Chapitre : Séquençage paradoxal
Cahier d’Avril Scott : Douze brins ADN entrelacés, et pas des moindres. Que sommes-nous donc exactement, nous, les Humains ?
Xavier Montalant, un français débarqué pour une année sabbatique en Australie, n’était en définitive jamais reparti pour son pays d’origine. Aujourd’hui, ingénieur biogénéticien confirmé, il œuvrait dans le laboratoire mis à la disposition d’équipe contractuelle s’employant pour l’État. Si le travail ne payait pas aussi bien qu’il l’avait espéré, il était suffisamment régulier et exaltant pour offrir des compensations. Collaborer avec l’éthologue Avril Scott figurait l’une de ces compensations.
Penché sur la paillasse qui accueillait tout le matériel pour une analyse approfondie d’échantillons, il épluchait la séquence de gènes reposant sur leur support. Intrigué, dépité, il tentait d’interpréter ce qui se déployait sous ses yeux. Cela faisait des heures qu’il fouillait les banques de données à la recherche de la chaine génomique racine sans pouvoir mettre la main dessus ! Pourtant, sans le modèle type pour l’aiguiller vers une amorce de compréhension, il ne parvenait pas à déclencher la lumière dans son esprit fatigué.
Atrus, son coéquipier, planchait de son côté sur le matériau de base adopté pour le masque, un hydrogel constitué de plus de quatre-vingt-quinze pour cent de molécules d’eau piégées dans un fin réseau de chaines de polymères connectées entre elles physiquement. Un matériau comparable par ses propriétés, au tissu humain, et par conséquent assimilable par l’individu à une seconde peau. Un matériau qui commençait à dater, mais qui avait fait ses preuves. Un bon choix pour un produit de cette sorte. Le problème venait des gènes utilisés. Il était évident, comme dans quatre-vingt-cinq pour cent des cas dorénavant, qu’une transgénèse, si on pouvait qualifier l’opération de telle, intervenait ici ; ce qui en soit n’était pas révolutionnaire. Ce qui dérangeait procédait de l’existence de deux des séquences types qu’il ne retraçait dans aucune base agréée. Le matériau membraneux du masque révélait l’insertion de gènes héritables tout à fait légaux. Dans le cas présent, des gènes humains mêlés à une infime quantité d’ADN de Chamaeleonidae, de la famille des sauriens. Plus simplement, un représentant reptilien, et plus précisément un caméléon. Un choix intéressant du fait que chez certaines espèces de caméléons s’illustrait cette fameuse capacité à changer de couleurs rapidement.
En analysant plus avant des cellules à la surface de ce qui se voulait le derme du masque, Xavier avait pu exposer les chromatophores, ces cellules de peau dotées de pigments colorés qui réfléchissaient la lumière. Chez le caméléon, les modifications de couleurs s’effectuaient sous contrôle hormonal et/ou nerveux, déclenchées par des variations d’humeurs, de températures, de nature d’environnement, ou encore par le stress. Dans le cadre du masque de personnalité, un choix plutôt judicieux quand on savait que ces différents pigments chez l’animal s’activaient au moyen des hormones. Il s’agissait principalement d’un mécanisme social, certaines nuances et variantes marquant la colère et l’agressivité, d’autres nuances indiquant un côté soit sexuel soit de camouflage, bien que le premier rôle de cette capacité particulière résidait avant tout dans son moyen de communication. Ici, une combinaison de matériel génétique inédite obtenue par recours à la biotechnologie. Pour la séquence génique inconnue, il allait devoir explorer d’autres sources parmi les bases de gènes n’accréditant pas la manipulation.
Ils avaient échoué. Mieux, ce qu’il avait découvert suggérait l’intrusion d’une démarche contre l’éthique en usage. Car la séquence génique s’avérait ne pas être bridée. Or, toutes les règles en termes de génie génétique et de transgénèse impliquaient qu’aucune opération de cette sorte n’intègre d’ADN non bridé. La volonté du corps scientifique international et du monde politique étant que les manipulations géniques n’entraînent aucune fuite de séquences qui échapperait aux laboratoires, et ne se répandent dans le spectre familier des existences humaines. Comment la firme censée créer des organismes OGM conformes aux normes en vigueur avait-elle pu laisser passer une telle potentialité sans la détecter ? Cette éventualité paraissait improbable. Avec des gestes fébriles, il composa le code afin de contacter l’éthologue sur sa ligne personnelle.
– Allô, Avril Scott. Xavier ?
– Avril, nous avons un problème ; double.
– Tu as identifié quelque chose, Xav ?
