Chapitre II-1

2054 Words
IINos deux marchands trouvent le temps long et commèrent à n’en plus finir sur la longue et surprenante histoire de Céleste Scornet, autrefois femme très légère devenue grenouille de bénitier. * La pluie ne cessait pas, n’offrant aucun espoir d’accalmie pour la matinée. La toile de l’auvent, au-dessus de nos deux marchands, violemment secouée par la bourrasque, explosait en véritables détonations et projetait par moments des cataractes d’eau qui giclaient au sol. On voyait à peine, barré par un mur d’eau, le café du Parvis, au coin de la place de Guébriant et la Maison de la Presse qui avait gardé ses tourniquets de journaux et de cartes postales bien au sec à l’intérieur de son magasin. Les chaises en métal léger de la terrasse du café, soulevées par le vent, s’envolaient et s’éparpillaient avec fracas sur toute la place. Nos deux marchands se poussèrent du coude, laissèrent en suspens leur conversation en cours, et prirent des airs complices et entendus. Une vieille dame arrivait à angle opposé de la place Alexis Gourvennec, tout près du Crédit Agricole, courbée sous un grand parapluie noir qu’elle avait beaucoup de mal à retenir dans la bourrasque et qui la traînait et la tirait en avant. Elle faisait penser à une toute petite barque, voiles gonflées à éclater, en perdition dans un ouragan. — Regarde, François, qui arrive là-bas, au coin de la place, derrière le tout nouveau Mercedes noir de Christine, avec lequel elle a déjà réussi à frotter un mur, et le fourgon de Fernando, le marchand de fromages. La vieille guenon va sûrement s’arrêter auprès d’eux, bavarder un moment, faire étalage de sa misère, leur faire pitié, puis chiner un talon de fromage et se faire remettre gracieusement quelques légumes pour sa soupe du soir. — C’est Céleste Scornet, la vieille peau, la vieille p**e repentie, à présent sainte-nitouche, qui se ramène en tirant la jambe sous l’averse. À ce train-là, la vieille g***e va finir par s’envoler, soulevée et emportée par son parapluie. D’autant qu’elle n’est pas très épaisse et ne pèse pas bien lourd. Un fétu de paille, à peine une brindille d’herbe folle, tout juste un coton-tige usagé. Son cabas doit être dix fois plus lourd qu’elle. C’est le lest qui la retient au sol comme une petite montgolfière à demi-dégonflée. — Son fameux cabas noir ! Parlons-en. Il est encore plus lourd, certains soirs quand elle rentre chez elle, en passant à travers champs, vers la route de Roscoff, rapinant, à droite et à gauche, des légumes pour sa soupe. Un chou par-ci, quelques carottes, il en faut, puis encore quelques oignons par-là. Et le tour est joué. Ni vue ni connue. De toute façon, le propriétaire du champ n’y verrait rien. Et encore un repas de gagné sans bourse délier. Il n’y a pas de petit bénéfice. — Même par un temps pareil, elle vient à la cathédrale, cette vieille toupie. Rien ne peut l’arrêter. Il faut quand même avoir la foi, ou savoir bien faire comme si on l’avait… — C’est sûr, on se demande ce qu’elle vient faire toute la journée dans ce hangar à curés, tous les jours de la semaine y compris le dimanche et les jours fériés. À longueur d’année. Sauf, les jours où elle va chez son médecin. C’est du moins ce qu’elle prétend. À Brest, deux ou trois fois par mois. Elle ne s’en ouvre à personne, prend un taxi en fin de matinée, toujours le même, paraît-il, qui la ramène à Saint-Pol en fin de journée. Mais personne n’en est sûr. Là aussi, elle est bien capable de raconter n’importe quelle salade à qui veut encore prendre la peine de l’écouter. Personne ne lui fait la moindre confiance depuis bien longtemps. — Ici, à la cathédrale, elle vient faire la même chose tous les jours, Marc, et depuis des années. Elle s’efforce de mériter son paradis. Elle y croit dur comme fer et s’accroche ferme à cette espérance. C’est sans doute pourquoi elle se rend utile dans cette bâtisse. Du moins essaie-t-elle. On dit qu’elle déplace cent fois les mêmes bouquets de fleurs, les arrange, bouge une fleur par-ci, une fleur par-là, les dérange à nouveau, puis leur change à nouveau de place, tourne et retourne les vases, les présente dans un sens, puis dans l’autre. Et recule pour juger de l’effet produit. Et recommence. Et encore une fois. Et ainsi de suite toute la journée. Elle compte et recompte les cierges dans