Chapitre 4 : La Bataille de Bibracte      38

2682 Words
Chapitre 4 : La Bataille de Bibracte Août 58 av. J-C. A la surprise générale, alors qu’ils étaient libres de poursuivre leur route, les Helvètes rebroussèrent chemin et se dirigèrent vers les armées de César. On raconta par la suite qu’ils avaient été mis au courant des mouvements des Romains par une trahison : des esclaves de Lucius Emilius, décurion de la cavalerie gauloise. Nul ne sut vraiment si cette rumeur était véridique. Voyant les Helvètes attaquer son arrière-garde, Jules César donne immédiatement l’ordre de gagner la colline qui leur fait face, tout en essayant de retarder l’ennemi par l’entremise de sa cavalerie dirigée par Marcus Falerius. Une nouvelle fois le fringant général joue parfaitement son rôle de guerrier intrépide : aller à la rencontre d’un adversaire beaucoup plus nombreux ne l’avait jamais effrayé. Et cette fois encore il tient son rang, le glaive pointé devant lui, menant ses hommes vers un combat sanglant. Mais Marcus n’est pas fou pour autant. Il n’escompte pas charger à lui seul plus de 90’000 barbares. Son but est autre : dès que l’infanterie aura regagné une position plus à son avantage, il donnera l’ordre de se replier et laissera les légionnaires passer à leur tour à l’action. Ce qui ne m’empêche pas d’admirer sa bravoure et celle de ses combattants qui se lancent dans une mêlée, semblant se faire avaler par une véritable marée humaine. Il ne sera pas aisé de sortir de ce piège qui se referme de manière inextricable. Et si nous, les fantassins, ne nous dépêchons pas de grimper cette colline, les cavaliers seront tués avant même que la vraie bataille ne commence. C’est pourquoi nous hâtons notre marche. Tandis que le soleil brille à son zénith, nous nous rangeons en ordre de bataille, sur trois lignes et à mi-hauteur de la pente. Cette manœuvre s’accomplit rapidement, la légion étant parfaitement entrainée, quelle que soit la nature du terrain. Au sommet se positionnent enfin les dernières troupes, la Legio XI et XII, moins aguerries puisqu’elles viennent d’être formées, ainsi que les auxiliaires et les porteurs de bagages. Ainsi, la Legio VII Claudia, la mienne, protège le flanc droit. La Legio VIII se tient à notre droite, suivie de la IX et de la X. En alerte sur le flanc de la colline, nous attendons tous le choc qui ne devrait pas tarder. Un vent agréable souffle dans notre direction, hérissant mes poils de bras. Il ne fait pas froid pourtant, cela est sans doute la résultante de cette tension ambiante qui règne dans les rangs. Et tandis que seuls les sons lointains des armes qui s’entrechoquent en contrebas nous parvient, je me surprends à admirer un instant le paysage, comme si avant chaque bataille mon esprit doit prendre un malin plaisir à s’en aller vadrouiller vers les rivages réconfortants de la rêverie. Il faut bien admettre que cela me détend. J’observe ces nombreuses collines qui m’entourent, bosses verdoyantes donnant à l’ensemble un relief torturé, comme si une grande main a un jour décidé de froisser la plaine dans un accès de colère. Le vent forcit, les étendards des différentes légions claquent soudainement alors qu’un peu partout nous pouvons percevoir les bruits divers d’une armée en attente : raclements de gorge, grincement de pièces d’armures, hennissement des chevaux des généraux et de celui de César qui se tient fièrement sur son destrier au milieu de sa garde rapprochée. Les secondes passent avec une lenteur désespérante. Tous patientent néanmoins, espérant qu’enfin un ordre soit donné. Au loin les cavaliers romains font mouvement vers leurs lignes. Certains sont tombés au combat, mais fort heureusement Marcus n’en fait pas partie. Il mène ses troupes en sécurité, les plumes de son casque flottant au gré de la course de son cheval blanc, sa cape rouge s’agitant derrière lui, n’ayant rien perdu de sa superbe. A croire qu’il est immortel. Une fois de plus il a mené sa mission à son terme, sans faillir. Les siens sont en sécurité et il est temps maintenant de laisser l’infanterie faire son travail. Parvenu au sommet de la colline, il intime à ses hommes l’ordre de protéger les flancs des auxiliaires, ne leur laissant même pas le temps de récupérer du dur combat dont ils viennent de réchapper. Pourtant nombreux sont