Chapitre 7

2156 Words
Chapitre 71979 Sundre, Gotland, dimanche 7 janvier Vera Jakobsson ouvrit la porte de la chambre sans frapper. — C’est l’heure de te réveiller ! Le petit-déjeuner est prêt. La voix nasillarde de sa mère la hérissa. Svea était déjà éveillée. Elle aimait paresser dans son lit et divaguer aux confins du rêve et de la conscience, avant de devoir se lever pour affronter la réalité. Ces dernières semaines, elle ressentait une fatigue inhabituelle, la lassitude et le découragement la gagnaient. Depuis qu’elle était revenue à Gotland, Svea éprouvait par moments le sentiment que ses parents lui étaient devenus étrangers. Ils étaient bien là, tangibles, mais lui semblaient être simplement des objets animés qu’elle n’arrivait plus à appréhender. Et d’ailleurs, elle percevait leur présence comme une intrusion dans sa sphère privée. Sa mère l’agaçait. Elle ne pouvait pas s’empêcher de la traiter comme une petite fille. Retourner chez ses parents à l’âge de vingt-sept ans n’était pas un choix volontaire. Elle avait échoué dans la capitale et revenait sur l’île, sans diplôme, sans emploi. Quitter ce trou perdu pour aller vivre dans la métropole était le rêve de beaucoup de jeunes de Gotland. À Stockholm, elle avait galéré trois ans avant de pouvoir s’inscrire à l’université. Partie avec très peu d’économies, Svea avait enchaîné les petits boulots, à gauche à droite, pour payer le loyer de son studio. Prendre un crédit était exclu. Chaque mois, elle mettait de côté la somme qui lui restait pour ses études. Elle ne s’autorisait presque aucun loisir pour ne pas dépenser d’argent. Lors de son temps libre, elle chantait et jouait du piano. Elle avait, par chance, pu intégrer une chorale et le pasteur lui avait permis de venir utiliser à sa guise le demi-queue de la salle paroissiale. À côté de ça, elle lisait énormément. Elle avait dévoré tous les ouvrages qu’elle avait trouvés sur la période viking. En août 1976, elle avait pu commencer des études d’histoire des religions. Le premier jour de cours, elle avait pris la parole pour poser une question. Le professeur avait fait glousser la salle en raillant son accent gotlandais. Pourtant, elle regardait la télévision, elle écoutait P1, la radio nationale, mais elle ne s’était jamais rendu compte qu’elle s’exprimait dans un dialecte si différent du suédois, un patois de péquenots pour les gens de la ville. Ses parents lui avaient appris le gutniska, l’idiome de Gotland, incompréhensible pour les Fastlänningar, les Suédois du continent. Le gutniska ne connaissait pas de règles grammaticales précises ni de système d’écriture uniforme. L’école publique n’enseignait que le suédois, mais à la maison, ils parlaient cette langue chantante, mélodique, parsemée de mots archaïques d’origine germanique. Avec un peu de persévérance, et malgré les préjugés dont elle avait été victime, Svea s’était rapidement fait des amis. Après quelques mois, elle avait rencontré un homme, David, charmé, à l’en croire, par ce dialecte et par le franc-parler des insulaires gotlandais. Svea et David avaient le même âge. Ils avaient commencé leurs études plus tard que la moyenne, ce qui expliquait peut-être leur complicité. Elle se sentait plus à l’aise avec lui, elle se croyait amoureuse. Il avait des yeux verts qui la troublaient. Il y eut quelques baisers avant que David ne fasse son coming out. Mais ils étaient restés proches, ils se voyaient régulièrement et avaient tissé une forte amitié. En juin, Svea avait réussi ses examens, elle était revenue à Gotland pour les vacances d’été. Pendant ces quelques semaines, Svea était restée cloîtrée. Elle avait aidé ses parents aux champs, au jardin, à la cuisine. Suite à un bête accident domestique, elle n’avait pas voulu se montrer à ses amis avec son bandage sur le visage, de peur qu’on ne s’apitoie sur son sort. La seule personne qu’elle avait rencontrée à plusieurs reprises était Bengt, son ami d’enfance. Il venait la rejoindre au sommet du phare où elle avait passé le plus clair de son temps pendant sa convalescence, à regarder l’horizon et songer à leur projet commun. Bengt lui avait confié son idée de créer un clan viking, de faire revivre le paganisme nordique sur l’île. Elle avait adhéré avec enthousiasme. Dans le plus grand secret, ils avaient commencé à esquisser les grandes lignes du projet. De retour à Stockholm pour sa deuxième année, elle avait eu l’impression que ses camarades s’éloignaient d’elle. Ou bien était-ce l’inverse ? Au beau milieu de certaines soirées, elle s’imaginait être en dehors de son corps à observer les gens s’agiter autour d’elle. Ils riaient, mais elle ne comprenait pas pourquoi. Elle n’arrivait plus à entrer en contact avec eux. Elle était là, absente. Elle