les différentes chapelles, enlève ceux qui sont consumés, les éteint le soir, en rallume quelques-uns le matin pour remettre de la vie et un peu de ferveur dans ce nid à courants d’air. Elle surveille farouchement les troncs au pied des saints, de crainte des voleurs et manie inlassablement le balai et le chiffon. Toute la journée, trottant dans les travées, et d’une chapelle à l’autre. Elle invite les visiteurs au recueillement et, le doigt sur la bouche, réprimande ceux qui ne respectent pas le silence. Elle monte la garde à l’heure des offices, messes, mariages ou enterrements, et repousse alors vers le fond de la nef les visiteurs indésirables et les tient à distance. Défense absolue d’aller plus loin. Elle fait un rempart de sa maigre carcasse. Personne ne passe. Il faudrait lui passer sur le corps. Elle traque et chasse, à la belle saison, les touristes qui entrent dans la cathédrale en tenue trop légère, parfois en tenue de plage ou même en maillot de bain. Ceux qui entrent nu-pieds, ceux qui laissent leur chien errer en liberté entre les bancs, ceux qui n’enlèvent pas leur casquette ou leur chapeau, ou qui ne peuvent se retenir d’allumer une cigarette, ceux qui laissent leurs enfants courir en tous sens, se chamailler, rouler sur les dalles, jouer à cache-cache dans les confessionnaux, grimper sur les bancs ou sur les tombeaux des évêques et faire claquer les assises des précieuses stalles en chêne, classées monuments historiques, et auxquelles il est expressément interdit de toucher. Céleste surveille, l’œil à tout, toutes griffes dehors, vieille panthère noire, encore prête à bondir et à gronder. Elle est partout en même temps dans la cathédrale. — Elle s’agite toute la journée, et fait, à elle seule, le travail de plusieurs personnes. — Absolument. Le travail d’une grosse équipe à elle toute seule et de plus, bénévolement. Pour du beurre et juste pour le plaisir. Pour faire plaisir aux curés de la paroisse et au Bon Dieu. C’est assez incroyable. Elle guette surtout les farceurs qui montent sur l’estrade du maître-autel, malgré les panonceaux qui l’interdisent, s’emparent du micro, se trémoussent des hanches comme certaines chanteuses à la télévision et, pour amuser la galerie, font mine de pousser une chanson ou d’improviser un prêche. Alors, Céleste bondit, sans plus penser à son arthrose et chasse le profanateur sans ménagement. Elle serait bien capable de lui casser le manche de son balai sur le dos, si ses vieilles jambes la portaient assez pour le poursuivre, le rattraper et lui mettre la main au collet. Ainsi, Céleste trottine toute la journée, constamment en alerte, vive et inquiète. Une petite souris grise toujours en mouvement, l’ultime rempart du vieux navire de pierre face aux hordes de barbares qui viennent le visiter. — Comme si cet édifice à curés était sa chose et sa propriété privée et exclusive ! — Tout à fait. Elle a une attitude de propriétaire. La cathédrale est à elle. Elle y fait la loi, sa loi, ses règlements et sa police. Jalousement et sans partage. C’est son domaine, sa maison, sa propriété privée. Elle est chez elle, comme dans ses propres meubles. C’est le modèle absolu de la grenouille de bénitier. Elle multiplie les signes de croix à longueur de journée. Devant chaque saint niché dans sa chapelle, et à chaque passage, à longueur de journée. Elle abuse des génuflexions en passant devant le maître-autel. On se demande d’ailleurs comment elle arrive à se baisser et à se relever tant de fois, sans finir par se casser en deux comme un vieux fil de fer trop souvent tordu et encore retordu. — Ce n’est sans doute pas recommandé pour ses articulations. — Elle ne voit jamais aucun médecin. Trop cher pour elle. Tous des voleurs, des charlatans, des marchands de médicaments qui ne servent à rien, des marchands de chansons. Elle marmonne des bribes de prières quand elle passe devant chacune des statues et fredonne du bout des lèvres des cantiques en latin ou en breton qu’elle a dû apprendre, toute gamine, dans sa campagne natale de Plougoulm. Un vieux moulin délabré dans une prairie remplie de joncs, sur les bords du Guillec, où ses parents l’envoyaient garder une vache maigre et rouge. Elle ne rentre chez elle au quartier de Créac’h a Lor qu’à la nuit tombée, ayant tout fermé, tout verrouillé et tout vérifié une