ceux qui portent les stigmates de la bataille : des bras écorchés, des armures abimées, des blessures sanguinolentes. Les bêtes elles aussi ont bien souffert. Beaucoup de chevaux boitent et saignent. L’un d’entre eux se meurt alors que son cavalier lui tient doucement la tête, lui jetant un regard chargé de compassion, ému, triste sûrement. Il va perdre son meilleur compagnon. Marcus descend ensuite à la rencontre de César et échange quelques mots avec le proconsul, lui souriant comme s’il s’agissait d’un vieil ami. Mais ce dernier ne semble pas s’en offusquer puisqu’il lui tape vigoureusement l’épaule et rit avec lui. Pour un peu on aurait l’impression d’assister aux retrouvailles de deux compères qui se sont perdus de vue depuis de nombreuses années. C’en est presque touchant. Mais je n’ai pas le temps de détailler plus avant cette scène, parce qu’à présent les Helvètes se sont mis en mouvement en contrebas. Ils avancent en phalange. Au pas. Les choses sérieuses vont pouvoir enfin commencer. A partir de cet instant la Légion va entrer en action, répétant un scénario maintes fois joué. Un ordre fuse, venant de Titus Labenius, le général : « eicere pila ! ». Lancez les javelots. L’ordre est relié par le centurion de chaque cohorte, puis par les optiones de chaque centurie. Les vélites40 lancent alors leurs pilums en direction de l’ennemi, couvrant le ciel de traits. Le but de leur attaque n’est pas de provoquer la mort dans les rangs adverses, mais bien de rendre inutilisables les boucliers en plantant le pilum dans ces derniers. Conçu pour se plier et se casser, l’arme ne peut être réutilisée par l’ennemi. Et une fois de plus, cette tactique fonctionne à merveille puisque les Helvètes des premiers rangs voient leurs boucliers transpercés par les javelots. Les autres sont obligés de s’écarter pour éviter de se faire transpercer. Le résultat est probant : les barbares brisent leur formation et sont quelque peu désorientés dans la mesure où ils se retrouvent sans protection. Se retirant dans les espaces laissés derrière eux, les vélites laissent les premières et deuxièmes lignes passer maintenant à l’action. A nouveau un ordre est lâché et je lance mes hommes à l’assaut. Devant se tiennent les hastati41, dévalant la pente, leur large bouclier les protégeant, le glaive dressé, prêts à en découdre. En deuxième ligne suivent les principes42, flanqués des sous-officiers. Les triarii43, pour leur part, restent en retrait, comme à l’accoutumé. Le contact avec les Helvètes est brutal et aidés de nos boucliers, nous perçons immédiatement les lignes ennemies, repoussant l’adversaire. Des hommes tombent, d’autres sont juste déséquilibrés mais très vite mis hors d’état de nuire par les glaives des légionnaires. Perdant petit à petit pied, les barbares se mettent à reculer, incapables de se protéger derrière des boucliers qu’ils n’ont plus. Les épées s’entrechoquent, le métal provoque des plaies béantes. A cette allure, les Helvètes ne tiendront pas longtemps. Jetant un rapide coup d’œil sur ma droite, puis sur ma gauche, je vois que sur tout le front, les légions repoussent leurs adversaires. Bientôt l’ennemi va devoir fuir s’il entend ne pas être taillé en pièce. Pour l’heure, je me protège derrière mon bouclier, scrutant autour de moi, prêt à agir si je vois un ennemi à ma portée. Mon rôle consiste à faire avancer ma cohorte de la manière la plus adéquate afin de terrasser l’adversaire. Nous n’en sommes pas encore au corps-à-corps à proprement parler, mais si les Helvètes parviennent à stopper cette charge, il faudra que tout le monde se lance à l’assaut. Je vois mes hommes prendre le dessus sur ces malheureux guerriers hirsutes qui tombent un à un. La pression s’accentue et les Helvètes reculent en direction de la montagne sise derrière eux. Il semble clair qu’ils vont s’enfuir. Ordonnant à mes hommes de les poursuivre, je me rue à leur suite. C’est alors qu’une vaste clameur se fait entendre sur ma droite. Me retournant d’un coup sec, je vois surgir une multitude d’hommes peinturlurés, armés d’épées, de lances, de petits boucliers d’osier ou encore de haches. Il s’agit des Boïens44 et des Tulinges. Plus de 15'000 guerriers que tous ont oubliés et qui se jettent sur le flanc droit de la Legio VII. Mais les généraux romains ne se démontent pas