se figurait être un robot dépourvu de capteurs émotionnels. Plus le temps s’écoulait, plus elle avait le sentiment d’être en décalage avec les autres, et avec elle-même. Bengt était venu lui rendre une brève visite à l’occasion du Midsommarafton, la fête la plus attendue en Suède, celle de la Saint-Jean. C’était un jour férié et la boutique de Bengt était fermée. Johanna, sa petite amie, était restée à Gotland avec sa famille. Bengt était arrivé la veille au soir, il avait décidé de passer deux jours à Stockholm. Svea avait prévu de revenir bientôt sur l’île. Le semestre était terminé, mais elle avait voulu rester pour étudier encore un peu à la bibliothèque. La journée du vendredi, ils avaient flâné à Gamla Stan, la vieille ville de Stockholm. Ils avaient longuement discuté de leur projet de clan. Bengt avait pris de l’avance en réalisant les pendentifs dont ils avaient parlé. Il lui en montra un exemplaire. Svea fut conquise par la finesse du travail d’orfèvre et la beauté de la cordiérite, cette fameuse pierre grâce à laquelle les Vikings pouvaient connaître la position du soleil malgré les nuages et s’orienter sur les mers. En fin de journée, Svea et Bengt avaient accompagné David à une soirée d’étudiants. La fête avait eu lieu sur l’une des îles de l’archipel de Stockholm, chez un fils à papa. En y réfléchissant, elle s’était demandé si le fait de ne pas boire d’alcool ne l’avait pas peu à peu mise à l’écart. La présence rassurante de ses amis l’avait sans doute aussi désinhibée. Sa tentative de ressembler aux autres et de s’intégrer en ingurgitant d’énormes quantités de spiritueux s’était soldée par une cuisante déconvenue. Elle avait vomi et s’était effondrée au milieu du salon. Le lendemain matin, Svea s’était réveillée dans un lit qu’elle ne connaissait pas. Elle avait senti le vent frais caresser sa peau. La fenêtre était ouverte. Ensuite, elle avait compris. Elle était nue. Elle n’avait aucun souvenir de la soirée, mais elle ressentait une douleur persistante entre ses cuisses. Les draps blancs étaient maculés de sang. Lorsqu’elle était finalement descendue au salon, un triste spectacle l’attendait. Des cadavres de bouteilles et des verres brisés traînaient un peu partout. Sur la table, des cendriers débordaient. Des paquets de chips éventrés et des cacahuètes écrasées jonchaient la moquette. David, Bengt et d’autres jeunes gens gisaient encore sur le canapé. Elle souffrait d’un mal de crâne lancinant et avait de la peine à tenir sur ses jambes. Svea était allée à la cuisine pour boire un verre d’eau. Les effluves dégagées par les restes de nourriture lui donnèrent la nausée. Elle vomit dans l’évier tant elle était écœurée. Ensemble, ils avaient repris le bateau pour retourner à Stockholm. Personne n’avait envie de parler. Pendant la traversée, David était allé régurgiter le contenu de son estomac sur le pont, tandis que Bengt ronflait sur une banquette. Svea n’avait pas pu se débarrasser de ce profond dégoût face à son propre corps. Elle n’avait qu’une envie, rentrer se doucher durant des heures, se purifier de cette souillure. Après cet épisode, Svea avait commencé à avoir honte et peur du regard d’autrui. Se retrouver au milieu des autres devenait un calvaire. Elle s’isolait à la bibliothèque sans entrer en contact avec qui que ce soit. Il ne restait que quelques jours à tenir avant de rentrer. Même travailler en silence au milieu des autres étudiants était un supplice. Une anxiété croissante la dévorait. Un jour, elle avait été prise d’une crise d’angoisse qui avait sonné le glas de sa vie à Stockholm. Elle s’était mise à transpirer, ses mains étaient devenues moites. Elle avait le sentiment que tout le monde la scrutait. Les personnes qui l’entouraient prenaient la forme de trolls, ces créatures de l’ombre et de la nuit aux cheveux hirsutes, au nez exagérément long, aux membres noueux, aux yeux exorbités et au regard maléfique. Elle avait senti une chaleur l’envahir, son cœur battait comme s’il allait exploser. Elle avait alors ramassé ses livres, s’était levée et avait quitté la salle. Le lendemain, elle s’était cloîtrée chez elle, avait bouclé ses bagages et était retournée à Gotland sans prévenir qui que ce soit. Pas même David. Les Enfants de Freyja avaient commencé à se réunir en septembre 1978. Svea se sentait dans son élément. Le 20 septembre, ils avaient célébré le Hostblot, la cérémonie qui se tenait lors de l’équinoxe d’automne. Ils avaient adressé leurs adieux à Sol, la déesse qui conduit les chevaux Arvak et Alsvid, qui tirent le chariot du soleil. Ils avaient accueilli Skadi la géante, la déesse de la chasse et de l’hiver. Au début du mois de novembre, ils s’étaient rencontrés pour l’Alfablót, le sacrifice aux