Du même auteur-2

2196 Words
Ce fut sans doute le mot de trop, celui qui déclencha l’ouverture des portes de son inconscient qui jaillit en fontaines puis en cascades de rancœurs, de ressentiments, d’amertumes, de regrets et de désespoir. Oui, c’était trop… Saloperie de maison, saloperie de femme, d’enfants, de beaux-parents, de boulot, de vie… Lucas Valentin poussa un long hurlement, sauvage, canidéen, un hurlement de colère puis de désespoir qui s’acheva dans le vrombissement inhabituel de la Passat dont les pneus crissèrent brutalement sur le gravier de la cour. Cuit comme il est, il est capable de me l’esquinter ! lança méchamment Angéla, mais devant l’indifférence générale elle s’attaqua au chapon qu’Aïcha venait de servir et qui risquait de refroidir. Lucas Valentin n’aimait plus sa femme. Il avait vite compris qu’elle l’avait épousé pour sa situation. L’avait-il d’ailleurs aimée ? Un moment de solitude, une rencontre de hasard et le pas est vite franchi qui vous conduit aux regrets. Il s’était marié tard, à quarante et un ans, après une vie de célibataire toujours trop solitaire malgré des rencontres qui ne furent jamais qu’illusoires. Il avait cru, voulu croire qu’Angéla était différente. Elle avait dix ans de moins que lui et papillonnait comme une adolescente. Il s’était rendu compte de ce désamour lorsqu’un soir – il la revoit encore, crispée, énervée… – elle lui avait annoncé qu’elle était enceinte, que ce n’était pas possible, qu’elle ne supporterait pas un môme, qu’il allait un jour ou l’autre mettre la maison sens dessus dessous, salir, déranger… Je vais le faire passer… Si tu avortes, je me tire… J’aurais mieux fait de me tirer, se dit Lucas qui songea encore à la crise d’hystérie d’Angéla lorsqu’elle apprit qu’elle était enceinte de jumeaux. Deux, tu te rends compte, deux ! Les jumeaux sont rarement trois, lui avait-il rétorqué tout au bonheur d’être deux fois père. Et bien, tu t’en occuperas, toi qui es si malin ! Ce qu’il avait tenté de faire, mais les parents d’Angéla avaient vite pris la situation en mains et les jumeaux étaient rapidement devenus des meubles, propres, sages, polis, sans cris, sans rires, sans moments de folie, sans joie débordante. De petits meubles ou des robots que l’on rangeait le soir, très tôt, dans leur chambre. Comme les sacs à main Hermès et Vuitton dont Angéla faisait collection. Bonsoir papa, bonsoir maman. Bien sages, bien polis, petites choses droites, rigides, souriants à la demande… Sourires de composition, bien faux… Dans le jardin de la villa voisine pourtant de plus de cent mètres, on entendait jouer, rire et crier des enfants. C’est infernal ! lançait régulièrement Angéla. Ils ne savent pas les tenir ! Ce qui n’empêchait pas ces petits robots de grandir en exigences et récriminations, ponctuées de colères, qui étaient immédiatement exaucées par la famille en extase. C’est en trombe, à plus de cent kilomètre-heure, que Lucas Valentin traversa Ablis, Orsonville, Paray-Douaville où deux gendarmes tentèrent vainement de l’arrêter et Allainville avant de rejoindre l’A 10 où il roula à près de 200 km/heure. Lorsqu’il crut apercevoir loin derrière lui un gyrophare bleu, il était à la hauteur de la sortie de Saint-Amand-Montrond qu’il prit en forçant le péage, déclenchant une sirène et un flash qu’il entrevit dans le rétroviseur. Ce n’est que lorsqu’il se retrouva sur la route d’Urçais qu’il commença à ralentir. Un peu avant la ville, il tourna à droite pour Cérilly et très vite s’engagea sur la petite route de Vitray. Il était au cœur de la forêt de Tronçais, au milieu de chênes centenaires, dans cette immense cathédrale de verdure et un silence apaisant. Sa colère s’était calmée et il ressentit un profond besoin de dormir. Il s’engagea sur une centaine