Chapitre 152016
Bläse, Gotland, lundi 4 juillet
En fin d’après-midi, les deux albums sous le bras, Andreas se rendit dans l’ancien fumoir, une petite maison initialement destinée au fumage de la viande et du poisson. Il allait enfin découvrir les photos soi-disant endommagées lors d’infiltrations d’eau en 1979, puis prétendument jetées. Cette explication justifiant l’absence de photos de sa petite enfance l’avait attristé, mais lui avait suffi. Aujourd’hui, elle prenait une autre dimension. C’était bien entendu une excuse pour dissimuler que des photos d’Andreas avant 1979 n’existaient tout simplement pas. Un mensonge de plus. Viktor et Kajsa avaient tout entrepris pour camoufler la vérité, mais ils n’avaient pas eu le courage d’aller au bout de leur tromperie et de détruire ces albums que Viktor confectionnait avec passion.
Andreas posa les deux albums sur une table, s’installa et alluma lentement un cigare. Le premier album concernait les années 1967 à 1972, les années suisses. Viktor y avait soigneusement collé des photos en noir et blanc et avait aussi écrit à la plume bon nombre d’informations. Sur une des premières images, on pouvait voir Kajsa à l’âge de dix-huit ans devant un vieil immeuble de la cour de Saint-Pierre à Genève, juste à côté de la cathédrale. Sur un panneau était inscrit « Petershöfli, Heim für Töchter » en lettres d’or. Le home Saint-Pierre était, depuis sa création en 1874, un foyer réservé aux jeunes femmes qui arrivaient dans la cité de Calvin pour apprendre le français ou trouver du travail. C’est là que Kajsa, originaire de la ville de Lund en Scanie au sud de la Suède, avait habité lorsqu’elle avait débarqué et c’est aussi dans ce lieu qu’elle avait fait la connaissance de Viktor. Bien que l’accès de la résidence soit strictement interdit aux hommes, les jeunes étudiants ne manquaient pas une occasion de venir attendre que les filles sortent pour les rejoindre et faire la fête avec elles. Ses parents lui avaient raconté leur rencontre. Sur un deuxième cliché, Kajsa et Viktor se tenaient la main au bord du lac, avec en arrière-plan le jet d’eau. À cette époque, Viktor, qui avait trois ans de plus que Kajsa, était étudiant à la faculté de droit de Genève. Son père, originaire de Bavière, avait quitté l’Allemagne pendant la Deuxième Guerre mondiale. Viktor n’avait jamais évoqué les circonstances dans lesquelles son père avait fui. Sur une autre photo, Viktor et Kajsa posaient devant la cathédrale de Lund au moment de leur mariage en 1968. Les suivantes relataient la période où ils avaient vécu à Lausanne. Viktor travaillait alors dans une étude d’avocats. Puis plusieurs photos de Jessica à sa naissance. Andreas en photographia quelques-unes avec son téléphone et les envoya à sa sœur. Puis, il passa rapidement en revue les pages suivantes qui dépeignaient une vie de famille ordinaire.
Le deuxième album débutait en 1973 avec la photo d’une charmante maison jaune à Lund. Ils avaient déménagé en Suède où Viktor avait été engagé en tant que juriste dans une importante entreprise d’emballage. Jusque-là, les clichés relataient l’histoire, telle qu’on la lui avait racontée. Pourtant, en 1973 auraient dû figurer des photos de sa naissance. Durant les années qui suivirent, les images retraçaient leurs vacances d’été dans la demeure familiale de Gotland. Andreas continua à les passer en revue. 1977, 1978… Son cœur se mit à battre la chamade. Il tourna la page. Sur la première photo de l’année 1979, on pouvait voir un petit garçon au regard absent, installé sur une balançoire. C’était lui. Puis une autre où il était assis avec Jessica sous le porche de la maison. Sur la suivante, la dernière de l’album, Andreas se tenait entre deux personnes, un homme et une femme, mais la légende ne mentionnait pas leur nom. Se pourrait-il que ce soit ses vrais parents ? Il détacha la photo et la déposa sur la table.
Andreas tira une nouvelle bouffée de son excellent havane, un Robusto cubain. Toutes ces images ravivaient en lui des souvenirs. En revanche, la période précédant son adoption demeurait une sorte de trou noir. Il reposa son cigare, retourna dans la maison et sortit de la bibliothèque l’album qui commençait en 1980. Il s’assit sur la chaise à bascule et le feuilleta. Celui-ci, il le connaissait. Il avait été réalisé après les soi-disant « dégâts des eaux ». Sur les photos des années suivantes, la mine triste du petit garçon avait fait place à un visage souriant. Il s’attarda sur la photo de leur maison à Cheseaux. Viktor avait été muté en Suisse l’année précédente, quelques mois après son adoption.
