Chapitre 2 :
Jules César
Juin 58 av. J.-C.
Antonius Falerius prend l’air sur la terrasse de sa domus. Une coupe de vin dans la main, il sourit, admirant la vaste étendue de bâtiments qui s’affiche devant ses yeux goguenards. Il a de quoi être fier de sa réussite. Et en ce jour, ses fils suivent ses pas. Il n’aura de cesse de bénir les dieux de lui avoir donné l’opportunité d’acquérir de si beaux bébés. Oui, l’Helvétie a décidément une saveur agréable pour lui. C’est là que tout a commencé et c’est là que tout va débuter pour ses ouailles.
⸺ Tu vois, mon cher Leonidas, Marcus et Gaius vont entrer dans l’histoire, dit-il à l’adresse d’un homme au physique agréable, bien bâti et qui a pour particularité de porter des cheveux longs tressés. Ils sont aux côtés du plus grand des conquérants. Après Alexandre le Grand, bien sûr. Jules César est celui qu’il fallait pour la République.
⸺ C’est certain, réplique l’inconnu d’une voix grave qui inspire le respect. Ce n’est pas innocent si je le sers. Je l’ai vu grandir et il n’a pas fini de gravir les échelons de la gloire.
⸺ Je le connais encore mieux que toi, reprend Antonius en se retournant, souriant toujours. N’oublie pas que nous avons été compagnons d’arme et que je suis l’un de ses meilleurs amis. C’est moi qui lui ai conseillé de jouer sur la peur engendrée par Brennus pour lancer sa campagne gauloise2. Nous savons pourtant tous deux que la raison réelle de cette guerre est toute autre : il s’agit pour notre nouveau consul d’asseoir son prestige et se forger une image de grand général.
Leonidas Zacharias ne peut s’empêcher de lever les yeux au ciel. Le vieux croit tout connaître, il est pourtant bien loin de la vérité. Le seul qui soit à même de parler de César est devant lui. Parce que Leonidas Zacharias n’a pas menti : il a bel et bien vu Caius Julius César grandir. Certes il n’était pas présent dans son foyer le jour de sa naissance, le 13 du mois Quinctilis 101 ou 100 avant Jésus-Christ3. Tout simplement parce que cet enfant n’avait encore aucune valeur particulière : sa famille était certes patricienne4, mais n’était que d'une importance mineure puisque ses descendants n'avaient exercé que quelques consulats5. De plus le jeune Caius avait grandi dans une maison du bas quartier de Subure, de mauvaise réputation. Cependant il avait reçu une très bonne éducation de son père, Caius Julius Caesar III et de sa mère Aurelia Cotta, également d'origine patricienne6. Pratiquant assidûment le latin, il excellait aussi dans les relations en société : César maîtrisait parfaitement l’art du savoir-vivre et était éloquent. Des professeurs particuliers lui apprirent à lire, à écrire et à compter. A douze ans, Caius étudia la littérature latine et grecque.
En 85 avant Jésus-Christ, son père, alors prêteur7, décéda subitement, un matin alors qu'il se chaussait. Caius n'était alors âgé que de quinze ans. Sa mère, incarnant parfaitement l'image de la matrone romaine qui se dévouait corps et âme pour ses enfants et en particulier pour le jeune Caius, refusa de se remarier et vécut avec ce dernier. A partir de seize ans, les études de Caius furent orientées afin qu'il puisse suivre la voie de son père dans la politique. Il apprit donc à s'exprimer en public et se consacra en particulier à l’étude de la rhétorique. Mais Caius reçut aussi une formation militaire : comme tout membre du patriciat, il apprit les techniques de combat, la tactique et la stratégie. Parfait athlète, il était aussi un cavalier émérite et un bon nageur.
En 86 avant Jésus-Christ, la famille Julii fut confrontée aux troubles politiques qui secouaient la République. Les nouveaux territoires conquis restaient instables et les inégalités entre les riches et les pauvres ne cessaient de se creuser. Deux tendances s'opposèrent alors : le parti populaire8 qui préconisait une distribution des terres aux classes plus pauvres et davantage de pouvoir aux provinciaux et le parti aristocratique9 qui, comme son nom l'indiquait, protégeait les privilèges des plus riches et plaçait le Sénat10 au centre de la République.
La famille Julii était liée à Marius11, chef du parti populaire, qui mourut cette année-là. Sylla, leader du parti aristocratique était alors seul maître à Rome. Cela allait durer jusqu'en 79 avant Jésus-Christ. Les combats de rue entre les deux factions étaient monnaie courante. Il s'agissait de la Première Guerre civile.