de mètres dans un chemin interdit à tout véhicule, se gara sur le bas-côté, avala un comprimé de Xanax que lui avait donné la semaine précédente son docteur pour atténuer le stress qui l’étouffait chaque jour un peu plus et s’endormit très vite, la vitre et la bouche ouvertes. Il était seize heures trente en ce mois de mai très printanier. Lorsque tomba la nuit, les merles et rossignols se mirent à chanter à plein bec et il n’entendit même pas un étrange oiseau au plumage noir et brillant qui sauta et tressauta sur le capot et le toit de sa voiture en poussant de curieuses vocalises avant de s’installer sur le dossier du siège arrière et de s’endormir, la tête sous l’aile. Lucas Valentin se réveilla vers une heure du matin, pris par une violente envie de pisser, sortit en titubant dans la nuit profonde, arrosa copieusement ses chaussures, jura et se rendormit très vite pour ne se réveiller qu’à l’aube en s’entendant interpeler par une voix rauque et métallique. — Je passe par Vitray, dit le camionneur, je peux vous déposer. Vitray ou ailleurs, répondit d’une voix lasse Lucas Valentin… Merci quand même… Ils roulaient depuis à peine cinq minutes que l’oiseau poussa un cri v*****t qui fit sursauter le chauffeur qui freina brusquement. Attention ! Couillon ! Attention ! Le camion fit une embardée, traversa la petite route et plongea dans le fossé rempli d’eau. Crétin d’oiseau ! lança le camionneur furibard. Connard ! lui rétorqua le volatile, ce qui déclencha un échange d’insultes qu’il serait délicat de rapporter ici. Lucas s’étonna de la richesse de vocabulaire ordurier de son nouveau compagnon et l’invita à déguerpir avant que le conflit ne s’envenime. Il abandonna donc le chauffeur gesticulant sur le bord de la chaussée et partit d’un bon pas, très vite rejoint par l’oiseau qui se posa sur son épaule, non sans lancer une dernière invective à laquelle ne répondirent que les hurlements désespérés ou vengeurs du camionneur. Tu as raison, on est mieux tout seul, dit Lucas à son compagnon. Faim, Kiki, faim ! Ah non, tu ne vas pas recommencer ! Je n’ai plus de pelle, je ne vais quand même pas gratter la terre avec mes mains ! Tu attendras Vitray… Je t’achèterai des graines. Non ! répondit l’oiseau sur un ton qui ne laissait pas place à la discussion. Bon, si tu n’aimes pas les graines, tu veux manger quoi ? Lézard… Ce n’est pas possible ! Ça ne se vend pas ! Une boite de vers de pêche ? Vers, Kiki, faim. Tu vois, finalement, on arrive à se comprendre ! Il marcha près de deux heures avant d’atteindre Vitray. Avant d’entrer dans le café-tabac où l’on vendait des articles de pêche, il s’aperçut qu’il n’avait plus de pochette, qu’elle avait brûlé avec ses papiers, carte bleue, carte d’identité. Il n’avait en poche qu’une soixantaine d’euros. Heureusement qu’il avait l’habitude d’oublier pièces et billets un peu partout, ce qui avait le don de mettre en fureur Angéla pour qui l’argent avait une telle valeur que l’abandon de quelques centimes dans une poche de pantalon relevait de la faute voire du crime impardonnable. Lucas se réjouit de cette richesse relative et de son nouvel état de vagabond. Il se paya un café-crème-croissant et acheta trois boites de vers. Le cafetier le regarda d’un air soupçonneux, subodorant un pêcheur clandestin, un braconnier citadin. Lorsqu’il vit son client ouvrir la première boite et donner un à un les asticots à son étrange oiseau, il fut rassuré. Et stupéfait d’entendre le volatile remercier son père nourricier. Alors, comme ça, il parle ! dit-il en s’attablant auprès de Lucas avec trois autres ivrognes matinaux tout heureux de cette étrange rencontre qui rompait avec la monotonie des habitudes quotidiennes. Qu’est qui dit coco ? lança, hilare, un des avinés matinal. L’oiseau le