En arrivant en Suisse, Andreas détenait un passeport suédois. Après cinq ans, il avait été naturalisé comme le reste de sa famille. Il n’avait rencontré aucune difficulté au niveau de la langue, son père, bien qu’originaire d’Allemagne, lui avait toujours parlé français alors que sa mère communiquait avec lui en suédois.
Andreas continua à feuilleter l’album. Il observa quelques minutes une photo de lui devant un gâteau d’anniversaire avec six bougies. Il poursuivit et s’attarda ensuite sur un cliché qui montrait son père adoptif Viktor, déguisé en Père-Noël, en train de donner les cadeaux. Les fêtes de Noël avaient toujours été des moments heureux dans ses souvenirs, mais le dernier Noël avait pris une tournure bien différente…
Ce Noël-là, Jessica avait réuni la famille au grand complet. Lorsque tout le monde s’était rué sur le buffet, Jessica et Andreas avaient échangé un regard complice. Le sapin avait été décoré avec soin et les nombreux cadeaux à son pied allaient être distribués après le souper. Kajsa avait joué au piano et ils avaient chanté des airs de Noël. Comme chaque année. Les enfants de Jessica, impatients, avaient tanné leur mère pour qu’elle se dépêche d’apporter le dessert. Tout le monde était de bonne humeur. En dehors de Jessica, personne n’avait semblé remarquer qu’Andreas ne participait pas activement aux réjouissances. Il avait observé les siens et écouté le joyeux brouhaha autour de lui. Puis il avait porté son regard sur Viktor et Kajsa, ses parents, ceux qui l’avaient élevé. Il les aimait. Il avait encore de la peine à les considérer comme ses parents adoptifs. Il avait tout pour être parfaitement heureux, mais se sentait comme amputé. Il avait le sentiment d’être un étranger au sein de sa propre famille.
Devant lui, sur la table, se trouvait une bouteille de Julmust. Il raffolait de ce breuvage gazéifié suédois typique au goût très atypique, dont la couleur et la bouteille font penser à du Coca, mais qui mousse comme de la bière. Andreas en prit une gorgée. D’une année sur l’autre, il oubliait presque l’explosion gustative que cela provoquait : le houblon, le malt avec cet arrière-goût d’épices. Mais, ce soir-là, le Julmust n’avait plus la même saveur. Il en avait encore avalé quelques rasades et s’était levé de table, prétextant devoir sortir Minus.
Dix jours plus tôt, Jessica lui avait tout révélé sur son adoption, mais Andreas n’avait pas encore abordé le sujet avec Viktor et Kajsa. Il avait prévu de le faire lorsqu’il se sentirait prêt. Et ce soir-là, en les regardant à table, il avait compris qu’il ne pouvait plus continuer à vivre comme s’il ignorait le secret qui entourait son origine.
Lorsqu’il rentra avec Minus, Viktor s’était déguisé en Père-Noël, comme chaque année.
Melissa et Adam, les enfants de Jessica, treize et quinze ans, n’étaient bien entendu plus dupes. Cela faisait partie des coutumes familiales et tout le monde aimait bien jouer le jeu. Après la distribution, les enfants avaient foncé dans leur chambre pour tester leur nouvelle tablette.
Viktor avait alors demandé aux autres selon la formule consacrée :
— Et sinon, y a-t-il des adultes sages qui méritent des cadeaux ?
Et Viktor lui avait tendu un cadeau qu’il avait choisi avec Kajsa. Andreas avait secoué la tête et croisé les bras :
— Merci, Père-Noël, le petit Andreas ne veut pas de cadeaux. Il aimerait simplement savoir qui il est et d’où il vient ! Il paraît qu’il a été adopté et que ses vrais parents sont morts…
Un silence glacial était tombé sur la pièce. Le visage de Viktor s’était figé, Kajsa le regardait avec un mélange de tendresse et d’appréhension. Ils s’étaient d’abord excusés. Ils avaient voulu le préserver. De quoi ? avait-il demandé.
Ils lui avaient alors expliqué qu’ils l’avaient adopté à l’orphelinat de Gotland. Qu’ils ne savaient rien. Que les gens au bureau d’adoption ne leur avaient rien dit, si ce n’était que ses parents biologiques étaient décédés. Qu’il était d’origine estonienne. Qu’il s’appelait Roopi Haljasmaa !
Lorsqu’Andreas évoqua le nom d’Albin, celui que Jessica avait mentionné, Viktor et Kajsa s’étaient murés dans le silence.
Andreas s’était alors levé. Il avait enfilé sa veste et était parti, suivi de Mikaël et de Minus.