En 84 avant Jésus-Christ, Caius fut choisi pour remplir la fonction de Flamen Dialis12. Mais en 82 avant Jésus-Christ, les légions de Sylla remportaient une victoire importante aux portes de Rome et une véritable chasse à l'homme allait alors se dérouler contre le camp adverse. Si Caius entendait s'attirer les bonnes grâces des nouveaux maîtres de Rome, il devait se faire bien voir de ces derniers. Sylla exigea de lui qu’il divorce de son épouse, ce qui serait un signe très clair de renonciation au parti populaire. Il refusa et dut se cacher. De puissants protecteurs, dont son oncle Aurelius Cotta, parvinrent à persuader Sylla d'abandonner sa traque. Mais ce dernier avait toutefois bloqué sa nomination en tant que Flamen Dialis. Caius décida donc de quitter Rome et s’enrôla dans l'armée en rejoignant le préteur Marcus Minucius Thermus en Asie. Antonius Falerius, le père de Marcus et de Gaius était l'un de ses compagnons d'arme. Lors de la prise de Mytilène, César fut décoré de la couronne civique, la plus glorieuse des médailles pour avoir sauvé la vie d'un concitoyen qui se trouvait être Antonius Falerius. Ce dernier fut dès lors son plus fidèle défenseur et ami. Après avoir servi en Cilicie13, Caius fut démobilisé.
En 79 avant Jésus-Christ, il demeura encore quelques temps en Asie et perfectionna son grec. De retour à Rome, il débuta sa vie publique. Et il le fit de fort belle manière, en attaquant en justice le proconsul Gnaeus Cornelius Dolabella, l'accusant de concussion14. Mais malgré son éloquence et des témoins à charge nombreux, il ne parvint pas à faire condamner Dolabella qui fut acquitté. César tenta une seconde attaque, contre Gaius Antonius Hybrida pour diverses exactions. Hélas, une fois encore, l’accusé fut sauvé par l'intervention de tribuns de la plèbe15.
César poursuivit le cursus honorum16 traditionnel. Membre du parti populaire, il fut élu questeur en 69 avant Jésus-Christ17 et se rapprocha de Pompée qui dominait la vie politique de Rome depuis la mort de Sylla. Ce dernier était l'actuel consul. Développant activement ses relations, César dépensa énormément d'argent en réceptions et noua peu à peu un cercle d'amis important. Sachant se faire apprécier du peuple, il rétablit le pouvoir des tribuns de la plèbe et, en tant qu'organisateur des jeux, il mit sur pied de spectaculaires combats de gladiateurs pour les habitants de Rome. Parallèlement, il poursuivit son activité judiciaire en s'en prenant aux anciens partisans de Sylla : Lucius Liscius et Lucius Bellienus furent par exemple condamnés pour avoir été payés afin de ramener la tête des proscrits lors de la Première Guerre civile.
En 63 avant Jésus-Christ, César fut élu au titre de Pontifex Maximus18 grâce à une campagne financée par Crassus, considéré comme l'homme le plus riche de Rome, ancien fidèle de Sylla et surtout consul19. Mais malgré ces fonds, César dépensait sans compter et contractait de nombreuses dettes. Sa carrière politique se poursuivit néanmoins de fort belle manière avec la fonction de préteur urbain. C'est alors que survinrent ce que les historiographes nomment la Conjuration de Catilina20. César ne fit rien pour l'empêcher et fut même soupçonné de connivence : lors du vote au Sénat sur le sort des complices de Catilina, il s'opposa à ce qu'on les exécute immédiatement, proposant au contraire qu'ils soient emprisonnés. César fut dès lors considéré comme potentiellement dangereux et envoyé en Espagne, avec la fonction de propréteur21, ruiné qui plus est par les dépenses inconsidérées faites tout au long de sa carrière politique.
C'est à cette période de sa vie qu'il se forgea une image de grand stratège, menant une offensive contre les peuples ibères encore insoumis. Puis il revint à Rome, auréolé d’un tout nouveau statut de vainqueur qui lui permit de briguer le consulat. Mais les préparatifs de son triomphe furent quelque peu ternis par le fait de devoir stationner hors de la ville22 : afin de poser sa candidature dans les délais, il devait être présent à Rome. César déposa donc une demande de dérogation, demande qui ne sera jamais traitée à temps à cause de palabres infinies au Sénat. Il décida en conséquence d’annuler son triomphe afin de privilégier ce qui lui tenait le plus à cœur : le consulat. C’est à ce moment que Leonidas Zacharias se rapprocha de lui.