dernière fois. Compté et recompté les cierges et les lumignons, vérifié le nombre des livres de chants de messe qu’elle range au carré et qu’elle manipule dix fois par jour. Elle ne prend même pas le temps de rentrer chez elle déjeuner à midi, elle n’a pas de temps à perdre et elle habite trop loin du centre-ville. Que deviendrait la cathédrale sans elle, s’il lui prenait la fantaisie de s’absenter pendant une heure, tout juste une seule petite heure ! Un abandon de poste intolérable qu’elle ne peut envisager. Une sorte de sacrilège. Alors elle jeûne à longueur de temps, elle saute les repas, ne mange pas de la journée et se serre la ceinture. — Si encore sa ceinture a quelque chose à serrer ! Tu l’as vraiment regardée ? Un sac d’os. Une petite branche sans feuillage. À peine deux bâtons liés en croix par une ficelle ou un fil de fer, l’armature, le squelette d’un épouvantail. Rien de plus. Elle est maigre et sèche comme un vieux fagot, et elle finira par ressembler à Marie-Amice Picard. — À qui donc ? — À Marie-Amice Picard. Une sainte, une mystique, comme il est écrit dans les livres qui font le récit de sa vie. Une femme qui a vécu à Saint-Pol, qui fréquentait tous les jours la cathédrale et y a passé toute sa vie, tout comme notre Céleste, et ne se nourrissait que d’hosties. Des hosties consacrées, bien entendu. Elle n’a rien mangé d’autre pendant une vingtaine d’années. — Une poignée d’hosties pour toute nourriture pendant vingt ans ! — Même pas quelques hosties par jour ! Une seule hostie, pas deux, à la communion de la première messe à laquelle elle assistait chaque matin avant le lever du jour dans la cathédrale glaciale et envahie de courants d’air. Rien d’autre tout le reste de la journée. Jamais rien de plus d’un bout à l’autre de l’année. Avec à peine un peu d’eau saumâtre tirée du puits du presbytère. — Une seule hostie par jour pendant vingt ans. Il ne faut quand même pas exagérer ! Ce n’est pas bien gras ! Je ne peux pas y croire. Tu parles d’un régime minceur ! Elle ne risquait pas d’être en surcharge pondérale, comme on dit aujourd’hui, ni de se sentir gênée par ses poignées d’amour. — C’est sûr. Et puis, l’amour ne devait pas la préoccuper beaucoup. De plus, elle endurait les souffrances de tous les martyrs de l’Église la veille de leurs fêtes. Flagellée, écorchée vive, criblée de cent-dix flèches comme saint Sébastien, brûlée sur un gril le jour de la Saint-Laurent, plongée dans l’huile bouillante, puis décapitée. Elle a vécu l’agonie du Christ sur la croix. Un personnage énigmatique qui a intrigué les plus grands savants de son époque, qui ne comprenaient pas le phénomène. Les uns croyaient à des miracles, les autres criaient à la supercherie. D’autres encore voulaient condamner Marie-Amice à être brûlée vive sur la place du marché ou à avoir la langue arrachée en public pour sorcellerie. Finalement l’évêque de Saint-Pol l’avait soumise à la Question, et reconnue comme bonne chrétienne et lui avait finalement accordé une certaine forme de sainteté. Elle est enterrée sous une dalle de granit dans la cathédrale. Tu peux aller voir si tu veux. C’est devant, au fond, du côté gauche. On marche sur sa tombe en passant. Une lourde dalle de granit portant son nom. Marie-Amice est une des curiosités de la cathédrale, comme les boîtes à crânes et la cloche de Pol Aurélien. Tu n’avais donc jamais entendu parler de cette célèbre Marie-Amice, petite paysanne née à Guiclan au village de Kergam et devenue une énigmatique curiosité qui étonnait toute l’Europe savante de son époque ? Les plus grands savants et les philosophes les plus célèbres ont débattu de son cas. Sans rien y comprendre. — Non, ça ne me dit rien. Ou alors j’ai oublié, c’est encore possible. Moi et la religion n’avons jamais fait très bon ménage. Ce personnage ne me rappelle vraiment rien. Peut-être, quand même, quand j’étais minot, avec mes parents… Ou alors avec le curé, le jeudi, au catéchisme. Lui, personne ne l’écoutait, mais il ne se rendait compte de rien. Nous comptions et recomptions nos billes sous la table et nous organisions des échanges sur nos genoux, pendant qu’il radotait dans le vide, parlait de la Sainte-Trinité ou de je ne sais quel sacrement. De toute façon, nous ne comprenions rien à son baratin.
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