regarda longuement de ses petits yeux ronds et perçants, et fut pris d’une sorte de rire qui se traduisit par un Ah, Ah, Ah plusieurs fois répétés avant de lancer ce qui semblait son juron préféré : Connard ! Ce qui fit éclater de rire les deux compagnons de l’interpelant profondément choqué par cette injure proférée sur un ton de surcroît méprisant. S’il s’excuse pas, je le plume ! dit-il férocement à Lucas qui riait avec les autres. L’oiseau sauta alors sur la tête de son futur agresseur, lui enleva sa casquette et se mit à lui arracher des touffes de cheveux, ce qui fit hurler de rire la petite assistance et s’enfuir la victime qui promit de se venger. L’oiseau retourna se poser sur l’épaule de Lucas, une petite touffe de cheveux noirs dans le bec qu’il lâcha d’un air dégoûté avant de dire solennellement : Connard parti ! Un animal attire presque toujours la sympathie. Lucas fut prié de raconter son histoire, il raconta donc l’incendie accidentel de sa voiture, sa longue marche dans la fraîcheur matinale, son désarroi de n’avoir plus sur lui portefeuille et papiers d’identité. Le cafetier, ému, lui offrit un deuxième café-crème et plusieurs croissants, un des ivrognes lui donna son pull à carreaux et le deuxième lui fourra dans la main un billet de vingt euros en disant qu’il préférait aider un malheureux dans la détresse plutôt qu’un de ces vagabonds étrangers et basanés qui passaient trop souvent dans le bourg. Lucas s’apprêtait à partir après avoir remercié ses nouveaux compagnons quand deux gendarmes firent leur entrée dans le bistrot en compagnie du scalpé aviné qui désigna immédiatement son agresseur. Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ? Papiers ! Lucas expliqua son accident, la perte de tous ses documents identitaires, ajoutant qu’il s’appelait Lucas Dumont et qu’il habitait Bruxelles, qu’il partait rejoindre sa famille en vacances en Italie et qu’il était sorti de l’autoroute à Saint-Amand-Montrond pour trouver une petite auberge… Gros menteur ! lança l’oiseau d’une voix si rauque que les gendarmes ne comprirent pas vraiment le sens de ce propos. Lucas lança un regard noir à Kiki qui sembla brusquement tout penaud avant de reprendre de la plume de la bête. Pourvu qu’il ne les insulte pas ! pensa Lucas. Vous aviez quoi comme voiture ? demanda un des gendarmes brusquement soupçonneux. Une trois cent huit, répondit Lucas après un instant d’hésitation, ce qui rassura le pandore qui ajouta qu’ils étaient à la recherche d’une Passat noire et de son conducteur, signalée à plus de deux cents à l’heure sur l’autoroute et qui avait échappé à toutes les recherches et barrages. Sans doute un trafiquant, ajouta l’autre gendarme. On en arrête régulièrement… Ou un islamiste, hasarda le cafetier qui craignait une invasion m*******e. Alors c’est votre oiseau qui a agressé monsieur ? demanda un des gendarmes. Il va falloir nous suivre. On en profitera pour aller voir votre voiture… Je vous suis, messieurs, répondit en bégayant Lucas, pris de manique à l’idée de perdre cette liberté qu’il venait juste de découvrir. Permettez-moi seulement d’aller aux toilettes… C’est dans la cour au fond, à gauche, vous ne pouvez pas vous tromper, dit le cafetier. Tenez, je vous donne la clef… Dans la cour tournait le moteur d’une petite fourgonnette blanche, celle du livreur de bière, apparemment, que Lucas venait de croiser dans le couloir. En quelques minutes il se retrouva sur la route de Saint-Amand, Kiki agrippé à l’appui-tête, franchit la barrière de péage et prit l’autoroute qui le ramenait à Versailles. Sans papiers il ne pourrait aller loin. Sa carte d’identité avait brûlé. Ne lui restait que son passeport rangé dans le tiroir de son bureau. Il roulait aussi vite que l’autorisaient les panneaux comme le