L’homme le plus en vue à Rome à cette époque était aussi celui qui allait devenir l’ami, puis l’ennemi le plus acharné, de Jules César : Pompée. Auréolé de sa victoire en Orient contre le roi Mithridate VI Eupator, il venait cependant de subir un camouflet : alors qu’il avait demandé au Sénat des terres pour ses troupes victorieuses, principe traditionnel après une campagne victorieuse, les politiciens lui avaient refusé cet avantage. César profita de la déception de Pompée pour le rapprocher de Crassus et former le premier triumvirat de la République. Au terme d’un accord secret ils se promirent de ne réaliser aucune action nuisible à l’un des trois. Cette alliance allait par la suite encore être renforcée quand César donna sa fille Julia en mariage à Pompée.
Une nouvelle fois Crassus finança la campagne de César et en 59 avant Jésus-Christ, il fut élu consul avec le conservateur Marcus Calpurnius Bibulus auquel il ne laissa qu’un semblant d’autorité. Dans un premier temps, Bibulus essaya de faire obstruction au pouvoir de César, mais il fut chassé du Forum lors de la promulgation d’une loi agraire. Désormais César gouvernait seul. Défendant les intérêts de Pompée et ceux des populares, il plaça le Sénat sous le contrôle de l’opinion publique en faisant publier le compte rendu des séances. Fin stratège, il épousa Calpurnia, fille de Calpurnius Pison qui avait été désigné consul pour l’année suivante, s’assurant ainsi une future protection politique. Il s’allia également à Clodius Pulcher en lui permettant de troquer son rang de patricien pour celui de plébéien et donc de pouvoir postuler à l’élection de tribun de la plèbe : par la suite Pulcher allait devenir l’un des plus ardents défenseurs de César alors que ce dernier guerroyait en Gaule.
Mais César voyait plus loin. Normalement le Sénat prolongeait le mandat d’un consul par le proconsulat d’une province pour une durée d’un an. L’homme en voulait davantage. Il contourna donc cette règle avec l’aide du tribun de la plèbe actuel, Publius Vatinius, et fit voter par le peuple un plébiscite qui lui confiait deux provinces pour une durée de cinq ans, à savoir la Gaule cisalpine et l’Illyrie. Sans oublier le commandement de trois légions. Pour sauver les apparences, le Sénat lui accorda en plus la Gaule transalpine et une quatrième légion, question de démontrer que César n’était pas le seul à distribuer les honneurs. Désirant retrouver une stabilité financière et avide de gloire, César décida alors d’achever la conquête des Gaules.
Il connaissait parfaitement la faiblesse des Gaulois : ils étaient divisés. Certains souhaitaient la liberté, d’autres étaient alliés de Rome. Il fallait en profiter. En 58 avant Jésus-Christ, César fut donc notamment chargé de la protection de la Gaule transalpine23. Pour ce faire, il avait sous ses ordres plus de cinquante mille légionnaires, dont les deux frères Falerius. Mais il lui manquait un bon prétexte pour attaquer des peuples pour l’instant pacifiques. Il allait lui être fourni par les Helvètes24 qui décidèrent en 58 avant Jésus-Christ de se lancer dans une migration soudaine en direction des régions occidentales de la Gaule. Soumis à une forte pression démographique résultant de la poussée des Suèves dans le sud-ouest de la Germanie, les Helvètes, accompagnés d’autres peuples25, brûlèrent leurs villes et villages pour ne rien laisser aux Germains et surtout n’avoir aucune raison de renoncer à leur projet. Les Santons avaient accepté de les héberger et projetaient même de les installer à l’embouchure de la Gironde. Ce trajet signifiait que les Helvètes allaient devoir traverser la Gaule transalpine et cela César ne pouvait l’accepter, d’autant que les Allobroges qui vivaient dans cette région seraient susceptibles de se révolter contre l’autorité de Rome face à une telle masse de personnes passant sur leurs terres. L’autre danger résidait dans les Germains susceptibles de s’emparer de l’ancien territoire des Helvètes, se rapprochant davantage de leurs ennemis romains.
⸺ C’est amusant de retrouver Divico26 à la tête des Helvètes, déclare Antonius avant de boire avec délice un peu de ce vin parfumé qu’il faisait spécialement venir des meilleurs vignobles de la République. Quelle coïncidence, n’est-ce pas ?
⸺ Ce sont les hasards de l’Histoire, voilà tout, répond son interlocuteur en haussant les épaules. Il n’était même pas celui que les Helvètes avaient choisi pour chef. C’était Orgétorix qui devait diriger leur entreprise et dénicher des alliés en Gaule. Mais il s’est tourné vers le Séquane Casticos et l’Eduen Dumnorix27. Et comme tous trois sont des êtres bouffis d’orgueil et d’ambitions, ils ont projeté de conquérir l’ensemble de la Gaule. Ils se sont toujours prétendus être les chefs des trois peuples les plus puissants. Mais Orgétorix a été découvert par les siens et il s’est suicidé dans sa prison. Les Helvètes se sont alors rabattus sur Divico.
