Chapitre II

3106 Words
II— Alors, ça y est ! Vous avez emménagé ? Le pépé à casquette verte qu’elle avait entrevu la veille dans son champ, était là, à quelques mètres, bien campé sur ses jambes écartées comme s’il avait de la houle à compenser. Ses mains étaient cachées par la bavette de sa salopette. Les bretelles étaient soigneusement posées bien à plat sur sa chemise à carreaux. Léonore était descendue au rez-de-chaussée par l’escalier situé dans le pignon de cette vaste maison. Il donnait sur une sorte de terrasse posée sur pilotis. Quelques marches permettaient ensuite de descendre jusqu’au petit parking où elle avait garé sa voiture. L’ensemble en bois avait été accolé à l’édifice, probablement pour créer une entrée supplémentaire en appui sur une fenêtre transformée en porte. Bizarre comme construction. L’appartement que la jeune femme occupait depuis la veille avait ainsi deux accès, l’un côté parking en direct et l’autre côté patio en empruntant un escalier intérieur. « Forcément, pensa-t-elle, s’il faut s’enfuir, c’est beaucoup plus facile comme ça ! » De quoi faire fleurir sur ses lèvres un petit sourire malicieux. Décidément, elle avait bien fait de choisir cette location. Il ne pouvait que s’y passer des choses. C’était ce qu’elle espérait secrètement. Pour changer sa vie pleine de trous. La jeune femme répondit enfin au vieux monsieur : — Emménagé, c’est beaucoup dire. Deux valises n’ont rien d’un container rempli de meubles et de souvenirs. D’ailleurs, je ne reste pas ! — Vous repartez déjà ? — Non, je veux dire que je ne reste que deux semaines. — Ah bien ! Il se racla la gorge. — Tout à l’heure, je voulais juste dire que vous êtes installée, quoi ! — Disons que c’est fait, alors ! Elle brandit une baguette encore chaude qu’elle venait de trouver sur la table. — C’est vous, le pain ? demanda-t-elle. — C’est moi. — C’est gentil ! — Bah, quand on arrive quelque part, on n’a pas tout prévu. On n’a pas forcément vu de boulangerie en v’nant ! C’est juste pour ça ! — Mais c’est super ! — Vous avez bien dormi ? Elle se raidit et demanda sèchement : — Pourquoi vous dites ça ? Le vieil homme releva le menton un peu surpris de la vive réaction de la nouvelle locataire. — C’est ce qu’on dit le matin à quelqu’un qui vient de passer une première nuit, non ? dit-il, voulant apaiser. — Si vous voulez… L’homme secoua un peu la tête. Il insista : — C’est donc que vous n’avez pas bien dormi, hein ? — On va dire ça ! — On pourrait dire autre chose ? Elle le prit comme un sous-entendu, puis se ravisa. Ce n’était qu’une conversation banale. — Quoi donc ? demanda-t-elle. — La literie peut-être ? Elle prit un air songeur. — Non, pas le matelas ! Il est très grand et comme je bouge beaucoup… Il leva l’index. — C’est parce que vous avez été émue par tous ces beaux hommes qui gardent les lieux ! Mais si, elle avait bien compris tout à l’heure. — Les statues du jardin, vous voulez dire ? demanda-t-elle d’une voix traînante. — Ben oui ! C’est quand même pas banal de trouver ça ici ! — Elles sont un peu froides, vous ne trouvez pas ? — C’est un peu normal, mais en cette saison, quand il y a eu un peu de soleil dans l’après-midi et que vous les caressez, vous pouvez croire qu’elles sont bien vivantes. Elle décida de le piquer au vif, le pépé curieux. Histoire de s’amuser un peu. — Ah ? Ainsi vous caressez… L’homme se redressa. — Il y a aussi de belles femmes dans le lot, certaines