Chapitre 4

879 Words
Chapitre 42016 Gryon, samedi 25 juin Andreas se regarda dans le miroir. Ce que sa sœur lui avait dévoilé quelques mois auparavant soulevait de nombreuses questions. Il lui restait encore à trouver la pièce manquante de son passé qui lui permettrait de reconstituer le puzzle entier de son existence. Il descendit à la cuisine où l’attendaient Minus et Lillan. Avant de se servir un café, il prépara les bols de croquettes pour le saint-bernard et la petite chatte noire aux pattes blanches. C’était un peu David contre Goliath, mais les deux adversaires de taille et de force inégales s’adoraient. En les observant avaler leur pitance avec une voracité comparable, Andreas se dit que rien n’était plus erroné que l’expression s’entendre comme chien et chat. Il aimait les regarder jouer ensemble et se chicaner. Minus possédait l’avantage de la carrure et du poids. Toutefois, la vivacité et l’agilité de Lillan lui permettaient souvent de prendre le dessus. Assis sur un des tabourets de bar à la table de la cuisine avec sa tasse au motif d’élan dans laquelle il avait mis deux cuillères de café en poudre, diluées dans deux tiers d’eau chaude et un de lait, Andreas contemplait par la fenêtre la silhouette imposante du frêne, symbole de l’immortalité dans les traditions scandinaves. Il repensa à Mikaël en train de courir et de jouer avec Minus et esquissa un sourire. Andreas était plongé dans une phase complètement introspective. Ses souvenirs affleuraient, se bousculaient. Un mélange de bonheur et de mélancolie surgissait par instants à la surface, au cœur de ses cauchemars. Sa mémoire bégayait. En bon flic, il avait appris à pénétrer l’esprit des criminels, à cerner leur personnalité, à comprendre leur mode opératoire. Entrer dans sa propre tête, c’était une tout autre histoire. Andreas s’était toujours demandé comment et pourquoi un être humain franchissait la fameuse ligne invisible qui l’amenait à tuer. À la question de savoir si, potentiellement, tout le monde était capable de commettre l’irréparable, sa réponse était : oui. Bien sûr, on ne pouvait comparer un tueur en série qui préparait et exécutait des crimes sordides et un individu qui, dans une circonstance particulière, sous le coup d’une émotion non contrôlée, ôtait la vie de quelqu’un. Les tribunaux distinguaient l’assassinat du meurtre. Le chef d’inculpation restait cependant le même : homicide volontaire avec intention de donner la mort. Le premier tue avec préméditation, le second de manière impulsive. Tous deux avec la conscience de leur acte. Andreas était devenu un meurtrier. Il allait devoir vivre avec cela jusqu’à la fin de ses jours. L’homme à qui il avait ôté la vie trois ans auparavant, Andreas aurait pu se contenter de l’arrêter. Sur le moment, son cerveau reptilien avait pris le dessus sur celui de l’inspecteur de police. Il ne regrettait pas son geste et était prêt à assumer son acte, du moins dans le secret de sa conscience, mais il n’était pas disposé à aller en prison et surtout pas à perdre son job. Son travail était toute sa vie. S’il n’avait plus la possibilité de traquer des criminels, il était certain de sombrer dans la dépression. Pour garder son poste, il avait dû mentir. À ses collègues, à ses chefs, au procureur. Le procureur avait ouvert une instruction, la procédure habituelle lorsque quelqu’un trouve la mort au cours d’une intervention de police. Le commandant avait ajourné l’enquête administrative en attendant les résultats de l’instruction pénale. La situation d’Andreas s’était révélée délicate. Sur le papier, il avait eu toutes les raisons du monde de vouloir éliminer celui qui avait tiré sur son compagnon. Et le fait qu’il se soit rendu dans le chalet seul et sans autorisation pour appréhender le suspect renforçait indéniablement les soupçons dans l’esprit de ses supérieurs, en raison de la tournure toute personnelle que prenait l’affaire. Dans l’attente des conclusions du procureur, Andreas s’était vu infliger une suspension. Au cours de l’enquête, Andreas avait enchaîné les infractions. Il avait fait son mea culpa, raconté avoir agi dans l’urgence, pour tenter d’arrêter le coupable avant qu’il ne disparaisse pour de bon. Il avait apporté une explication pour tout, ou presque. Une question demeurait cependant : comment avait-il su que le meurtrier se cachait dans ce chalet ? Le procureur suspectait Andreas de s’être introduit par effraction dans l’agence immobilière pour y trouver les renseignements qui lui manquaient. S’il avait réussi à le prouver, Andreas aurait été inculpé et radié de la police. Son collègue Christophe lui avait sauvé la mise, en affirmant avoir découvert le lien entre la maison et le tueur à gages et avoir fourni l’information à Andreas. Christophe avait pris de gros risques, mais il appréciait son chef et n’avait aucune envie d’en changer. Sans doute estimait-il aussi secrètement que l’assassin n’avait eu que ce qu’il méritait. Tout était ensuite rentré progressivement dans l’ordre. Après plusieurs semaines d’instruction, le procureur qui, convaincu de la culpabilité d’Andreas, avait tenté de démontrer l’homicide, avait finalement dû se résigner à retenir la légitime défense, faute de preuves. Le lien entre Andreas et l’intrusion dans l’agence immobilière n’avait pu être établi. L’enquête resta dans le tiroir des affaires non résolues. Demeurait la faute grave de s’être confronté au criminel seul et sans autorisation du procureur. Le commandant avait infligé un blâme à Andreas et une suspension de trois mois sans solde. Il n’était pas dupe. Il l’avait même dit ouvertement à Andreas. Il était certain qu’on lui cachait une partie de la vérité, notamment sur la manière dont le fugitif avait été repéré. Mais le commandant préférait encore faire semblant de croire au mensonge d’Andreas et Christophe, plutôt que d’assister à un lynchage médiatique et de gérer un scandale au sein de ses équipes.
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