— Et le magasin d’habits, avec l’atelier.
— À part ça, tout va bien.
— Dis à ton père qu’il ne se fasse pas de souci parce qu’il y a la possibilité d’une mauvaise santé. Dis-lui aussi qu’il doit travailler moins, et se reposer à la Goulette.
— Tu as raison, je lui dirai.
Un sourire apparu aux lèvres d’André, en pensant que l’été approche, et que la Goulette avec ses belles plages, faisait monter la tension de son contentement. Ah ! La goulette. Rien qu’en y pensant la sécheresse apparut sur ses lèvres.
— Mémé est-ce que tu as de l’eau froide.
— Si ya amri, « presque tous les deux mots la grand-mère introduisait des phrases en judéo-arabe Tunisien » j’ai de la gazoze dans le glacier.
— Non je préfère de l’eau si la gargoulette est remplie.
La gargoulette était un vase en argile sèche qui permettait de garder une fraîcheur exceptionnelle à l’eau.
— Tu en trouveras sous l’évier répondit la vielle.
Il se dirigea vers l’évier, prit la gargoulette, qui était fermée avec des tissus, et en versa le contenu dans un grand verre. Il but doucement et avec délice l’eau pure, comme si c’était un sabayon.
— Tu sais mon père pense aller chez la dégaza pour vérifier s’il doit changer la marchandise et vendre d’autres produits.
— Dis à ton père que Maurice m'a envoyé un ticket de voyage pour que j’aille le voir à Paris, et rester chez lui pour un mois. Mon départ aura lieu le vingt-sept janvier. Je partirai par bateau sur le Ville de Tunis.
— Mais c’est bientôt… on peu dire dans trois semaines.
Mon oncle Maurice était un tailleur renommé, un spécialiste de costume sur mesure. Il avait un magasin pas loin de la place république.
— Ça ne sera pas dur pour toi Mémé ? Surtout que là-bas l'hiver est difficile.
— Non y a amri, rien qu’en pensant au voyage, ça m’excite, et rempli mon corps d’énergie.
— OK je te laisse, je dois retourner à la maison pour ne pas inquiéter maman.
André embrassa sa grand-mère, et se dirigea vers la sortie. Il descendit les quatre étages presque en courant. Il était pressé d’arriver à la maison, il avait pour ça une bonne raison : la rencontre qu’il devait avoir avec sa copine. Tout en marchant, il ne s’aperçut même pas qu’il passait devant le local de la « chômer ha tsahir », qui n’était pas loin du ghetto de la "Haras".
Il fut soudain interrompu dans le cours de ses pensées, par la voix irritante de Juda Cohen, qui se trouvait devant la porte d’entrée de la salle en compagnie de deux filles.
— Eh ! André, André ! Non de Dieu tu réponds, oui ou non, mais qu'est qu’il te prend ces temps derniers interpella le deuxième professeur de mathématiques.
André se retourna, et le salua d’un geste nerveux.
— N’oublie pas de venir ce soir à la réunion
— Ça va, ça va, ton frère me l’a déjà dit, lui rétorqua-t-il.
— Mais qu’est-ce que t’as ? L’interrogea Juda.
— Rien, laisse-moi tranquille, je n’ai pas le temps, ce n’est rien. Allez salut.
— Mais ma parole, en voilà des façons. C’est comme ça que tu nous quittes.
Mais déjà André avait repris sa route, et les mots de Juda partirent en l’air inutilement.
— Mais qu'est-ce que qui lui prend ? se demanda-t-il en s’adressant aux filles qui répondirent par un signe de dénégation.
André s’engagea machinalement sur l'avenue de France qui se trouvait juste à gauche au carrefour principal de la rue El Djazira. Et tout en marchant, mille pensées envahirent sa mémoire qui le tourmentait sans cesse. … Et dire que mes parents ne savant pas que je sors avec une fille qui n’est pas de notre religion. Et quand ils le sauront, je m’imagine déjà la douche qui s’abattra sur moi.
Et pourtant je l’aime, elle est entrée dans ma vie comme un tourbillon de feu, je ne peux pas me passer d’elle. Je sens encore la douceur enivrante de sa chair soyeuse en contact avec ma peau. Ah ! Quelle sensation, j’ai besoin d’elle de sa chair qui laisse sa trace de feu, ineffaçable sur ma peau. Oh ! Mon Dieu ! Que dois-je faire ! Éclaire-moi… dis-moi où se trouve la solution. André avait maintenant quinze ans et deux mois, vu qu’il était né en octobre mille neuf cent quarante et un, quatre ans avant la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Il subissait en ce moment les tourments de son premier amour de jeunesse. Que cette fille soit chrétienne rendait encore plus difficile sa tâche de vouloir l’épouser !