mieux que d’autres. Surtout celles qui sont allongées et… Il soupira, puis il la toisa d’un air malicieux. Léonore joua le jeu et relança : — Et quoi donc ? — Non, non, ça me gêne de parler de ça devant une femme. — Dites toujours, je vous dirai si je suis choquée, bien que, de nos jours, rien ne choque plus personne. — Ben, l’artiste n’a rien oublié, quoi ! Elle le prit à contre-pied : — Ah, c’est rien que ça ? Des nus en sculpture, c’est plutôt banal. La nudité complète même suggestive ne nuit pas à l’art ! Bien au contraire ! — Comme vous dites ! Léonore s’accouda à la rambarde. — C’est la maison d’un collectionneur, ici ? demanda-t-elle. Le petit pépé s’avança comme s’il allait se lancer dans des confidences. Une voix, une sorte de plainte, le coupa dans son élan. — Jules ! Jules ! Ainsi Léonore venait d’apprendre le prénom de son interlocuteur. — C’est ma femme, expliqua-t-il, presque gêné. La voix off remit ça : — Jules, mais viens donc ! Qu’est-ce que tu fais à la fin ? Il répondit en criant : — Oh, j’arrive ! Tout à l’heure ! Il bougonna et baissa la tête, franc comme un âne qui recule. Léonore ne voulait pas le laisser partir. Les autochtones sont toujours une mine d’or pour l’étranger. Enfin, quand le contact se fait… — Vous obéissez à votre épouse ou on continue à parler un peu, monsieur Jules ? La jeune femme afficha son plus beau sourire. De quoi s’attacher tous les retraités du monde. — Le proprio d’ici a disparu, reprit Jules. — Comment ça, disparu ? Il est mort ? — On n’en sait rien, justement ! Un matin, il n’était plus là, c’est tout. — On ne l’a pas retrouvé ? — Ben non ! Jusqu’à aujourd’hui ! Léonore fit des gestes désordonnés. — Ses affaires, sa voiture. Un mot ! Je ne sais pas… — Il ne conduisait pas. Il n’écrivait pas souvent. L’homme haussa les épaules. — Vous savez, c’était un original, le grand Paul. Il avait fait l’Indo et l’opium lui avait ramolli le cerveau. Il ne disait pas grand-chose sauf pour parler du Tonkin et des femmes de là-bas. Le reste du temps, on n’entendait que des jurons. Pas de phrases ! — C’est lui, les sculptures ? — Bien sûr que non ! Il disait qu’il y en avait des dizaines dans les immenses jardins entourant le palais de l’empereur Bao Daï. Du coup, il a voulu en avoir aussi chez lui. — Pour lui rappeler le bon temps ? — C’est ça ! Il pleurait presque quand il parlait de son séjour là-bas. Après, il se fermait comme une huître pendant une semaine. Ou il marmonnait comme un moine et il se révulsait les yeux. Fou de la tête ! — Mais il les prenait où ses sculptures ? — Il avait un camarade à Paris qui en vendait au moment où personne ne voulait de ces trucs juste bons pour des parcs de châteaux. L’autre livrait dans un grand camion gris, toujours en fin d’après-midi. Le temps de faire le voyage sans doute. Le soir, on les entendait hurler des chants de la Légion. Ils habillaient les statues avec des costumes de l’ancien temps. Ils faisaient péter des feux de Bengale dans le jardin. Ils buvaient jusqu’à s’imaginer dans les rizières à crapahuter contre les Viets. Ils sortaient des pétoires du vieux buffet et ils tiraient à balles réelles sur le buste d’un général qui était responsable, selon eux, de la perte de notre empire colonial ! Jules leva le bras en direction du jardin. Probablement pour indiquer où se trouvait cette cible originale. Léonore ne s’y intéressa guère. Elle voulait en savoir un peu plus sur autre chose. Un