⸺ Te connaissant, cela ne m’étonnerait qu’à moitié que tu sois responsable de cette révélation subite des plans de ces trois crapules, plaisante Antonius en lançant un regard complice à Zacharias.
⸺ Et pourquoi cela ? s’offusque-t-il. Il n’était même pas partisan de cette idée de migration.
⸺ Justement pour fournir une belle cible de choix à César. Un chef peu motivé a tendance à se montrer beaucoup moins bien préparé.
⸺ Bien au contraire, je n’avais aucun intérêt à donner une bête malade à un lion. Pour qu’il se transcende autant lui fournir une proie de choix, conclue Leonidas Zacharias sur un ton sec.
Partant le 28 mars, un impressionnant convoi d’hommes, de chariots, de bêtes s’était donc mis en route. Immédiatement informés de leur intentions, Jules César et Titus Labenius, son général, s’étaient précipités en Gaule transalpine depuis Rome et étaient parvenus à Genua28 début avril. La première action du proconsul avait été de faire détruire le pont de Genua sur le Rhône afin de rendre plus difficile la traversée du fleuve.
Pendant ce temps, en Gaule transalpine, des troupes étaient enrôlées, ainsi que des auxiliaires alliés. Trois légions d’Aquilée les rejoignirent29 et deux furent formées en Gaule cisalpine30. César ne pouvait compter pour le moment que sur une seule légion : la X. C’était bien peu face à 368'000 personnes en train de migrer31. Mais fort heureusement les Helvètes n’avaient aucune intention belliqueuse : ce qu’ils souhaitaient c’était pouvoir passer sans encombre à travers la Gaule transalpine. Envoyant donc des ambassadeurs à César, dont Divico, ces derniers demandèrent son approbation. Le proconsul essaya de gagner du temps : il leur rétorqua qu’il réservait sa réponse jusqu’au 13 avril, date à laquelle il espérait bien que les travaux visant à construire un mur haut de cinq mètres et long de vingt-huit kilomètres du Lac Léman au Jura seraient terminés. Son but : interdire le passage aux Helvètes qui se briseraient face à cet obstacle et les nombreuses garnisons massés dans des forts tout autour de la muraille.
Le 13 avril les ambassadeurs revinrent et César leur refusa l’accès. Les Helvètes tentèrent tout de même de passer par le pays Séquane qui constituait un long chemin difficile entre le Jura et le Rhône. Ils atteignirent le territoire Eduens, et aux dires de ces derniers, saccagèrent leurs terres. Appelé à l’aide par ces alliés de Rome, César se mit en marche avec cinq légions et harcela l’arrière-garde helvète durant de longs jours. Mais aucune vraie confrontation n’eut lieu. Puis, apprenant que les barbares traversaient l’Arar début juin, César chargea Labienus de prendre des hommes afin de les attaquer. A la tête des VIIe, VIIIe et IXe légions, il tomba donc par surprise sur l’arrière-garde helvète, constituée des Tigurins32. A noter que cela faisait plus de 20 jours qu’ils traversaient le fleuve, par la faute d’un convoi gigantesque de 15 à 20 kilomètres de long. Après ce combat qui décima une partie des armées de Divico, le proconsul fit construire un pont sur l’Arar afin de continuer sa poursuite. Par la suite, le chef Helvète essaya à nouveau de négocier avec Jules César : il accepta les terres que le proconsul leur cédait en échange de la paix. Mais quand César demanda des otages, ainsi que la réparation des dégâts causés aux Eduens, Divico lui rétorqua : « Les Helvètes ne donnent pas d’otages. Ils en font. ». Tout était dit.
⸺ Levons nos verres au succès de cette campagne et qu’elle soit prolifique pour mes fils, reprend Antonius Falerius. Je compte sur toi pour veiller sur eux comme tu l’as toujours fait. De mon côté je veillerai sur nos intérêts communs, ici, à Rome.
Leonidas Zacharias accepte de trinquer avec le vieux général, mais non sans se dire que celui-ci commence très sérieusement à l’agacer. Ils ont bien été alliés par le passé, ils ont même fomenté un plan odieux en Helvétie, mais il ne se sent plus lié à ce qu’il considère comme un moustique néfaste qui n’a de cesse de tourner autour de lui. Il se croit le chef. Il pense diriger la République en secret. Il n’est qu’un rouage inconscient d’un système beaucoup plus vaste tenu depuis la nuit des temps par le Conseil des loups. Et Leonidas Zacharias en est le maître.