Alfes, aux âmes des ancêtres défunts. Ils avaient dressé et allumé des bûchers, la lumière au cœur de la nuit, pour permettre aux morts de leur rendre visite. La célébration du solstice d’hiver dépassa ses attentes. Les rituels et les chants avaient pris encore plus d’ampleur. C’était aussi la première fois qu’ils sacrifiaient un animal. Faire revivre ces pratiques était pour Svea un retour aux sources nécessaire. Elle avait grandi dans un environnement fortement marqué par le christianisme, mais trouvait que l’Église n’était pas liée au monde. Elle aimait la nature. Avec les croyances aux dieux, elle revivait le panthéisme des origines, en toute chose résidait une âme. Lorsque le ciel tonnait, Thor était de sortie avec son char et, à l’aide de son marteau, produisait des éclairs pour protéger l’humanité des monstres maléfiques. S’il pleuvait, on le devait à Frey. Il aidait les paysans à faire croître leurs semences. Les dieux faisaient pleinement partie de la création. Ils n’étaient pas immortels et terrifiants, on ne se soumettait pas à eux. Ils étaient presque des amis auxquels on faisait appel pour bénéficier d’une aide, obtenir une faveur. Au cours de ses études, Svea avait beaucoup lu deux manuscrits islandais du XIIIe siècle, l’Edda de Snorri et le Codex Regius. Le premier était un manuel d’initiation au paganisme nordique, le deuxième une compilation de poèmes épiques. Ces récits avaient exalté son imagination. Ils l’emmenaient bien au-delà des frontières d’un délire délicieusement mystique. De retour à Gotland, Svea avait senti ses angoisses s’amenuiser, elle avait repris le cours docile de la vie de l’île. Mais quelque chose s’était profondément transformé en elle. Elle était devenue solitaire, sa relation aux autres s’était compliquée, surtout lorsque plusieurs personnes étaient réunies. Elle trouvait finalement plus simple de s’entretenir avec des dieux qu’avec des hommes. Au début, elle avait appréhendé l’idée de se confronter à autrui, lors des fêtes sacrificielles et des rencontres du clan, mais comme chacun portait un casque muni d’une visière et d’un camail qui recouvrait le visage, elle n’avait eu à affronter que le regard anonyme et dissimulé de ses semblables. Elle connaissait leur identité, mais masques et costumes créaient une distance. Et personne, à part les trois autres cofondateurs, ne savait qui elle était. C’était elle qui avait imposé au tout début cette exigence d’anonymat qui la rassurait. Svea revivait en songe la dernière célébration lorsqu’elle entendit sa mère s’égosiller au rez-de-chaussée. Elle se décida à se lever, s’habiller et descendre à la cuisine pour prendre le petit-déjeuner. Svea se servit un café, puis prépara un grand bol de filmjölk, un lait fermenté et caillé auquel elle ajouta diverses graines et de la confiture. Elle découpa ensuite plusieurs tranches de Gotlandslimpa, un pain de seigle traditionnel à la mélasse. Sur l’une d’elles, elle étala du Messmor, une pâte à tartiner brunâtre élaborée à partir de petit-lait, et sur une autre de la mousse de foie de volaille. — Tu as vu ce que tu manges ? C’est pas étonnant que tu t’empâtes ! — Tu trouves que j’ai grossi ? — Oui, tu ne t’en rends pas compte ? — J’ai bon appétit, c’est tout. — Depuis que tu es de retour, tu broies du noir à longueur de journée. Moi, je pense que c’est ta dépression qui te fait te goinfrer comme ça ! La porte s’ouvrit. Ragnar, le père de Svea, qui revenait de l’étable, s’assit à la table en face de sa fille. Il se sentait démoralisé depuis quelques mois. En plus de la ferme, son activité principale, il avait été l’un des gardiens du phare de Hoburgen qui se relayaient toutes les quatre heures. Il adorait s’y rendre en fin de journée, tout seul, pour l’allumer et scruter l’horizon aux jumelles. Mais le phare venait d’être automatisé. Avant lui, son père et son grand-père avaient occupé ce poste avec fierté. Maintenant, c’était terminé. — Sers-moi un café ! — Pourquoi tu transpires comme ça ? lui demanda Vera. Tu es tout pâle ! Ragnar fut soudain pris de vertige et éprouva une sensation d’oppression dans la poitrine. Il avait le sentiment que sa cage thoracique rétrécissait et comprimait tous ses organes. Il commença à suffoquer. Il tenta de se lever et s’affala lourdement sur le sol de la cuisine. Vera se laissa tomber à genoux. — Ragnar, tu m’entends ? Elle posa sa main sur son ventre, mais il ne se soulevait pas. — Il ne respire plus, Svea ! Sa fille, toujours assise à table, ne réagissait pas. — Svea, mais fais quelque chose, Bon Dieu. Appelle l’ambulance ! Svea, impassible, mâchait sa tartine. Elle regardait sans la voir sa mère effondrée devant le corps inanimé de son père.
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