propriétaire disparu sans laisser d’adresse. Des statues, des bacchanales. L’histoire devenait passionnante. — Son ami, il sait peut-être où il est… Jules fut péremptoire dans sa réponse : — Non, il ne sait rien ! — Vous avez l’air très sûr de vous… Il parut agacé par l’attitude peu coopérative de Léonore. — On l’a contacté, je vous assure. Il est même venu ici. Il n’a rien trouvé de plus que nous. — Qui c’est nous ? Jules sentit le sable glisser sous ses pieds. La nouvelle venue ne lâchait rien. Elle le déstabilisait, la g***e ! — Ben, les voisins, la famille ! dit-il. — Vous êtes parents ? L’homme plissa les yeux. — Vous êtes de la police, on dirait ! Léonore secoua les mains en signe de négation. — J’en parle puisque vous en parlez, c’est tout ! On peut en rester là, si vous voulez. Pas de problème ! Mais dans le fond, ce n’était pas du tout ce qu’elle souhaitait. Jules changea de ton. — C’est-y une coïncidence que vous avez voulu passer quelques jours dans cette bâtisse vide et froide. Faut vraiment avoir envie… — J’ai cherché un peu, puis on m’a contactée par téléphone. La description a été à mon goût. Ensuite, c’est le prix qui m’a décidé. Le retraité parut gêné. — J’ai pas voulu vous… — Ne vous inquiétez pas, ce n’est rien ! — Pour tout vous dire, personne ne le regrette, le grand Paul, dit Jules comme s’il avouait quelque chose d’important. — On ne disparaît pas comme ça ! Il y a bien quelqu’un qui gère ses affaires tout de même ! En France, il y a toujours des papiers, des impôts à payer ! Déjà la location… — Bah, c’était déjà comme ça quand il était là, Paul. Vous avez dû rencontrer une femme un peu blonde quand vous êtes allée à l’agence ? — Oui. D’ailleurs, elle ne m’a même pas accompagnée ici ! — C’est elle qui s’occupe de tout ça depuis des années. Elle fait comme elle peut. Même avant de disparaître, le Paul c’était un courant d’air. Un fantôme ! — Il y a souvent des locataires ici ? — Pas tout le temps. L’été surtout, mais pas cette année. La maison est bien assez grande. Paul, il se gardait l’aile qui ne donne pas sur l’océan. — Volontairement ? — Il n’aimait pas la mer. Ni les poissons d’ailleurs. Il appelait ça leur bocal. — C’est quoi les pyramides ? — Les quoi ? — Les trucs en laiton qui sont suspendus un peu partout. — Les capuchons ? — Si vous voulez. Ils servent à quoi ? — Encore une lubie du maboul. Un truc asiatique. Ça sert à concentrer les rayons du ciel. Soi-disant ! — Les forces cosmiques… — Je crois que c’est ça ! — Et ça marche ? — Ben moi, je n’en sais rien. J’y touche pas, comme ça, je risque rien. — Vous parliez de famille tout à l’heure… — Ben oui parce qu’il était parent à ma femme. Il n’y a qu’elle. Le Paul n’avait pas d’enfant. Jules secoua la tête. — Enfin, pas de connu en tout cas ! Il a bien dû laisser sa trace là-bas, vu les parties fines qu’il racontait jusqu’à pas d’heure. S’il les inventait pas, une fois bien imbibé ! Allez savoir ! Jules secoua la tête en soupirant. — On en a entendu de ces choses que c’est même pas croyable ! Sauf qu’il montrait des photos après. Alors… — Vous avez dit “était” en parlant de ce monsieur Paul… — Y a bien deux mois qu’il a disparu maintenant. Il n’est jamais parti comme ça depuis qu’il est rentré des antipodes. S’il était vivant, il s’rait revenu ! Nous pourrir la vie comme d’hab’ ! — Vous n’aviez pas de bons rapports avec lui ? — Difficile de s’arranger avec un gars comme lui. Trop