Chapitre 3 : De vrais amis      32

1522 Words
Chapitre 3 : De vrais amis 58 av. J.-C. Après avoir traversé l’Arar, l’armée se remit en route, poursuivant sa chasse. Chargés comme des mules, les légionnaires progressaient rapidement, habitués à ces marches de plus de 30 kilomètres par jour. Le paquetage était pourtant contraignant et pesait pas moins de 40 kilos. Se composant d’un sac en cuir et d’une sacoche dans lesquels étaient rangés les effets personnels33, des vêtements, un sac en filet pour la ration journalière, des récipients en bronze pour boire et manger, ainsi que des outils répartis entre les membres d’une même chambrée, sans compter les armes, l’ensemble était toutefois bien équilibré. Marchant selon un ordre précis, la légion était disposée en groupes à intervalles réguliers. Des officiers s’assuraient qu’il ne se créé pas d’espace trop important entre les différentes troupes. Leur général parcourait d’ailleurs souvent la colonne pour presser leur pas ou au contraire ralentir ceux qui progressaient trop vite. Au-devant des fantassins se tenait la cavalerie qui repérait le terrain et les obstacles éventuels, donnant aussi l’alerte à chaque fois qu’ils s’approchaient des Helvètes. Derrière eux se trouvaient les antecursores34 qui dégageaient la route pour que la légion puisse passer sans encombre. En fin de colonne se situaient les vivandiers35, les artisans et les auxiliaires36.Tout ce petit monde était escorté par des détachements de fantassins et des cavaliers. Après ces quelques mois de vie commune, les liens qui m’unissaient à mes hommes n’avaient de cesse de se resserrer. Nous avions traversé ensemble la vie de caserne, les entraînements, la formation au combat et surtout notre première bataille. Peu à peu nous nous sentions unis dans cette vie difficile mais ô combien gratifiante. Je m’étais lié d’amitié avec certains, notamment Faustus, Vibius, Salone et Lucius. Ensemble nous formions un petit groupe parfois jalousé tant nos rires paraissaient emprunts de fraternité. Le reste de la troupe les entendait souvent résonner le soir, alors que tous essayaient tant bien que mal de trouver le sommeil. Et c’est sans doute aussi pour cela que nous agacions. Faustus était un petit bonhomme grassouillet mais pourtant plein de vivacité et agile comme un singe. Le sourire toujours aux lèvres, il n’avait de cesse d’agir en pitre et était considéré par la légion comme l’amuseur de service. Vibius n’en était pas moins drôle. Barbu, ce qui était plutôt mal vu, il était amateur de bons mots et de réparties cinglantes, tournant à peu près tous les événements, même les plus tristes, en dérision. A ses côtés rien ne paraissait grave. Salone était l’intellectuel de la b***e. Fils d’une bonne famille patricienne, il avait pourtant refusé de profiter de son statut et tout comme moi, il avait opté pour une carrière dans l’infanterie, en partant de la base. Raffiné, élégant, calme, il n’en était pas moins un soldat d’une efficacité redoutable. Capable de se faufiler en silence derrière un ennemi, il s’en débarrassait en l’espace de courts instants et avant même que le corps du malheureux ne rejoigne la terre de ses ancêtres, il sautait déjà sur sa prochaine victime. Une telle vivacité était même effrayante tant il paraissait doté de pouvoirs surnaturels. Mieux valait-il donc l’avoir dans son camp. Ces trois-là étaient légionnaires de 1ère classe, inférieurs à moi donc. Mais je n’en avais cure. Nous étions entrés au même moment dans la Legio VII Claudia et depuis le premier jour de notre formation nous avions tout partagé. Peu importait le grade. Lucius Afrianus, pour sa part, était tesserarius37. Issu de la plèbe, il était le plus froid de la b***e. Rien ne le destinait à la carrière des armes. Formé dans les meilleures écoles, son père aspirait à ce qu’il emprunte ses pas dans la politique, mais Lucius rêvait de grandes batailles et de conquêtes depuis son enfance. Avide de stratégie, il connaissait chaque fait d’armes des hommes les plus illustres de la République et nourrissait une passion sans fin pour les récits d’antan. Tout comme il portait une admiration sans borne à la cavalerie, mais n’ayant pu y rentrer de par ses origines modestes, il n’avait de cesse de marteler, sans doute pour mieux s’en convaincre, que l’infanterie était la meilleure école pour apprendre à faire la guerre. Dramatiquement réaliste, parfois ennuyeux, il ne goûtait que modérément à nos pitreries. Souvent je m’étais demandé ce qu’il venait faire dans notre groupe. Peut-être avait-il seulement besoin d’amis ? Je le soupçonnais même de jalouser ma position. N’étais-je pas son supérieur ? Mais malgré cela, j’appréciais d’avoir avec moi un compagnon efficace et particulièrement zélé. Lucius n’avait pas que des mauvais côtés : il pouvait être amusant quand il se déridait et même être carrément hilarant. Dans ces instants-là, il était le meilleur des amis. A priori du moins, parce que la réalité était bien éloignée. Lucius avait masqué bien des choses derrière un épais brouillard de mensonges. J’allais m’en rendre cruellement compte. Durant les jours qui suivirent, nous