et c’est avec une grande discipline qu’ils ordonnent aux triarii d’intervenir. Ces derniers se mettent en marche en un mouvement parfait, faisant face à cette nouvelle menace. Avec leurs grandes lances ils stoppent instantanément leurs adversaires qui s’empalent sur le fer de ces dernières et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, ils dégainent leurs glaives et se lancent ensuite à l’assaut de leurs ennemis. Les Helvètes, ragaillardis par l’arrivée providentielle de ces renforts, se relancent dans le combat, certains de triompher de ces maudits Romains. J’ordonne alors à mes principes de prendre le relais et accorde quelques instants de repos à mes jeunes soldats. Mais après un bon quart d’heure de lutte acharnée, force m’est faite d’admettre que nous n’avancerons plus. Comprenant qu’il va falloir donner de sa personne pour percer les lignes ennemies, je me jette à mon tour dans la bataille, suivi peu après par le reste de ma cohorte. Désormais tout le monde se bat. Esquivant, feintant, sautant, tailladant, je tue plusieurs barbares. Mais il semble en venir à tout moment. Comme si quelqu’un ouvrait de temps à autre les vannes d’un aqueduc invisible, là-haut, sur la colline qui nous fait face. Pourtant nous avançons, mètre après mètre. Peu à peu la fatigue se fait ressentir, les minutes passent et l’épée pèse de plus en plus lourd. La sueur suinte littéralement de tous les pores de ma peau et mon souffle devient rauque : je ne sais plus si je suis capable de tenir plus longtemps. Alors me retirant quelques minutes pour me reposer, je laisse des hommes plus frais se charger de la besogne. Après plus d’une heure de bataille, les Helvètes se replient vers leur camp sis sur la montagne qui fait face à celle d’où sont partis nos ennemis, poursuivis inlassablement par les légions. Se repérant grâce au symbole de la Legio VII, un taureau, tenu par le porte-enseigne, nous essayons de garder une cohérence dans nos rangs, ne perdant pas cette discipline qui fait notre force. Et tandis que le soleil se couche derrière les collines, le champ de bataille est empli de cris de rage, de douleur, de mort. L’herbe est maculée de sang. Le vert fait place au rouge. Quand la nuit tombe, la confrontation n’est pas encore terminée. Les Helvètes résistent toujours, regroupés derrière leurs chariots, auprès des femmes, des vieillards et des enfants qui se sont réfugiés là, croyant être en sécurité. Une autre partie de leur armée s’en est allée sur la montagne sise à côté des positions romaines. Les Légion IX et X les suit, ne leur laissant aucun répit. De nombreux autres guerriers ont fui, comme les Boïens et les Tulinges qui ont été particulièrement décimés. La confusion est totale chez les Helvètes qui sont attaqués par les Légions VII et VIII, sans oublier les triarii. Leur cause semble entendue : soit ils se rendent, soit ils périssent. Manifestement ils ont choisi la seconde option. Les guerriers se tiennent sur les attelages et tentent de repousser les assauts romains en lançant leurs lances, faisant de nombreuses victimes. Nous repliant, nous n’avons de cesse de tenter de nouvelles attaques, mais il nous est impossible d’avancer plus avant car lorsque nous parvenons au contact de nos ennemis nous sommes pris à partie par des guerriers qui se défendent furieusement. Ces derniers sont d’autant plus hargneux qu’ils savent que leur fin est proche. Déjà de nombreux corps jonchent la prairie. Comprenant qu’il faut trouver un autre moyen de les décourager, je rassemble mes quatre amis. Je sais que je peux compter sur eux. Mon idée est simple : ⸺ Nous allons contourner les chariots et essayer de les prendre à revers. J’ai repéré un mince espace sur leur gauche qui est mal défendu. ⸺ Mais pour y parvenir, il va falloir traverser une zone étendue à découvert, rétorque Lucius en désignant l’endroit en question. ⸺ C’est effectivement tout le problème, lui répondis-je, souriant. C’est pour cette raison que je vous ai choisi. Je sais que vous êtes suffisamment courageux pour ce genre de défi. ⸺ C’est évident ! renchérit Vibius. Alors on y va ? Tous acceptent, sans broncher. Ils veulent aussi que cette bataille se termine au plus vite. Profitant du tumulte d’un nouvel assaut, nous nous jetons à notre tour vers l’ennemi, nous protégeant au maximum