Chapitre 5 — Le jour où tout a basculé
Ce jour-là, rien n’annonçait un changement.
Aïcha s’était levée comme d’habitude, avec la même routine, les mêmes gestes précis, le même courage discret.
Puis le téléphone vibra.
Un message.
Court.
Inattendu.
Ce n’était ni une déclaration, ni une promesse.
C’était une opportunité.
Petite sur le papier, mais immense dans son cœur.
On lui proposait d’écrire.
Pas pour être célèbre.
Pas pour être riche.
Juste pour être entendue.
Aïcha resta immobile un long moment.
Elle relut le message plusieurs fois, comme si les mots pouvaient disparaître.
Ses mains tremblaient légèrement.
Écrire…
Elle le faisait déjà, en silence, dans ses carnets, dans ses pensées, dans ses nuits sans sommeil.
Mais cette fois, quelqu’un voyait ce qu’elle portait à l’intérieur.
Une voix familière murmura en elle :
Tu n’es pas prête.
Une autre, plus calme, répondit :
Tu ne l’as jamais été… et pourtant tu es toujours là.
Alors elle accepta.
Ce simple “oui” pesa plus lourd que toutes ses peurs réunies.
Les jours suivants furent étranges.
Aïcha doutait, recommençait, effaçait, réécrivait.
Mais quelque chose avait changé : elle ne s’excusait plus d’exister.
Elle comprit que ce tournant n’était pas seulement professionnel.
C’était personnel.
Pour la première fois, elle ne cherchait plus à être choisie par quelqu’un.
Elle se choisissait elle-même.
Un soir, en regardant son enfant dormir, elle murmura :
Je ne sais pas où je vais,
mais je sais que je n’y vais plus en m’abandonnant.
Et ce fut là, dans ce moment simple,
qu’Aïcha sut que sa vie venait de prendre une autre direction.
Pas spectaculaire.
Pas parfaite.
Mais vraie.
Aïcha avait dit oui.
Mais dire oui ne faisait pas disparaître la peur.
Les premiers jours, l’enthousiasme la portait.
Puis, doucement, le doute s’installa.
Il ne criait pas.
Il chuchotait.
Et si je n’étais pas à la hauteur ?
Et si on se rendait compte que je ne suis pas assez bonne ?
Chaque phrase qu’elle écrivait lui semblait trop simple.
Chaque silence, trop long.
Elle comparait ses débuts à des parcours déjà solides, oubliant que personne ne naît experte.
Parfois, elle avait envie d’abandonner avant même d’échouer.
C’était plus facile que d’essayer vraiment.
Un soir, la fatigue la rattrapa.
Elle ferma son cahier et posa sa tête contre le mur.
Des larmes coulèrent, silencieuses, sans colère.
Pas des larmes de faiblesse.
Des larmes de surcharge.
Elle pensa à tout ce qu’elle portait déjà :
les responsabilités,
les attentes,
les factures,
les nuits courtes,
les sacrifices invisibles.
Et elle se demanda si ce rêve avait choisi le bon moment pour naître.
Puis son enfant entra dans la pièce.
Il ne dit rien.
Il la regarda simplement, avec cette confiance pure que seuls les enfants savent offrir.
À cet instant, Aïcha comprit :
le doute n’était pas un signe d’échec.
C’était le prix du changement.
Elle essuya ses larmes, rouvrit son cahier, et écrivit une seule phrase :
Je continue, même avec peur.
Ce soir-là, elle n’écrivit pas beaucoup.
Mais elle écrivit vrai.
Et c’était suffisant.