eûmes maintes fois l’occasion de nous battre avec l’arrière-garde des Helvètes. Mais il n’y eut aucune vraie bataille. Cela se déroulait toujours vers l’avant de la colonne, loin de ma personne. Je vivais davantage ces journées de marche comme une grande aventure, m’imaginant dans la peau de cet explorateur que je n’avais cessé d’être depuis mon enfance. Découvrant des paysages nouveaux, des contrées verdoyantes et vallonnées, j’étais au comble de la joie. Pas un jour ne se passait sans que je ne m’extasie sur la beauté du décor que je traversais. Goûtant à la fraicheur de la rosée du petit matin qui se déposait sur ma peau nue, je riais au son des différents oiseaux chantant dans les bois, ne pouvant m’empêcher de m’exclamer quand je voyais une cascade dévaler les pans rocheux d’une montagne pour s’en aller choir avec vigueur dans une rivière cent mètres plus bas. Je paraissais si enfantin, parce que tout m’étonnait et était matière à sourire. Vraiment, la Gaule était belle. Bien plus belle que tout ce que j’avais pu imaginer. Cette nature sauvage, ces montagnes aux pics acérés, cet air délicieusement parfumé d’odeurs de sapins étaient un ravissement pour mes sens et je n’avais de cesse de me féliciter d’avoir accepté l’enrôlement dans la légion. Ce n’est pas en choisissant une carrière dans les lettres ou les arts, comme je l’avais d’abord souhaité, que j’aurais pu voir tout cela. Sans compter l’expérience acquise dans l’armée. Oh bien sûr certaines choses ne me serviraient à rien plus tard, mais le simple fait d’avoir vu, par exemple, s’ériger un camp en l’espace de quelques heures, justifiait ma décision. Peu de monde pouvait se vanter d’une telle expérience à Rome, en tout cas, pas les prétentieux de mon quartier qui étaient censés être les futurs grands de demain. En effet, chaque soir, la légion construisait un camp d’étape pour y passer la nuit à l’abri. Alors que les hommes étaient encore en marche, le préfet du camp quittait la colonne sous la protection d’une escorte, accompagné d’officiers du génie et des terrassiers. Dès qu’ils trouvaient le terrain idéal, le géomètre, l’arpenteur et un spécialiste chargé de tracer le contour du camp bornaient quatre angles, ainsi que chacun des espaces intérieurs. Puis ils plantaient de petits drapeaux blancs pour délimiter l’espace réservé au général et rouges pour les légionnaires. Au besoin, les terrassiers aplanissaient ensuite le terrain. Lorsque l’armée arrivait sur les lieux, les soldats de 2e classe commençaient le travail, sous la garde des autres légionnaires. A l’aide de pelles et de pioches, ils creusaient un fossé et formaient un talus vers l’intérieur en rejetant la terre ainsi extraite. L’obstacle constitué atteignait une hauteur de 4 mètres. Puis ils dressaient une palissade de troncs taillés en pointes effilés pour compléter le dispositif. N’ayant pas le temps de bâtir des portes en bois pour fermer l’accès au camp, les soldats plaçaient des chevaux de frise38 pour barrer l’accès à l’ennemi. Pendant ce temps, à l’intérieur, les centurions mesuraient l’espace afin de délimiter la surface dont disposait chaque centurie, divisant le tout en quartiers par des voies qui se croisaient à angle droit. Le praetorium39 se trouvait toujours au centre, autour de la tente du général qui était la plus grande puisqu’elle devait accueillir les réunions de l’état-major. Les emblèmes de la légion, les enseignes, étaient mises en sécurité au centre du camp, plantées devant sa tente. Chaque quartier était attribué à une cohorte, le centurion occupant seul une tente. Les chambrées se réunissaient par groupe de 8 dans une tente de 20 m2. La hiérarchie était purement respectée dans l’ordre des tentes : du général au simple soldat. Les auxiliaires, les cavaliers et une partie des responsables des bagages de la légion restaient quant à eux à l’extérieur, répartis de façon à former un écran en cas d’attaque. Les tours de garde étaient assurés par des soldats désignés, toujours quatre par centurie, ce qui constituait une équipe de garde de 240 hommes par veille. Un légionnaire veillait ainsi 3 heures et la relève était annoncée par des musiciens d’astreinte. S’endormir pendant la garde était sévèrement réprimandé, puisque le malheureux se voyait lapidé par les siens. Des rondes s’assuraient que les sentinelles ne dormaient pas et des cavaliers patrouillaient autour du camp toute la nuit. Aux premières lueurs du jour, les légionnaires étaient réveillés au bruit des trompettes, devant immédiatement plier leurs tentes. Une deuxième sonnerie signifiait l’ordre de charger les bêtes de somme et les chariots. Ensuite les soldats devaient démonter le système défensif et combler les fossés avec la terre des talus. Plus rien ne devait subsister afin que l’ennemi ne puisse jamais se servir de l’emplacement. Tout ce qui ne pouvait être emmené était brûlé. A la troisième sonnerie, le général nous demandait si nous étions prêts à nous battre et dans une grande clameur, nous répondions « oui ». Enfin la colonne pouvait se remettre en marche. Jusqu’au soir.
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