Chapitre 14

1288 Words
Chapitre 141979 Torsburgen, mardi 13 mars Jacob et Vilhelmina avaient garé leur voiture au pied des falaises de Torsburgen, une gigantesque cité viking fortifiée bâtie entre le Ier et le IVe siècle. D’un diamètre de plus d’un kilomètre, la forteresse était située sur un plateau. D’un côté, l’escarpement des falaises qui offrait une protection naturelle, de l’autre, un mur d’enceinte de plus de deux kilomètres. Jacob ouvrit le coffre, chacun revêtit son costume et son casque. Ils s’enfoncèrent dans la forêt puis grimpèrent un raidillon menant jusqu’à Tjengvide luke, une des portes d’accès naturelles. De là, ils devaient marcher durant un kilomètre le long du rempart rocheux pour parvenir au lieu-dit Le Château, une corniche qui surplombait la plaine de quelques dizaines de mètres. Pendant le trajet à pied, alors que Vilhelmina songeait aux enfants restés à la maison avec leurs grands-parents, Jacob tentait de s’imaginer l’endroit à l’époque des Vikings. La place forte était restée active jusqu’au XIIe siècle, plus de mille hommes étaient nécessaires pour la surveiller. Jacob se représentait les gardes avec casques, cottes de mailles, lances et boucliers, postés le long des murs surmontés de pieux pour garder les accès. Il imaginait les habitants des alentours rejoindre la cité pour célébrer des sacrifices au dieu Thor. Selon l’estimation des historiens, l’ensemble de la population de l’île, dix mille personnes à l’époque, pouvait y trouver refuge. Jacob se figurait la vie fourmillante au cœur de la forteresse, la place marchande où les gens vendaient leur artisanat et achetaient des denrées venues de lointaines contrées. À quelques kilomètres de là, sur la côte, se situait un autre bastion qui servait à la fois de guet, de poste de défense avancé et de port d’accueil pour les cargaisons arrivant par la mer. Ils communiquaient entre eux à l’aide de bûchers pouvant atteindre dix à douze mètres de haut. Aujourd’hui, il ne restait aucune trace de cette activité. Jacob avait cependant le sentiment de revivre un fragment de cette glorieuse période lors de leurs cérémonies. Le Jarl et les douze membres se tenaient debout au sommet de la falaise. Il était 21 h 09 et la Terre se trouvait maintenant entre la Lune et le Soleil. Une ombre silencieuse avait peu à peu recouvert l’astre de la nuit. L’éclipse partielle permettait à la Lune d’éclairer encore un peu le ciel. Au départ, la règle d’anonymat du clan avait bien plu à Jacob. C’était Linda qui lui avait proposé d’en faire partie et il avait à son tour sollicité son ami Henrik et sa femme Siv. À ces trois exceptions près, il ignorait l’identité des autres membres du clan. Il avait parfois l’impression d’avoir déjà entendu la voix de l’un ou de l’autre, mais sans jamais parvenir à reconnaître quiconque. Au fil du temps, il s’était rendu compte que cet anonymat le gênait. Il ne savait jamais à qui il avait affaire. Qui était ce Jarl impérieux ? Qui se cachait derrière les deux Goðar qui régentaient le clan et célébraient les sacrifices ? Qui était ce mystérieux Lögsögumad qui présidait les Thing ? Jacob pouvait difficilement s’en ouvrir à quelqu’un si ce n’est à Vilhelmina, sa femme. Depuis la cérémonie lors du solstice d’hiver où ils avaient immolé un agneau, Jacob, tout comme Vilhelmina, ne se sentait plus tout à fait à l’aise dans ce clan. Il avait d’abord songé à parler de son malaise à son ami Henrik, ou à Linda, mais il n’avait pas pu s’y résoudre. Au contraire, il les avait évités. Durant le mois de janvier, le soleil se couchait au milieu de l’après-midi et la température avoisinait les moins dix degrés. La plupart des gens restaient chez eux. S’ils sortaient, c’était pour aller faire des courses au village. Vilhelmina avait rencontré Linda au magasin d’alimentation, mais elles s’étaient uniquement entretenues de banalités. Puis il y avait eu l’enterrement du père d’Henrik. Jacob et lui avaient échangé un regard complice, mêlé à un certain trouble. Ils s’étaient seulement serré la main, sans rien dire. Jacob avait au bout du compte décidé qu’il en parlerait lors du Thing suivant, qui s’était tenu à la fin du mois de janvier. Pourtant, il n’ouvrit pas la bouche. Ni lui ni les autres. Il faisait partie des Boendr et les Boendr n’avaient de fait désormais