***
Comment l’a-t-il connue ? Il n’a pas oublié ce moment, tellement la rencontre a vraiment été étrange. C’était un lundi soir juste après les études, il s’en souvenait très bien. Ce jour-là, il devait acheter le fascicule supplémentaire de son livre de mathématiques, chez la grande librairie de « l’indépendance ». Pépita, c’était la belle vendeuse d’origine sicilienne, timide et aux yeux bleus très doux. Sa description était celle d’une actrice : elle avait des cheveux bleu noir et profonds, qui descendaient librement jusqu'à ses épaules. Elle était faite comme une déesse, avec une taille svelte et élancée. Son visage de chat siamois toujours souriant semblait sculpté dans l’ébène. Ses lèvres étaient toutes gonflées de sèvres et deux fossettes profondes se trouvaient juste à un centimètre des deux coins de sa bouche fine. Sa voix chaude et envoûtante chantait les mots comme le font les chanteuses de flamenco espagnol.
André se rendit au bureau de la demoiselle, et lui demanda.
— S'il vous plaît Madame est-ce que vous pouvez me dire si vous avez le fascicule d’exercice de la géométrie analytique d’Alfred Tarski
— Attendez un instant ! Répliqua Pépita en se dirigeant vers un gros cahier… et tout en cherchant page par page, sa fine main s’attarda sur un nom. Oui Monsieur nous l’avons. Est-ce que vous voulez l’acquérir ?
— Oui, merci, pouvez-vous me l’apporter.
Pépita se dirigea d’un pas sûr dans le dédale d’étagères de la librairie, grimpa sur une échelle et en tira un livre. André ne cessait de s’étonner de cette belle femme qui marchait vers son but dans un tourbillon de hanches.
— Tenez, Monsieur, voici le livre. Ça fera 8 francs.
Elle le lui tendit sans qu'André fasse le moindre signe. Elle le regarda, remarquant que son visage était tout rouge.
— Mais qu’est-ce que vous avez Monsieur, vous sembler un peu pâle, vous ne vous sentez pas bien ?
André ne put pas lui dire qu’il était rouge d’admiration et ému.
— Non, ce n’est rien, Madame, je pensais à autre chose.
— Je ne suis pas madame, mais mademoiselle. Par cette réponse instinctive, André sentit qu’il arriverait à trouver le cœur de cette belle femme.
— Dites-moi, si j’ose dire, que fait une femme comme vous en vendeuse dans une librairie ?
— Je travaille pour pouvoir continuer à me payer les hautes études qui coûtent cher. Mon père a les moyens, mais je ne veux dépendre de personne. Et puis, j’aime farfouiller dans les livres.
— Je savais que vous étiez une intellectuelle… dans quelle faculté si ce n’est pas indiscret ?
— La biologie moléculaire. Je vois que d’après le livre que vous avez acheté, vous êtes très avancé dans les mathématiques
— Je suis obligé, car pour être reçu dans l’électricité je devrai obtenir au moins dans les 80 dans les deux matières : la physique et les mathématiques.
— Bonne chance !
— J’espère, mais je voudrais, et j’aimerais continuer à discuter avec vous. Ça me ferait plaisir si vous acceptiez de boire un café avec moi.
Un silence lourd pesa entre eux. André se surprit en lui-même, de son audace. Il demanda humblement.
— Je vous en prie s'il vous plaît ?
Pépita, malgré sa surprise qui ne dura qu’un instant, répondit oui sans s’en apercevoir, un oui qui sortit du cœur involontairement. La joie d’André n’avait plus de limite, et il proposa tout en bégayant.
— Qu’est-ce que vous en pensez ? On ira au café chez Bébert qui n’est pas loin d’ici ! OK ça va, mais rien qu’après mon travail le mardi, c’est le jour ou je n’apprends pas.
— Mardi, c’est demain, alors à demain.
— Entendu, à demain. Ils se serrèrent la main et André prit son livre, paya, et se dirigea vers la porte, difficilement, car une force inconnue essayait de le clouer sur place.
Dès qu’il sortit dans la rue, André sentit son âme exploser de joie. Sans le vouloir et involontairement, ses pieds scandaient une danse inconnue. Il s’engagea machinalement sur le boulevard de France qui venait juste à gauche du carrefour principal de la rue Goya. Et tout en marchant il pensait machinalement aux habits qu’il devrait porter pour le rendez-vous, et quels seraient les mots qui devraient influencer la fille pour que le premier rendez-vous ne soit pas le dernier. Il entra dans l’immeuble de sa maison qui se trouvait à cinquante mètres du carrefour, saluant d’un air vague le concierge. Il se dirigea vers la cage d’ascenseur et ouvrit la porte de fer rouillé avec la clé que possédait chaque habitant de la demeure. Il grimpa ainsi jusqu’au quatrième étage, sortit de la cabine et marcha droit vers l’appartement A22. Il sonna, et ce fut sa mère qui lui ouvrit. Elle le laissa passer, puis elle le suivit jusqu’à la cuisine. Machinalement, il ouvrit le frigidaire, sortit le beurre et la confiture, referma la porte, s’assit sur une chaise, posa les condiments sur la table et commença à se faire des tartines. André attaqua goulûment ce qu’il avait préparé, sans s’apercevoir de la présence de sa mère. Physiquement, il était à la maison, mais mentalement il était vraiment ailleurs. Elle le laissa faire en silence pendant cinq minutes, comme une éternité… mais cela en était trop.