– Oui, et la firme que nous contrôlons va au-devant de complications dont elle ne soupçonne pas l’ampleur.
– Vas-y, crache !
– Deux des séquences ne sont pas légitimes, et l’une d’elles n’est pas bridée.
L’éthologue inspira, comprenant qu’elle avait bizarrement anticipé ce pronostic. Elle s’enquit :
– Tu es certain de ce que tu affirmes ? As-tu vérifié que ces séquences appartiennent à l’une des listes des prohibés ?
– Deux fois plutôt qu’une. J’ai relancé les tests, à plusieurs reprises, et le même résultat s’affiche. Ces séquences ne sont pas licites ; pour différentes raisons.
– Bon, tu m’accordes un délai ? Je serais là d’ici vingt minutes.
– OK, je t’attends, nous déjeunerons ensemble ensuite, si tu es disponible ; j’ai quelques sandwichs de rab.
– Ça marche, Xav, à tout de suite.
Tout en se préparant à partir, Avril ressassait son dernier entretien avec l’avocat de la firme BioJadh. Elle regrettait de l’avoir affronté trop directement, mais son air de tout savoir l’avait irritée, autant que de ne pas avoir obtenu toutes les précisions escomptées. Lorsque la jeune femme arriva au labo, l’impatience de l’ingénieur la fit sourire.
– Montre-moi, l’incita-t-elle seulement, consciente qu’il n’attendait que ça.
Sur la paillasse, les analyses étaient éloquentes. L’un des micros séquenceurs, branché sur un écran de champ, affichait son lignage caractéristique qui oscilla un moment avant de se stabiliser. L’image se constitua d’un coup. Un ADN de Chamaeleonidae, comme spécifié dans le dossier de BioJadh. Mais celui employé appartenait à un spécimen non référencé qui ne pouvait donc pas être, en théorie, intégré à une chaine humaine.
Avril consulta les listes à leur disposition. Effectivement, n’étaient autorisés dans les transgénèses que certains types d’ADN reptilien. Dans quelques circonstances non définies, les transgènes se transféraient à l’homme, comme cela survenait de manière aléatoire pour les gènes de caméléons incorporés dans une chaine d’ADN humain. La plupart du temps, la suractivité hormonale de l’animal en était la cause. De nombreux cas se présentaient régulièrement depuis que la génétique s’était libérée du carcan des interdits du passé. Au sein de la membrane du masque, les séquences d’ADN transgènes – homme-animal – pouvaient potentiellement interagir avec l’ADN de leur porteur. Les risques de mutations s’avéraient non négligeables. La scientifique songea qu’il était astucieux d’avoir sélectionné cette variété de Chamaeleonidae ; quelqu’un de moins scrupuleux l’aurait manqué. Un acte volontaire ? À moins d’une défaillance dans le réseau, ou d’une erreur humaine… ?
Comme la jeune femme levait le regard vers son ingénieur à présent silencieux, il ajouta, préoccupé :
– Mais ce n’est pas tout, Avril.
L’attention totalement captive, l’éthologue se taisait. Il lança :
– L’autre séquence problématique n’est pas humaine.
Interloquée, elle attendit qu’il en dise davantage avant de s’enquérir :
– Tu veux dire qu’ils l’ont associée à des gènes animal ou végétal ?
– Non. Des gènes aliens s’intègrent aux gènes humain et animal. Plusieurs brins. Non bridés.
– C’est impossible, Xavier.
La manipulation du code génétique du vivant au moyen d’ADN humain, animal ou végétal était admise bien au-delà des normes édictées tout au long de ces presque quarante années écoulées. Ces règles continuellement remises en cause, et réagencées en permanence, incluaient l’élargissement du périmètre aux structure-objets comme pour ce masque dont il était question dans ce dossier. En fait, toutes sortes de trames génomiques architecturées, qu’elles proviennent de gènes par transgénèse ou par la modélisation créative du génie génétique. D’innombrables formules se révélaient plausibles ou tolérées, mais aucune n’admettait la possibilité d’un gène qui ne serait pas de cette Terre. Aucune. Comme l’homme ne bronchait pas, elle demanda :
– Où sont les autres analyses ?
Il lui apporta les impressions des graphiques qu’il avait récupérées un peu plus tôt.
– Là, indiqua-t-il.
Les brins s’entrecroisaient comme s’ils eussent fait cela de la manière la plus naturelle, pourtant l’œil exercé de l’éthologue discernait les fractures, les ruptures, voire les discontinuités et les anomalies, parfois même certaines dichotomies en théorie chimériques et invraisemblables à concevoir en dehors de cas aboutissant à une déviance morbide. Pourtant tout était là, les brins d’ADN alien, au nombre plus conséquent, se mêlaient aux deux seuls brins viables du genre humain. Un leurre, une illusion.