derrière nos boucliers. Des javelots pleuvent sur nous, mais ils se fichent dans le bois de nos pavois que nous abandonnons bien vite derrière nous. Puis zigzaguant dans l’herbe mouillée, ventre à terre, nous progressons rapidement. J’évite une nouvelle pluie de projectiles grâce à une magnifique roulade, tandis que Faustus esquive un trait en se précipitant au sol. Tant bien que mal nous parvenons derrière le chariot positionné tout à droite de la position. Reprenant notre souffle, nous restons longuement dissimulés derrière les roues de l’engin. Nous faufilant sur le côté, je pars en éclaireur pour remarquer alors qu’une dizaine de personnes sont massées derrière cet attelage. Mais il m’est impossible d’en distinguer davantage à cause de l’obscurité. Je reviens donc vers mes hommes et leur indique le nombre d’ennemis à combattre. Rampant, ils me suivent et se jettent sur les barbares en hurlant pour les effrayer. Immédiatement, je me débarrasse d’un premier adversaire en plantant mon glaive dans son ventre. Faustus en fait de même avec un autre, alors que Salone égorge un troisième. Vibius et Lucius se chargent pour leur part de deux autres Helvètes. La surprise passée, je me retrouve face à un solide guerrier vêtu de fourrure, à la mine patibulaire et aux yeux si bleus qu’on pourrait aisément les comparer à deux diamants brillant au fond de leurs orbites. Il me laisse attaquer en premier, préférant parer mes coups, plutôt que de se découvrir. Déchaîné, empli de haine, mes attaques sont violentes et j’éprouve bien des difficultés à retenir son épée. Mais j’ai de l’expérience maintenant et je sais comment me débarrasser de ce genre de géant. Généralement ils sont lents et peu agiles. Me lançant sur sa gauche, je le contourne et lui assène un coup de glaive au passage, tailladant son flanc. L’homme grimace de douleur, mais ne semble pas vaincu pour autant, malgré la plaie béante qui laisse échapper un sang épais. Pire, ce coup parait lui donner encore plus de vigueur et ses attaques sont plus violentes. Tombant, j’évite de justesse l’épée de mon ennemi, le métal manquant de me trancher un bras. J’essaie de me relever par tous les moyens et sens ma dernière heure approcher à grands pas quand je vois soudain le géant esquisser une grimace de stupeur. Ses petits yeux s’écarquillent, ses traits se figent, sa bouche s’ouvre en grand pour laisser échapper un râle rauque, puis du sang. Et il s’écroule lourdement, face contre terre. J’ai juste le temps de rouler sur le côté pour éviter ce corps visiblement sans vie qui tombe sur moi. C’est alors que je vois Salone, le glaive dressé, du sang sur la lame, esquisser un sourire. Encore une fois, il s’est glissé derrière son ennemi et sans le moindre bruit l’a occis. J’aurais souhaité le remercier, mais je dois d’abord m’assurer que tout danger est écarté. Me relevant d’un bond, je scrute les alentours et remarque que tout semble calme. Mes autres amis se sont débarrassés des derniers adversaires, puisqu’ils sont à présent amassés près de la roue avant du chariot, devant deux personnes que je ne peux distinguer. Je m’approche, bouscule Vibius et aperçois deux enfants recroquevillés sur le sol. Le regard misérable, effrayés, ils n’osent nous regarder. La fille tremble de tous ses membres, le garçon la tient serré contre sa frêle poitrine, comme s’il pouvait encore la protéger. Je me surprends alors à éprouver de la compassion pour ces deux pauvres êtres. Après tout ils ne sont que des enfants. Et ils n’ont pas l’air bien dangereux. Me mettant à leur hauteur, je tends une main compatissante vers le garçon, afin de lui montrer que je ne lui veux aucun mal. Celui-ci relève la tête, les yeux embués de larmes. Il a l’air si pitoyable, si innocent aussi. Alors je l’aide à se relever et ordonne à Lucius d’en faire de même avec la fillette. A cet instant une clameur s’élève sur la montagne. Il semble que nous ayons enfin vaincu les Helvètes. A vrai dire, notre assaut a porté ses fruits : mobilisant les hommes les plus aguerris vers notre position, nous avons permis aux autres légionnaires de s’emparer des chariots défendus par les derniers survivants de cette armée : des femmes, des enfants et des vieillards. Triste spectacle que cette fin de bataille.
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