— Mais qu’est-ce que tu as mon fils, ces derniers temps tu me sembles préoccupé.
— Ah ! Maman comment ça va ? Je ne sais pas ce qui me prend, je m’excuse. André se leva et embrassa sa mère.
Margot était une femme humble, malgré sa beauté et son intelligence. Elle ne se faisait jamais remarquer dans son voisinage. C’était une femme très instruite, qui jusqu’à l’année précédente enseignait aux classes secondaires de l’Alliance israélite de Tunis.
— Je vois, je vois, j’espère que tout s’arrangera… Avec un sourire aux lèvres, on pouvait se douter qu’elle savait des choses, suspecta André. Dis-moi mon fils, est-ce que tu as vu papa et ton frère Guy, interrogea sa mère ?
— Ouai, maman. Papa m'a dit qu’il ne tardera pas quand je l’ai rencontré au café Bahri prendre un kémia avec ses copains. Tandis que Guy, son copain l’attendait à la sortie de la synagogue, et ils sont partis ensemble, je ne sais où.
— Alors si je comprends, tu vas sortir maintenant ? lui demanda-t-elle.
— Oui maman. Confessa-t-il.
— Tu iras chez ton père, et dis-lui qu’il doit rappliquer à la maison très vite parce qu’il se fait tard et que nous sommes tous invités chez les Chemla à dîner. Pour ton frère j’espère qu’il arrivera à temps… en tout cas, essaye de l’attraper parce qu’il doit manger avec nous. Dis-lui aussi qu’il doit nous acheter des places de cinéma pour ce soir. Tu as bien compris hein !
André abrutit par ce flot de paroles, répondit après un grand moment
— Ouai ! Ouais. Mais est-ce que je pourrais me passer de venir avec vous ?
— Pas moyen mon fils. Toute la famille doit être complète. Aujourd’hui, c’est samedi.
— Ça me prendra une heure, ça va ? Mais où est Nicole ?
— Elle est en train de jouer sur le balcon répondit-elle.
Il se dirigea vers le balcon, et contempla sa sœur tendrement, qui n’avait seulement qu’un an et demi. Puis il la prit dans ses bras, et l’embrassa tendrement sur les deux joues. Il la regarda longuement. Sa sœur tout d’abord surprise, battit ensuite de ses petites mains, toute joyeuse en reconnaissant son grand frère, qu’elle aimait bien, fortement gâtée par lui. Elle entoura de ses petits bras potelés le cou d’André, et, dans un élan de tendresse irrésistible, elle l’embrassa.
Son frère toujours ému, quand il serrait dans ses bras sa petite sœur, s’interrogea sur sa santé.
— Alors ça va, ma petite Nicole ?
— Oui je m’amuse bien, zézaya-t-elle.
— Est-ce que tu as besoin de quelque chose, petit trésor, demanda André ?
— Oui, je veux du mastic (après un instant d’hésitation, elle lui demanda) donne-moi z’il te plaît cinq centimes.
— Pour les mastics, je t’en achèterai, mais que vas tu- faire avec les cinq centimes ?
— Donne-moi cinq centimes répéta-t-elle en pleurnichant.
— Ça va. Ne commence pas à grogner, allez tiens ! Tout en cherchant dans ses poches.
Nicole lui fit signe qu’elle avait envie de lui chuchoter quelque chose à l’oreille. André approcha son ouïe de la bouche de sa sœur qui lui confia dans un grand mystère :
— Sais-tu ce que je fais avec l’argent que tu me donnes, minauda-t-elle les yeux ronds.
— Et comment je pourrais le savoir ?
— Eh ! Bien, ne le dis surtout à personne hein ! Promis hein ! Jure en levant la main.
— Promis ! Affirma André en levant sa main droite.
— Bon, et bien, je ramasse tout l’argent que tu me donnes-toi, papa et maman, et, je le cache dans une petite boîte.
— Ah ! Ah ! Rit André.
Puis il posa sa sœur en douceur sur le sol, et il lui dit qu’il allait partir.
— Au revoir, petite sœur, et amuse-toi bien
— Au revoir, répliqua Nicole. N’oublie surtout pas mon mastic.