Chapitre : Un entretien bien ciblé
Dans l’intimité de Maur Evans : Piégé malgré lui, il n’avait plus d’option que dans la fuite ; C’est ce qu’il fit.
Maur conversait avec Bawn, l’un de ses associés, lorsqu’une assistante vint le prévenir que le rendez-vous programmé pour leur avocat était arrivé. L’associé de Maur lui jeta un coup d’œil ironique avant de lancer :
– Tu ne la reçois pas toi-même ?
– Pas si je peux l’éviter, Patrick. La gonzesse me paraît coriace ; son association est devenue l’une des plus efficientes qui soit dans le domaine qui nous occupe, sans compter que Scott intervient pour un cabinet d’avocats. Nos services affirment que celui-ci n’a aucun nom d’envergure à faire valoir, mais je reste prudent ; je préfère ne pas la décevoir trop vite. En sa présence, je ne suis pas certain de pouvoir et de vouloir me transformer en agneau. Le loup revient trop souvent chez moi.
– Je te comprends. Goene Manh fera-t-il l’affaire ?
– Il est compétent et a déjà bûché sur le sujet à maintes reprises, et je dois dire avec certains résultats. Je préfère la lui laisser entre les mains.
– C’est toi qui décides.
– Lycia, commanda Maur, demande à notre juriste d’accompagner Manh.
– Très bien, Monsieur. Je fais le nécessaire.
De nouveaux seuls, sous le regard intrigué de son associé, Maur s’activa sur un panneau de contrôle ; quelques secondes plus tard, une cloison jusque-là hermétique se fit transparente. Maur lorgna du côté de Bawn qui s’enquit :
– À quoi tu joues, Maur ?
– Mes gars m’ont rapporté que la spécialiste de l’institut en question, et qui est chargée de faire approfondir les analyses préliminaires des experts de l’État, s’avère plutôt… aguerrie sur son sujet.
– Et tu crois qu’en la voyant à l’œuvre, sans qu’elle en soit instruite, te concède une certaine… supériorité ?
– Pourquoi pas ? Toujours instructif de jauger son adversaire, non ?
– Certes. Tu m’invites à l’expérience ?
– Fais comme chez toi.
Cinq minutes plus tard, l’avocat de Maur, l’un de ses juristes et la personne désignée pour représenter le Haut Conseil et l’un des cabinets d’avocat à sa solde entraient dans l’espace au travers du miroir. Charmante, songea immédiatement Maur, sensible à certains côtés de la personnalité féminine qu’il ne trouvait généralement pas chez les races de leurs hôtes. Celle-ci possédait quelque chose, dans ses traits et son maintien, qui l’attirait. Il alluma l’audio afin de capter les sons en provenance de l’autre pièce. S’il était capable de lire dans les pensées à une distance raisonnable, son associé ne le pouvait pas. Et puis, ces infimes étincelles qui canalisaient son attention le poussaient à vouloir entendre le timbre de la voix étrangère. Totalement irrationnel le concernant.
L’échange démarra serré. De part et d’autre, l’avocat et l’éthologue jouaient un jeu rabâché tandis que leur juriste interférait ponctuellement pour préciser une législation.
Maur se désintéressa un moment de la conversation pour s’appesantir sur les objectifs de leur firme et de ses propres objectifs, beaucoup moins clairs. Noyer ce monde d’une technologie que leur propre race maîtrisait à la perfection, et infantiliser d’une certaine manière leurs hôtes humains. Les noyer dans une confusion technologique qui les fasse dévier de leurs propres voies, quelles que soient ces dernières. Les rendre dépendants de techniques au-delà de leurs socles de compétences, leur montrer un miroir aux alouettes si l’on empruntait leur jargon imagé. Puis prendre le contrôle. Avec l’arsenal approprié, aussi bien chimique que biologique.
Cela avait commencé bien avant son arrivée, plus d’un demi-siècle auparavant en fait, bien avant les premières apparitions d’organismes génétiquement modifiés, dans le cadre de plan à long terme et sur de grandes quantités, de très grandes quantités. Les contestations ultérieures étaient venues un peu plus tôt qu’ils ne l’avaient, eux, conjecturé. Cependant, toutes ces exactions à l’encontre d’une race dont ils avaient l’intention d’envahir les territoires n’étaient rien comparées à ce que leurs propres ennemis comptaient réaliser, ici, sur ce sol emprunté. Et cela ennuyait Maur. Dans cette jungle des espèces, la loi du plus fort prévalait chaque fois, mais celle-ci devait s’arrêter lorsqu’elle n’était plus nécessaire, lorsqu’elle amenait davantage de destruction que de reconstruction. Et leur ennemi briguait cette voie, intrinsèquement malade d’une haine qui le rendait aveugle aux changements, aux futurs divergents, à toute idée de réconciliation. Cette violence qui entachait leurs deux races remontait bien au-delà des mémoires transverses, bien au-delà de toute logique, et dans un autre espace et sur un autre monde.