plus droit à la parole dans le groupe. Jusqu’alors, ils avaient pu s’exprimer et participer aux votes en s’acquittant du Thingfarakaup. Plus le temps passait, plus le Jarl, ses deux acolytes les Goðar et le Lögsögumad foulaient aux pieds les privilèges que leur accordait le paiement de l’impôt. Les quatre s’étaient peu à peu attribué le pouvoir d’une manière insidieuse et étaient devenus les seuls à prendre les décisions pour l’ensemble du clan. L’idéal de la société viking, peu hiérarchisée et égalitaire, qu’ils voulaient reproduire n’avait été qu’une brève illusion dans le fonctionnement de leur groupe. Jacob se remémora la première assemblée où ils avaient validé la nomination du Jarl, des deux Goðar et du Lögsögumad. À ce moment-là, confier ces rôles aux quatre initiateurs paraissait naturel. Personne n’avait alors imaginé que cela pourrait causer un problème. Comme lui, les autres Boendr se taisaient désormais et subissaient l’emprise grandissante du Jarl et de ses hommes. Lors du thing de janvier, le Lögsögumad avait annoncé le programme du printemps. Il avait en outre quelque peu modifié certaines règles du fonctionnement du clan. L’homme de loi se tournait à chaque fois vers les Boendr pour savoir si quelqu’un souhaitait s’exprimer. Jacob avait compris que ce n’était que pour la forme, car les propositions faites par le quatuor étaient sans ambiguïté et n’appelaient que l’assentiment. Une des directives énoncées lors de la création des Enfants de Freyja était l’interdiction absolue d’évoquer l’existence du clan ou de révéler à qui que ce soit ce qui s’y déroulait. Cela paraissait tout à fait normal, le but étant de fonder un clan secret. Mais le Lögsögumad avait ajouté à cette loi deux détails qui changeaient tout. La défense de parler s’étendait maintenant aussi aux membres qui se connaissaient entre eux… sous peine de passer en jugement devant le Cercle des juges, la deuxième nouveauté. À l’époque des Vikings, celui qui n’obéissait pas aux décisions du Thing s’exposait à des sanctions telles que la compensation financière, l’exil dans la forêt, le bannissement et même, dans certains cas, la mise à mort. Le 12 février lors de la pleine lune, ils s’étaient tous réunis pour le Disablót, le sacrifice aux Dises, notamment aux Valkyries qui faisaient partie de cet ensemble de divinités féminines. À cette occasion, un agneau fut à nouveau égorgé devant leurs yeux et chacun but le sang de l’animal. Après la cérémonie, Jacob s’était résolu à parler de la situation avec Linda et Henrik, malgré l’interdiction imposée par la loi du clan. Il les avait rencontrés séparément, mais aucun des deux, même s’ils désapprouvaient le sacrifice de l’agneau, n’était prêt à aborder le problème ouvertement. Ils avaient chacun assuré Jacob qu’ils le soutiendraient s’il prenait les devants. Mais Jacob avait beau se convaincre qu’il ne risquait rien, au fond de lui, il avait peur. Le flamboiement des torches réchauffait l’atmosphère. Le Lögsögumad Grer s’avança et prit la parole. Après avoir donné quelques informations au sujet des deux cérémonies à venir, il lança spontanément le sujet des sacrifices. — Vous savez comme moi qu’il est important de faire plaisir à notre mère à tous, la déesse Freyja. Un murmure d’acquiescement s’éleva parmi les membres. — Vous savez aussi qu’elle apprécie les fêtes en son honneur. Nous voulons tous tirer profit de ses faveurs, n’est-ce pas ? Un deuxième murmure collectif se fit entendre dans l’assemblée. — Et vous savez que pour obtenir ses faveurs, nous devons lui présenter les plus belles offrandes. Quelle est selon vous celle qu’elle préfère, mis à part le sacrifice humain ? — Un mouton, répondit le Goði Alfrigg. — Il semblerait que certains d’entre vous n’apprécient pas ce sacrifice, lança le Jarl. — Après en avoir débattu, nous avons décidé de ne pas sacrifier d’animal lors des prochaines cérémonies, annonça Grer. — Et je tiens à rappeler qu’aucune discussion entre membres au sujet du clan ne saurait être tolérée en dehors de nos réunions. Jacob avait constaté que le Jarl l’avait fusillé de ses yeux vairons et avait immédiatement compris que l’un de ses amis avait trahi sa confiance et en avait parlé dans son dos au Jarl ou à l’un de ses trois comparses.
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