compliqué ! Aussi bien qu’il soit parti ! Léonore ouvrit les bras. — Donc vous héritez ! — Holà ! C’est pas comme ça que ça se passe ! La loi dit des choses et on est obligés de suivre. — Faire quoi par exemple ? — Faut retrouver le corps avant ! Sinon, l’absent n’est pas considéré comme mort avant des années et des années. Et à mon âge… — Votre femme, qu’est-ce qu’elle en dit ? — Elle n’en parle pas beaucoup. Elle ne l’aimait pas beaucoup non plus, faut dire ! Léonore prenait un réel plaisir à jouer au chat et à la souris avec le vieux macho. Elle insista : — Mais quand elle en parle… — Ben, que ça f’rait un bel immeuble de rapport pour nos vieux jours, tiens ! L’homme glissa à nouveau ses mains sous les bretelles. — Vous n’avez pas visité l’intérieur ? Léonore se garda de narrer ses aventures nocturnes qui s’étaient d’ailleurs terminées par un flop parce que le congélateur était vide. — Je connais seulement mon appartement et le chemin pour y aller, dit-elle simplement. Et comment j’aurais fait, sinon ? — Y a toutes les clefs accrochées au tableau du sous-sol. Y a des étiquettes dessus. — Je ne suis pas chez moi ! — Ici, tout est en carré. Y a du sous-sol partout, puis un rez-de-chaussée avec du bric-à-brac, puis l’étage. Vous êtes côté mer. Côté opposé, c’était l’appartement de Paul. Hum, c’est, si vous préférez. Entre les deux, il y a un local pour entreposer des statues cassées ou abîmées. C’est juste au-dessus de nous. Il les réparait au plâtre et à la poussière de marbre. Il savait manier la taloche. Il patinait la rustine avec un mélange spécial. La finition était impeccable. Ensuite, il descendait la pièce refaite avec un palan. Voyez la poulie en haut ! Il montra l’outil sous la couverture en ardoises. — Pour l’occasion, il faisait brûler de l’encens. Ou autre chose… La fumée empestait le voisinage. — Et en face ? demanda Léonore, toujours intéressée par cette maison énigmatique. Jules plissa les yeux et leva l’index de la main droite. — Là, ma p’tite dame, c’est une zone spéciale. Très spéciale même ! — Pourquoi ça ? Jules recula d’un pas. — Vous ne m’en voudrez pas, hein ? — Dites toujours ! — Ben, c’est l’ancien lupanar ! Jules voulait offusquer. Il en fut pour ses frais. — Une maison close, vous voulez dire ? — Si on veut ! dit-il, déçu. — Il y avait des prostituées ici ? — Mais non, mais non ! Disons que Paul y donnait des fêtes. Il invitait des femmes pas très farouches. — Pour lui tout seul ? — Il y avait toujours un ou deux notables à venir s’encanailler. Et d’autres. Surtout que c’est lui qui régalait… — C’était souvent ? — Au moins une fois par mois. Souvent deux en hiver. — Et ça durait longtemps ? — De la nuit tombée au jour clair. — Il y avait un décor, quelque chose comme ça ? — Une ambiance de véritable claque, oui ! Et la fornication se faisait en costume d’époque. French Cancan et en avant nous autres ! Jules soupira. — Tout est là. Rien n’a changé. — Prêt à resservir, c’est ce que voulez dire ? — Ouais. Léonore sourit en coin. — On dirait que vous êtes bien au courant, dites donc ! — Ben oui, répondit le vieil homme, un peu embarrassé. Mais n’allez pas raconter ça ailleurs, hein ? — C’est que vous avez, euh, participé, on va dire ? — Des fois. Quand ma femme était partie chez sa sœur à Douarnenez. Ou à l’hôpital. — Elle est malade, votre épouse ? — Vous la verrez. Elle est très forte et ça tire sur la paillasse de traîner un poids pareil. D’où