Chapitre 8

1622 Words
Chapitre 82016 Gryon, samedi 25 juin Après avoir fait un crochet à la boulangerie de Barboleuse pour acheter du pain et des croissants à la fin de sa promenade, Andreas, de retour chez lui, essuya soigneusement les pattes de Minus avant de le laisser entrer. Son poil était encore trempé par la pluie. — Minus, va te coucher dans le panier. Minus alla docilement se vautrer dans sa corbeille à côté du canapé. Andreas commença à préparer le petit-déjeuner. Son esprit le ramenait sans arrêt vers le passé, le sien, celui qu’il allait devoir affronter, mais aussi et surtout sur les événements récents qui avaient profondément changé son présent. Comme souvent, il revoyait le film de l’hôpital. C’est tout de suite après l’altercation avec ses beaux-parents. Il est assis dans un des sièges inconfortables de la salle d’attente de l’hôpital. Mikaël est sur la table d’opération depuis bientôt trois heures. Karine, sa collègue, est là pour le soutenir. En silence. Une des infirmières s’approche, lui tend une feuille. Luca a parlé au médecin de famille, qui lui a faxé les directives anticipées, juste avant l’opération. Mikaël avait bien signé les papiers, il avait simplement oublié de le dire à Andreas, qu’il a désigné comme son représentant thérapeutique. Maintenant, les choses sont claires. Une porte s’ouvre. C’est Luca qui sort de la salle d’opération. Il a l’air épuisé. Il s’approche de lui. Andreas le regarde. Il essaie de détecter dans ses yeux le message que le chirurgien va lui annoncer. — Andreas… Andreas émergea de ses pensées. Il se retourna brusquement. — Ça va ? Je t’ai fait peur ? — Je ne t’ai pas entendu arriver. Andreas observa Mikaël, son compagnon. La cicatrice sur le côté gauche de son crâne lui évoquerait à tout jamais un des pires moments de sa vie, celui où il avait cru le perdre. Il s’approcha de lui et l’embrassa tendrement. — Tu as bien dormi ? — Oui, ça va, mais j’ai un peu mal à la tête, répondit Mikaël sur un rythme saccadé. — Le p’tit déj est presque prêt. — J’arrive. Je vais avaler mes comprimés. — Prends ton temps. Je dois préparer ton jus d’orange. Quand Luca lui avait appris que Mikaël était vivant, Andreas lui était tombé dans les bras, en pleurs. Mikaël était maintenu dans un coma artificiel. Luca ne voulait pas lui donner de faux espoirs, il n’était pas encore tiré d’affaire. Mais c’était une première victoire. Par la suite, il avait été transféré aux soins intensifs du CHUV à Lausanne. Dès ce moment-là, Andreas avait décidé de ne plus quitter l’hôpital, sauf pour dormir quelques heures chez ses parents à Cheseaux. Il voulait être là pour lui, avec lui, jusqu’à son réveil. On lui avait expliqué que sortir du coma, c’était comme être emporté par une avalanche. Tous les repères étaient chamboulés. La rééducation serait longue et se traduirait dans le meilleur des cas par une amélioration progressive des performances sur le plan locomoteur, sensoriel et cognitif. Andreas s’était accroché jour après jour, minute après minute, à l’espoir que tout redeviendrait comme avant. Une semaine plus tard, l’œdème cérébral s’était atténué, la pression intracrânienne avait suffisamment diminué pour qu’on prenne le risque de faire émerger Mikaël de son sommeil artificiel. On l’avait extubé, transféré dans une unité spécialisée de neuro-rééducation aiguë. L’équipe médicale avait prévenu que ce serait un interminable parcours du combattant. Andreas avait décoré la chambre d’hôpital avec des photos. Il avait passé le plus de temps possible aux côtés de Mikaël à lui parler, à lui décrire les instantanés de leur vie commune. Les médecins l’encourageaient à persévérer. Andreas devait s’exprimer doucement et ne pas donner trop d’informations à la fois. Mikaël était soumis six heures par jour à des stimulations sensorielles. La neurochirurgienne semblait croire à une amélioration. Le centre du langage et celui des mouvements avaient été touchés. Mikaël percevait certaines choses, des bruits, la présence de son entourage, mais ne pouvait rien faire. Il était enfermé dans son corps. Un jour, Mikaël avait les yeux ouverts lorsqu’Andreas était entré dans la chambre. Andreas avait souri. Son compagnon n’avait pas réagi. Cela avait duré plusieurs jours. Une éternité. Andreas était resté à ses côtés, espérant un signe. Par moments, l’idée qu’il puisse demeurer dans cet état lui avait traversé l’esprit. Il s’en était ouvert aux médecins qui avaient tenté de le rassurer. Cela pouvait évoluer favorablement en quelques heures ou prendre plusieurs jours, voire plus. Impossible de savoir à ce stade. Chaque jour, ils avaient emmené Mikaël dans le jardin thérapeutique, un lieu clos, en plein air, censé encourager la stimulation des cinq sens, rétablir les connexions entre les différentes parties du cerveau par une émulation précoce et intensive, pour augmenter les chances de rémission. Mikaël avait eu droit à un programme de soins quotidiens, un emploi du temps de ministre. Entouré de médecins spécialisés en neurologie et en neuro-rééducation, de physiothérapeutes, d’ergothérapeutes, de logopédistes, d’infirmières et d’un neuropsychologue. Une vraie armada ! Andreas était toujours là, à ses côtés. Il parlait encore et encore à Mikaël installé dans son fauteuil roulant. Il lui caressait la joue. Une fois, alors qu’il pleuvait, le rythme cardiaque de Mikaël s’était agité sur le moniteur. Mais ses yeux étaient restés inexpressifs. Un