À une répartie de l’Humaine, il revint sur le moment présent, et écouta son avocat que les paroles de sa protagoniste déstabilisaient. Elle avait réussi cet exploit de le faire sortir de ses gonds, alors qu’elle demeurait calme en apparence et dissimulait très bien la tension qui, malgré tout, l’habitait. Fascinant.
– Que cherchez-vous à perpétrer avec ces masques qui n’ont pas même subi le panel intégral des expérimentations virtuelles associées à ce type de procédé.
– Comment cela ?
– J’ai décortiqué votre dossier et visiblement, certaines des phases n’ont pas été menées jusqu’à leur terme. Voyez par vous-même, ou bien faites procéder à de nouvelles vérifications par vos qualiticiens.
– Vous bluffez ; vous n’avez aucun indice qui nous incriminerait. L’entreprise que je représente est un leader dans son domaine. Elle prend à cœur les différentes étapes de la conception, de la production et de la commercialisation de matériaux sensibles.
– Je connais votre marketing, d’ailleurs plutôt bien ciblé, mais je ne vais quand même pas exécuter le travail à votre place. Une indication, cependant, histoire que vous partiez dans la bonne direction, le processus enregistré comme la routine GenN2B ne spécifie aucune formule génique alors que tout doit être renseigné.
– Écoutez… je… vais en référer à notre responsable de la production. Je vous obtiendrais les précisions que vous nous réclamez.
– Le délai est très court, comme vous le savez dans ce genre de contre-étude, alors faites vite ! Je reste sur Sydney ces prochains jours. Profitez de l’occasion.
Le regard de l’avocat glissa vers le panneau mural à sa gauche, comme s’il quémandait l’aval de son patron pour mettre fin à l’entretien. Ce dernier discerna sa confusion ; il le comprenait à cet instant. Si leur équipe n’avait pas mené l’exercice final jusqu’au bout, il en devinait la justification et ne pouvait leur en vouloir. Comme il se tournait vers son associé, subjugué par ce qu’il avait entendu, il croisa le regard vigilant de l’éthologue qui fixait la cloison comme si elle les repérait au travers. Maur ne put s’empêcher de penser qu’elle s’annonçait redoutable. Une brève seconde, un éclair d’admiration le traversa.
Quand de l’autre côté du miroir, l’espace se vida et la lumière se tamisa, il réenclencha le mécanisme qui obturait l’écran.
– Eh bien ! s’exclama Patrick. Cette femme a du cran, tu devrais l’embaucher.
– Elle me ficherait la pagaille, plaisanta Maur néanmoins troublé. Je t’abandonne, je vais tenter de découvrir ce qu’elle est sous le superficiel.
– Dis plutôt que tu en pinces pour elle.
– Ne cogite pas trop, Patrick. On se retrouve plus tard.
– J’y compte bien, je veux connaître la suite de l’histoire. Génial, cet entretien ! J’espère seulement que notre firme tient la route parce qu’à voir comment sont menées les opérations de production, j’ai des doutes.
– Tu peux toujours revendre tes parts, certains de nos « amis » se les arracheraient.
– Là, c’est un coup bas. Je te revaudrais ça.
– Alors, ne me cherche pas, Patrick. Tu sais que je ne suis pas patient.
Agacé, Maur se retira en laissant l’homme, seul, avec ses réflexions.
Il la croisa sous la rotonde, au niveau du hall, alors qu’elle se dirigeait vers les hôtesses pour remettre son badge. L’éthologue avait l’air sûre d’elle, pas du tout le genre qu’il imaginait quand il pensait aux experts scientifiques bornés des associations humaines luttant contre les dérives technologiques et rejetant en bloc toute ouverture vers des évolutions qu’ils n’avaient pas envisagées. En dépit de son petit air coincé, la jeune femme ne lui semblait pas de ceux-là. Elle lui tournait le dos ; il en profita pour avancer le plus naturellement qu’il put dans sa direction, et à peine à trois mètres s’arrêta, humant sa fragrance personnelle. Surpris, il se figea, puis recula prudemment. L’odeur de cette femme l’enivrait ; son corps réagissait. Il devait s’éloigner d’elle.