le cœur, l’emphysème et le diabète. Elle a du mal, la pauvre ! Elle ira pas loin. — Faut pas dire ça ! — C’est elle-même qui le dit. Je fais que répéter ! — Comme ça, vous avez pu en profiter tranquillement. C’est pas très bien ça, monsieur Jules ! — Y s’amusait bien, lui, le grand Paul ! Pourquoi je s’rais resté regarder ? — C’est à vous de savoir. — Mais ce n’est plus comme avant maintenant, di-til, une vraie déception dans la voix. — Et ça vous manque ? — Des fois ! Je peux bien vous le dire à vous. Je sais que vous ne répéterez pas. — La confiance revient, monsieur Jules. Tout à l’heure, vous me voyiez en gendarmette… — Même si, je crois pas que vous irez le crier sur les toits. C’est plutôt intime, disons… — Vous étiez déguisé, vous aussi ? — C’était obligatoire. Fallait voir le tableau ! Il se pencha en arrière. — Quand j’y pense… — Il y a des photos ? Jules fronça les sourcils. La petite dame n’était pas si collet monté que ça finalement. — Y en a eu de prises. Sont perdues dans le foutoir de Paul. Il était du genre bordélique. — Vous n’avez pas peur qu’on les retrouve un jour ? — Encore que faudrait me reconnaître ! Sont pas nombreuses aujourd’hui celles qui pourraient ! — Mais ces femmes qui venaient faire la fête, elles auraient des choses à raconter ! — Faudrait qu’elles en parlent d’abord à leur mari, ah, ah, ah ! — Et votre femme à vous, elle dit quoi ? — Elle ne dit rien, vu qu’elle ne sait rien ! — Ne croyez pas ça, monsieur Jules, les compagnes sentent très bien ces choses-là. Nous les femmes, nous sommes assez fines pour prêcher le faux pour savoir le vrai. Il y a même parfois de bonnes copines pour vous ouvrir les yeux. — C’est ce que vous faites, vous ? — J’ai eu besoin de mentir, il n’y a pas longtemps. — C’est pour ça que vous êtes toute seule ici ? — Peut-être bien… — Mais vous ne m’en direz pas plus, c’est ça ? — Tout à fait ! — Un autre jour ? — Si vous êtes sage ! Léonore se redressa. — Et si vous alliez retrouver votre femme ? — Elle a l’habitude de m’attendre. Surtout que c’est l’heure de sa piqûre. — Elle ne peut pas se la faire elle-même ? — Trop dur et moi, je n’y arrive pas. Alors elle me gronde. Une voiture qui partait, s’arrêta dans le chemin. Un homme plutôt grand, les cheveux ondulés, vêtu d’une blouse blanche, en sortit. Il regarda Léonore et salua d’un petit signe de tête. — C’est fait, monsieur Jules ! dit-il. Elle vous réclame. — J’y vais ! Tandis que l’infirmier repartait, Léonore demanda : — Vous allez lui dire d’où vous venez ? — Oui, mais j’aurais aussi été jusqu’à ma grange pour donner à manger à mes trois moutons dans le même temps. — Malin, le Jules, hein ! — L’expérience, mademoiselle Léonore ! C’est ce qui reste aux vieux chevaux sur le retour comme moi ! — À part ça, il y a des choses à voir dans les parages ? — Crozon c’est grand ! La commune va du Cap de la Chèvre à l’Île Longue. Vous savez, les sous-marins nucléaires… Y a aussi toute l’anse de Morgat et celle du Fret. Puis Tal ar Groas tout près d’ici vers Châteaulin. — Je ne cherche pas forcément à aller loin. Je voulais dire ici autour… — Ici, c’est un coin un peu sauvage, vous savez ! Donc balades à pied ! Vous pouvez aller sur l’île de l’Aber à marée basse. Y a des ruines là-bas. En bas d’ici, à droite, vous avez le four à chaux et… — C’est quoi ? — Ben, un four pour fabriquer de la chaux ! C’est du vieux. Avant 1900 ! Jules a dit « disse-neu-cent ». — Et ça