moteur de la fourgonnette qui vibrait de toutes ses tôles, surveillant dans le rétroviseur l’apparition bleue et clignotante d’un gyrophare ennemi lorsque son portable sonna. Pour la première fois depuis la veille. Il l’avait complètement oublié. C’était Angéla. Il ouvrit la vitre et le jeta. Il atteignit Versailles un peu avant midi. Les enfants étaient au collège mais il lui fallait attendre le départ d’Angéla qui retrouvait ses amies du bridge tous les après-midis au salon de thé qui leur servait de salle de jeux. Il avait garé la fourgonnette à quelques dizaines de mètres de sa propriété et pouvait surveiller le départ de sa bourrelle qui, à quinze heures précises, sortit au volant de sa mini-Cooper. Le portail automatique se referma lentement. Merde ! J’avais oublié ! lança Lucas qui fut obligé d’escalader le muret d’enceinte comme un vulgaire voleur. Il cachait heureusement une des clefs du garage sous un pot de géraniums, ce qui lui permit d’entrer chez lui sans effraction, mais l’alarme se mit à hurler dès qu’il atteignit l’étage. Il la désactiva rapidement, courut dans son bureau, retrouva son passeport et cinq cents euros qu’il avait mis dans une enveloppe pour payer l’escort girl qu’il avait retenue pour mercredi soir. Il récupéra également un chéquier et la carte bleue d’un compte secret qu’il avait ouvert, y plaçant régulièrement l’argent qui échappait à l’œil pourtant vigilant d’Angéla. Kiki s’accrochait désespérément à son épaule, en répétant inlassablement : Doucement, Lucas, doucement ! Le retour dans la villa familiale fit remonter toutes les rancœurs et les pires souvenirs. Tout était impeccablement disposé, rangé, propre, brillant, immaculé, comme dans les catalogues et expositions qu’adorait visiter Angéla. Fauteuils en cuir blanc, glaces qui renvoyaient l’image de la perfection, deux écrans géants, table en verre… Glacial… Pas de vie… Rien, pas un journal, un vulgaire papier oublié, une miette de pain… Rien d’humain… aucune présence… Pris de nausée, saisi de panique, puis de colère, il redescendit au garage, prit un bidon d’essence qu’il rangeait dans un placard, remonta, arrosa copieusement le canapé, le lit de la chambre d’Angéla, les quatre fauteuils, les bureaux de ses enfants, le salon, la salle à manger, les ordinateurs et les écrans… un arrosage méthodique, et jeta le bidon par la fenêtre qu’il venait d’ouvrir. Le tout s’enflamma magnifiquement. Pin-pon, pin-pon ! lança Kiki, visiblement effrayé par le feu. Allez, on se sauve, viens Kiki ! Il retrouva la fourgonnette. Les flammes étaient nettement visibles derrière la grande baie vitrée et semblaient dévorer joyeusement le salon. Le temps que les pompiers arrivent, il ne restera pas grand-chose, ricana Lucas. Ça leur apprendra ! Les salles de bain, les dizaines de robes d’Angéla, ses centaines de paires de chaussures, ses sacs à mille euros, les ordinateurs et consoles de ses enfants, le home cinéma, les quatre télévisions, les voitures, tout allait brûler, disparaître ! Le grand nettoyage ! Et aucun remboursement, incendie criminel ! Ce n’était pas dans les clauses de l’assurance ! Il ne l’avait jamais fait inscrire tant l’éventualité d’un incendie lui paraissait absurde dans ce monde aussi parfait. Cette idée le réjouit et il éclata d’un rire étrange que tenta de répéter l’oiseau visiblement surexcité. Il resta un long moment, hilare, à regarder s’enflammer sa villa et ne démarra que lorsqu’il vit ses voisins sortir et s’agiter comme des marionnettes. Il quittait Versailles lorsqu’il entendit les sirènes des pompiers. Ils sont rapides, se dit-il. Mais c’est trop tard ! Et il partit d’un grand éclat de rire que reprit Kiki en ajoutant : Pin-pon, pin-pon ! Kiki content !
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