Avril recensa dans son esprit les rouages infinis du génome tels qu’elle les appréhendait. Près de vingt ans plus tôt, l’une des premières synthèses totalement artificielles d’un organisme viable avait été réalisée, offrant à la science une direction et un potentiel d’ouverture démentiel. Aujourd’hui, ce genre de travail était monnaie courante. En dehors de quelques rares controverses et de quelques rares exceptions, les gouvernements du monde reconnaissaient le recours à la biotechnologie comme une notion de bien-être et de santé publique qu’il était obligatoire de prendre en compte dans les diverses législations en vigueur sur Terre. Allié à l’informatique, le génie génétique sortait donc des sentiers battus et donnait libre cours à sa démesure. Pouvait-on considérer qu’Evans et son entreprise s’inséraient dans un tel contexte de création génomique ? Non, pas avec ces douze brins torsadés reliés habilement aux brins humains ainsi qu’aux brins animaux. Ce n’était pas un mirage, ce n’était pas un artifice mais une réalité incompréhensible et indéniable.
Sonnée, abasourdie, la jeune femme tentait de mettre son expérience et son pouvoir de résilience au service de ce qu’elle découvrait ici, tentait de mettre du concret, là où ne se trouvait qu’une aberration. Elle conserva un silence prudent tandis que son cerveau recalibrait ce qu’il considérait un non-sens, s’évertuant de relier ensemble des faits décorrélés. Elle soupira, releva les yeux des graphiques et analyses, et les tourna vers son ingénieur.
– Il semble effectivement que nous ayons un problème, Xavier. Je dois réfléchir aux implications de ce constat. Qu’en penses-tu, toi ?
– J’ai réitéré ces putains d’expériences suffisamment de fois pour conclure de la fiabilité des résultats. Ou bien nous ne savons pas les analyser, ou bien ce qui se colporte dans le monde journalistique est fondé sur une réalité inquiétante, mais bien factuelle.
– Tu parles des informations dont nous abreuvent les médias ? Qu’une race d’êtres venus d’ailleurs s’efforce réellement d’entrer en contact ?
L’esprit d’Avril repartit en vrille pour remonter l’histoire sur approximativement les deux dernières décennies. Il était déjà de bon ton, alors, de conjecturer, au sein de secteurs privilégiés de la junte scientifique et littéraire, aussi bien qu’au sein de cercles fermés versant dans la croyance spiritualiste et avant-gardiste, que l’ADN humain contenait sa part de gènes aliens issus de manipulations successives de la part de peuples extraterrestres. Le séquençage génétique de l’espèce humaine avait été presque intégralement défini au début des années deux mille trois13. Celui-ci établissait notamment que les séquences « non codante » de l’ADN humain dont on ignorait, à l’époque, l’exacte fonction, et correspondant à environ quatre-vingt-dix-sept pour cent de cet ADN, proviendraient de codes génétiques issus d’organismes non terrestres. Selon une hypothèse encore ancrée aujourd’hui, ces Aliens se seraient impliqués dans la création de nouvelles formes de vie avec l’intention de les disséminer sur d’autres conglomérats stellaires. La Terre aurait donc bénéficié de ce genre de programme d’implantation. Avril connaissait bien le domaine pour l’avoir approfondi pleinement, dans la période faste de son cursus d’éthologue. Elle avait simplement lâché l’affaire quand par la suite, aucune des preuves de l’authenticité de ces races supérieures n’était venue enrichir et certifier la filière en question. D’innombrables controverses et polémiques sur le sujet avaient bouleversé la place publique, certains experts avançant qu’il s’agissait là d’une expérimentation dont maints scientifiques n’hésitaient pas à prôner un objectif de colonisation de planètes. Avril ne cherchait pas à savoir. Cela faisait belle lurette que le sujet avait été mis de côté la concernant. Il était peut-être temps de raccrocher certains wagons ?
Perdue dans ses digressions mémorielles, elle n’avait pas écouté la réponse de son ingénieur. Elle réagit et revint à son contexte en secouant la tête, comme étourdie par la densité des données qu’elle venait de revisiter.
– Documentons-nous sur le sujet, Xav. Pour ma part, je vais renouer avec certains vieux contacts que, peut-être, je n’aurais pas dû rompre. En attendant, où sont ces sandwichs avec lesquels tu m’as alléchée tout à l’heure ?