ne put s’empêcher de sourire. Il connaissait bien Parker, l’ayant par trois fois engagé à bord de l’un des bâtiments de sa flotte. À chaque fois, il avait ensuite dû procéder à quelques réaffectations d’officiers entrés peu ou prou en conflit avec le commandant. C’est lui qui avait convaincu son frère de convoquer Parker. — Bonjour, Commandant, dit-il. Nous sommes ravis que vous ayez pu aussi rapidement répondre à notre appel. — Trêve de bavardage, Farell. Quoi, quand, où et combien ? C’est tout ce que je veux savoir. Fletcher allait répondre d’un air outragé quand son frère en souriant lui demanda de se calmer. — J’aime tout comme vous aller droit au but. Vous avez raison. Mais il ne faut point trop presser les choses. Êtes-vous dans l’urgence Commandant ? J’ai entendu dire que certains… hommes de loi aimeraient vous poser certaines questions. Peut-être pourrions-nous intercéder en votre faveur ? Parker se leva et vint se planter devant le plus petit des frères Farell qu’il dépassait d’une bonne tête. — Personne n’a de question à me poser et je n’ai nul besoin d’une quelconque aide. Messieurs, si vous n’avez pas besoin de mes services, je vous donne le bonjour. Il allait remettre sa casquette et tourner les talons, sous le regard ahuri de Fletcher quand Gavin lui prit le coude en l’invitant à se rasseoir. — Allons, allons, nous sommes entre gentlemen Commandant. Pour répondre à votre quadruple question, voici nos réponses : un coffre, départ dans deux jours, de Gloucester à Waterford, trois mille dollars pour vous. Parker qui était resté debout baissa la tête sans rien dire. Ses lèvres bougèrent sous sa moustache fine comme pour goûter la texture d’un fruit. Il regarda Fletcher qui laissait son cigare s’éteindre doucement, puis se tourna vers son frère. — Pourquoi moi ? — Pourquoi pas vous ? Nous savons que vous prendrez grand soin de ce coffre, que vous veillerez à ce que nul, je dis bien personne, ne puisse en voir le contenu et que vous ne poserez aucune question ni ne formulerez de remarque en le livrant à son destinataire, n’est-ce pas ? Contre une telle somme d’argent, Parker estimait avec raison qu’ils avaient effectivement besoin de ses services. Un commandant quelconque de leur flotte n’aurait pu prendre en charge une telle marchandise sans questionnements ni bordereaux administrativement légaux. Lui demander ce transport quasiment frauduleux impliquait qu’il n’y avait aucun aléa possible, comme un marin trop curieux. Faire transiter cette marchandise sans précaution spéciale, avec le fret classique comportait donc trop de risques. Il pensa donc que ce coffre renfermait quelque chose qui avait une grande valeur. — J’ai un projet qui me tient à cœur Farell. À moins de cinq mille, je ne pourrais le réaliser... l’esprit dégagé dirais-je, sans me soucier d’aléatoires remboursements de crédits immobiliers. Fletcher pour le coup laissa tomber son cigare à présent éteint sur l’épaisse moquette du bureau. C’était ni plus ni moins du chantage qu’il exerçait à leur encontre. Si son frère et lui avaient sur Parker une certaine emprise, notamment la possibilité de l’envoyer pour quelques mois à l’ombre, le commandant les menaçait de révéler certaines malversations immobilières. — Allons, Commandant, dit Gavin. Je suis bien certain que votre projet pourrait être… accessoirement aidé par une aimable agence dont nous détenons quelques parts. Je vous propose néanmoins de vous « dégager » un peu l’esprit avec trois mille cinq. — À moins de quatre mille, je pense que je ne dormirais pas tranquille. Fletcher préféra aller se servir un verre de whisky pour échapper à cette transaction de marchands de tapis. Gavin hocha tranquillement le chef. — Soit. Nous avons de toute façon l’assurance que cette mission sera parfaitement remplie, soyez-en sûr. Parker comprit parfaitement l’allusion et opina. Gavin se tourna vers son frère qui, prenant une inspiration rapide informa Parker des détails de sa mission. — Vous partirez demain sur la Laura A.Dodds pour Gloucester où vous chargerez du fret dont voici les bordereaux. À la marée, vous partirez pour Waterford où « on » vous attendra. Tout ce que vous aurez à faire, sera de remettre cette clef à la personne qui se présentera à vous. Il se chargera de tout ensuite. — Son nom ? — Inutile de le connaître. Il vous demandera la clef Farell et vous remettra le solde de votre… dédommagement. C’est tout, Commandant. Gavin ouvrit un petit coffre-fort incrusté sous un tiroir de son bureau et en retira plusieurs billets qu’il compta et remit à l’officier tandis que Fletcher ôta de son cou un mince collier sur lequel était suspendue une petite clef étincelante. Il s’avança vers Parker pour la lui tendre. — Vous n’avez pas à vous servir de cette clef. Un système interne marquera l’ouverture du coffre si, malheureusement pour vous, vous tentiez de l’ouvrir. Notre contact en Irlande constatera l’intégrité du coffre à l’arrivée. Si cela venait à se produire, la mission serait alors annulée et vous devriez en subir les conséquences… fâcheuses. Parker comprit parfaitement. Il salua sans mot dire, tourna les talons et partit. Fletcher se tourna vers son frère. — Gavin ! Pouvons-nous faire confiance à ce… ce bandit ? — Ne t’inquiète pas. Nous n’avons rien à craindre et de toute façon, c’est le seul moyen dont nous disposons actuellement. — Mais nous aurions pu faire ça autrement ? Dans deux mois, je dois… — Nous n’avons plus le temps, Fletcher ! Le coffre doit partir demain, c’est impératif. Le mouvement nous impose les délais. Allons, ressers-toi un verre et trinquons à la réussite de la mission. Sláinte ! ***
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