marche encore ? — Y a eu une tempête dans l’temps et ça a été fini. Y a des panneaux pour expliquer. Il la toisa. — Serait bien pour enfermer quelqu’un là-bas… C’est discret, mais c’est pas chauffé ! Faut juste un carré pour ouvrir ou fermer les cadenas. — Vous pensez à Paul ? Jules leva la main droite. — Je n’ai rien dit ! Léonore se dit immédiatement qu’il n’en pensait pas moins et elle le laissa continuer. — En face, vous avez l’étang. Y en a qui viennent pour observer les oiseaux. Ils ont des appareils longs comme le bras. Ils restent des heures sans bouger. — Et puis ? — Y a le centre-ville. Bah, c’est comme partout. La mairie d’un côté et l’église de l’autre ! Jules se redressa en grimaçant comme s’il avait bêché pendant des heures. — M’zelle Léonore, il faut que je vous laisse… — Vous connaissez mon prénom ? — Ben, on nous l’a dit ! L’agence ! C’est joli, Léonore. Jules sourit. — On dit Léo des fois ? — On a dit ça. À l’école, j’entendais : « Léo, on voit tes bas ! » Jules s’esclaffa. — C’est un truc qui vous plaît, ça, hein ? — J’aime bien. — Si vous êtes gentil avec moi, je vous laisserai m’appeler Léo. — Léo et Jules, ça sonne bien. Elle le mit en garde. — Faut pas croire à des choses quand même ! — Je sais bien, je sais bien… — Il y a eu du vent, cette nuit ? demanda-t-elle un peu brutalement. — Du vent ? Non, je n’ai rien entendu. — Des volets ont claqué. — Ils ne sont pas tous bloqués, ça doit être ça… — Mais s’il n’y avait pas de vent… — Un chat sans doute. Jules plissa les yeux. — Ou Paul ? Léonore s’en étonna. — Paul ? Mais vous avez dit… — J’ai dit, j’ai dit ! Je n’en sais rien dans le fond, de ce qui lui est arrivé. Il a toujours fait des blagues. — Mais alors, il n’aurait pas vraiment disparu ? — Tout est possible avec lui… — Une vengeance, vous pensez ? — On a toujours envie de se venger de quelqu’un, ma p’tite dame. — Mais s’il est mort ? — Alors, c’est son fantôme ! En Bretagne, on adore ça, les revenants, et on en a peur. Enfin, les gens de mon âge ! Les jeunes, c’est Internet et compagnie ! Léonore fit la moue. — J’ai vu aussi des lumières dans la nuit, ajoutat-elle pour titiller le vieux bonhomme et l’inciter à en dire davantage pour se valoriser un peu devant une jolie femme. — C’était côté mer, vos loupiotes ? demanda-t-il en fronçant ses sourcils broussailleux. — Après la route et le pont, sur la gauche. — Moi je dis la digue ! Y a des pêcheurs, la nuit. Ils sont obligés de traverser à pied. — Ils vont jusqu’à l’île ? — Et ailleurs ! — Pour faire quoi d’autre que pêcher ? — J’ai pas dit ça ! — J’ai cru l’entendre… — Seriez bien quand même de la police, vous… — Je m’intéresse à l’endroit, c’est tout. Quand on ne dort pas, on pense. Puis on cherche. — On cherche quoi donc ? — À comprendre ! Jules releva les sourcils. — Vous m’en direz tant ! — Il est temps d’aller rejoindre votre femme maintenant ! — Je vais lui dire que j’étais avec une autre ! Une jeune, une jolie ! — Pour lui faire du mal ? — Mais non ! Histoire de rire, quoi ! La vie des vieux, c’est triste parfois, vous savez ! Cet échange un peu particulier composé de non-dits et de faux-fuyants s’arrêta de lui-même, comme si les deux bretteurs avaient utilisé toutes leurs armes. Jules s’en alla d’un pas lent. Léonore le regarda s’éloigner vers le bout du chemin. Avant de s’éclipser derrière la haie, il se retourna. Elle l’aurait parié.
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