beau jour, alors qu’Andreas était assis à son chevet et qu’il lui tenait la main, il avait ressenti une ébauche de pression. Il avait regardé son compagnon et remarqué que ses pupilles réagissaient. Il lui avait serré la main et Mikaël avait serré la sienne en retour. Il avait ouvert la bouche. Aucun son. Andreas avait compris les mots que Mikaël cherchait à prononcer… — Andreas ? La voix de son compagnon le tira à nouveau de son introspection. Mikaël était vivant, c’était tout ce qui comptait. Il prit place en face d’Andreas à la table haute de la cuisine. Lillan qui se tenait sur le bord de la fenêtre sauta sur ses genoux. Avant, c’était Mikaël qui se levait pour servir le petit-déjeuner. Plus maintenant. Mikaël dormait plus longtemps et prenait plus de temps pour se préparer. Andreas avait dû apprendre la patience. Il s’était toujours beaucoup appuyé sur compagnon, mais la situation s’était inversée. — Merci. Pour ce petit-déjeuner. C’est juste dommage. queuuh… je puisse plus en profiter. Mikaël regardait les œufs brouillés qu’Andreas venait de lui amener. Ses papilles gustatives percevaient encore les saveurs, le sucré, le salé, l’amer et l’acide, mais la perte de son odorat ne lui permettait plus d’identifier les aliments. Mikaël but une gorgée de café. — Je n’arrive pas à m’y habituer. C’est tellement triste. Plus rien n’a d’odeur. Le plaisir de manger n’existe plus, sans parler du fait que je ne suis plus capable de cuisiner. Et tout ce qui m’entoure n’a plus de s. Il avait le mot sur le bout de la langue, mais ne parvenait pas à le prononcer. Ça lui arrivait encore de temps à autre. — Tu sais, une sensation agréable quand on goûte quelque chose… — La saveur ? — Oui, la saveur. La forêt ne sent plus la forêt, les fleurs ne sont plus vraiment des fleurs, l’air ne sent plus rien. Je ne sens plus ni mon oteur ni la tienne. — Au moins, tu ne sens pas l’odeur de chien mouillé. — Arrête, c’est pas rôle. — Désolé, Mikaël. — Oui, je sais. Je m’énerve. Mais contre moi-même. Je me rends très bien compte que j’ai encore des tifficultés à parler. — Tu as fait d’incroyables progrès. Ton orthophoniste a dit qu’il était impressionné. Il n’y a d’ailleurs plus qu’à certains moments que ça te pose problème. À d’autres, on ne remarque presque plus rien. — C’est juste que c’est frustrant de… devoir… chercher ses mots ou de mélanger… les syllabes. — Je comprends, mais ça vient. Et du reste, tu commets de moins en moins d’erreurs. Accablé de fatigue, Andreas avait le sentiment d’avoir pris un coup de vieux ces trois dernières années. Et pourtant, il n’avait que quarante-trois ans. Après avoir été suspendu, il avait pu être présent à cent pour cent auprès de son Mikaël. Ensuite, il avait repris le travail et avait dû, de surcroît, tout assumer à la maison. La rééducation de son compagnon avait été lourde, et longue. Et ce n’était pas facile à vivre tous les jours. Mikaël avait souffert d’apraxie. Il avait eu de la peine à réaliser certains gestes simples de la vie quotidienne, à effectuer des séquences de mouvements ou encore à établir des relations entre les objets. Cela se traduisait surtout par des problèmes pour s’habiller. Il pouvait, par exemple, réussir à lacer ses chaussures, mais se retrouver assis au bord de son lit avec des chaussettes dans la main, sans savoir qu’en faire. Ou alors, un jour au petit-déjeuner, il avait commencé à tartiner le beurre sur son pain en se servant de son doigt comme d’un couteau. Andreas avait dû patiemment l’aider à tout réapprendre. Il lui expliquait à quoi servaient les choses, lui montrait les gestes à effectuer. Il lui demandait de nommer les objets et de dire comment et pourquoi les utiliser. Mikaël avait accompli d’incroyables progrès depuis sa sortie de l’hôpital. Peu à peu, il retrouvait de l’agilité intellectuelle. Pourtant, il avait toujours des trous de mémoire, des problèmes d’élocution et surtout des troubles de l’humeur et des migraines. Et dans ces montagnes russes émotionnelles, il ballottait entre la résignation et la combativité. Selon les médecins, son état s’améliorerait avec le temps, mais la nature des séquelles neuropsychologiques était impossible à diagnostiquer. Andreas aimait Mikaël. Probablement davantage qu’avant. Mais leur relation n’était plus la même. Leur quotidien avait changé, de manière irréversible. C’était toujours son Mikaël, mais c’était un autre Mikaël. — Tu pars quand, mon chéri ? — Samedi, vers quatre heures du matin. Mikaël ronchonna en hochant la tête. — Quoi ? — Non, rien. Vous allez me manquer, toi et Minus. — Trois semaines… Ce n’est pas très long. Et Karine a accepté de venir dormir ici pendant mon absence. Comme ça, elle pourra t’aider et te tenir compagnie. — J’aurais très bien pu me drébouiller tout seul, tu sais. Ça me tonne l’impression d’être non seulement diminué, mais aussi tépendant, et… — Tu es vivant ! Et tu t’en sors très bien, Mikaël. Je me sentirai simplement plus tranquille si Karine est avec toi. Et. — Ne t’inquiète pas pour nous. — Je t’aime. — Moi aussi, je t’aime. Andreas enlaça Mikaël avant d’aller refaire un café. Il culpabilisait d’avoir pris la décision de se rendre quelque temps à Gotland, tout seul. Depuis la révélation de Jessica, il ressentait la nécessité de partir sur les traces de son passé. Il avait enfin obtenu trois semaines de vacances. C’était maintenant ou jamais.
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