Chapitre 5

981 Words
Chapitre 51978 Fide, Gotland, dimanche 31 décembre Jacob tapota gentiment la croupe de Maja, sa vache préférée. Elle était presque entièrement noire, avec quelques taches blanches sur les pattes. Il y avait bientôt dix ans qu’elle était née, ici, à la ferme. Un peu plus tôt, il avait apporté du foin aux moutons qui passaient l’hiver à l’extérieur. Puis, il avait donné à manger aux poules et aux deux cochons. Il s’assit sur son botte-cul et nettoya les trayons de Maja, tout en lui parlant. Pendant qu’il trayait, à la main, il songea à la dernière rencontre du clan. L’idée de participer à ce groupe qui voulait faire revivre une foi ancestrale en célébrant les dieux de la cité d’Asgard l’avait d’abord vivement intéressé. Durant les longues nuits d’hiver, il lisait, beaucoup. Jacob était féru d’histoire. Il s’était passionné pour celle de Gotland, son île, marquée par la culture des Vikings et la croyance en des divinités païennes. Il trouvait la religion chrétienne ennuyeuse, sans dimension mystique, et il acceptait mal son passé sombre, en particulier l’assimilation forcée de nombreux peuples. Les Scandinaves n’y avaient pas échappé. Certes, se disait Jacob, les Vikings avaient sillonné le monde pour piller des villages et ramener des esclaves, mais eux, au moins, n’étaient pas hypocrites comme les chrétiens qui se prévalaient d’une mission transcendantale. Et naturellement, c’était les moines qui avaient largement colporté l’image négative des Vikings, alors qu’ils étaient surtout des commerçants et d’excellents navigateurs. À force de ressasser la question, Jacob avait même fini par se convaincre que l’Église avait été un cancer pour son pays : les Suédois s’étaient d’abord montrés ouverts à d’autres divinités, à d’autres croyances, mais tout avait dégénéré. Et la guerre civile s’était déclenchée le jour où certains grands chefs de clans s’étaient convertis au christianisme, y voyant une occasion de consolider leur pouvoir. Les coutumes ancestrales avaient été annihilées, les divinités païennes décrétées forces du Mal. Ceux qui refusaient le Dieu unique étaient bannis ou brutalisés. Des mains furent coupées, des yeux arrachés. Certains furent pendus, d’autres décapités. L’opposition s’organisa : on brûla des églises, on tua des prêtres… Jacob connaissait tout cela par cœur. « Hier byrias lagh guta oc segia so at fyrstum Pitta ir fyrst upp haf i lagum orum pet wir sculum naicca haipnu oc iatta crisnu. Oc troa allir aann gup alzvaldanda », récita Jacob à haute voix. Il s’agissait des premières lignes de la loi de Gotland promulguée au début du XIIIe siècle : « Nous devons dire non au paganisme, dire oui au christianisme et croire au Dieu tout-puissant. » Cette loi interdisait tout « sacrifice avec nourriture et boisson » en référence aux rites païens. Quelle hypocrisie ! jura Jacob. Et Jésus sur la croix, n’était-ce pas un sacrifice humain ? Et le repas du Christ où les fidèles consomment son corps et son sang ? Quand Linda leur avait parlé des Enfants de Freyja, Jacob n’avait pas hésité. Le temps de réhabiliter les dieux de jadis était venu. Lors des deux premières cérémonies, ils avaient apporté de simples offrandes votives, des aliments, des vêtements, des ustensiles domestiques, de l’artisanat ou des bijoux en échange de bonnes récoltes, d’une santé solide ou d’une fécondité retrouvée. Sacrifier un animal n’avait jamais fait partie du projet initial au moment de la création du clan. Jacob éprouvait un sentiment équivoque. Une brume pernicieuse semblait s’insinuer et risquait de corrompre la probité du clan. Jacob alla prendre une douche et s’habilla pour la soirée. Sa femme Vilhelmina et sa mère Inga avaient passé tout l’après-midi à préparer le repas de fête. Avant de se mettre à table, ils s’installèrent devant la télévision pour regarder le sketch La comtesse et le serviteur, comme chaque année lors du Réveillon. Same procedure as last year… tout comme Miss Sophie qui invite chaque année ses amis pour célébrer son anniversaire. Cette fois, elle fête ses nonante ans, mais les convives ne viendront pas, car ils sont tous morts. C’est donc James, le domestique, qui trinque avec la comtesse en prenant tour à tour la place de l’amiral von Schneider, de Mister Winterbottom ou encore de Sir Toby. Plus la soirée avance, plus James est ivre. En allant remplir la carafe de vin, il marche sur la peau de tigre, trébuche sur la tête et lance « I’ll kill that cat ». Tout le monde avait ri de bon cœur, comme chaque année. Le repas fut servi dans la salle de séjour, celle qu’ils n’utilisaient que lors d’anniversaires ou de fêtes. La table avait été dressée pour l’occasion : une nappe blanche, des bougeoirs en étain, le service en argent et la porcelaine aux motifs floraux des grands-parents de Jacob. L’automne dernier, Jacob et Claes, son père, avaient fait boucherie, gardé un quart de la bête pour eux et vendu le reste. Inga avait préparé un rôti avec une sauce brune, des carottes et des pommes de terre du jardin. Pour le dessert, Vilhelmina avait concocté une soupe de cynorhodon qu’elle avait servie avec de la glace vanille. À la fin du dîner, Vilhelmina alla s’installer à l’étage avec les enfants pour leur lire un conte. Avant la fin de l’histoire, ils lui demandèrent de chanter ensemble la chanson Ba, Ba, vita lamm*. Vilhelmina les envoya ensuite au lit, passa embrasser chaque enfant dans sa chambre, puis redescendit rejoindre les autres. À l’évocation du mouton blanc de la chanson, Vilhelmina n’avait pu s’empêcher de penser à la dernière cérémonie. Elle avait été sidérée. Elle avait tendu sa corne. Le Goði Berling y avait versé du sang. Tous les autres en avaient bu. Les fois précédentes, c’était du Gotlandsdricka, une sorte de bière locale. Ce soir-là, elle avait respiré profondément avant de prendre une gorgée. Puis le Goði Alfrigg lui avait présenté le plat de viande qui exhalait le charbon brûlé. Le morceau était trop gros pour l’avaler d’un coup. Elle avait dû le mâcher longtemps. Un arrière-goût de sang avait persisté dans sa bouche, elle avait senti monter la nausée. En fin de soirée, Jacob et Vilhelmina se retrouvèrent seuls. Jacob avait allumé un feu dans la cheminée de la salle de séjour, ouvert une bouteille de vin mousseux et aux douze coups de minuit, ils trinquèrent. Jacob regarda son épouse avec tendresse. Elle était éblouissante et lui avait offert deux enfants adorables. *. Bêh, bêh mouton blanc.
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