Chapitre : Circuit de distribution
Manuel d’Instrumentation idéologique : Intervenir pour un autre n’est pas toujours le bon choix. Souvent, il vaut mieux réorienter l’action pour éviter que l’on s’en prenne à vous. Tout est dans le positionnement, tout est dans le contexte.
Le superviseur veillait à la progression du chargement des camions. Parqués les uns derrière les autres, devant l’une des annexes de BioJadh, en extrémité de l’ATP3, les trois véhicules exposaient leur masse ainsi que des mammouths de pierre sculptée figés pour l’éternité dans leur posture de mastodontes. Un œil rivé aux caisses destinées aux grands laboratoires pharmaceutiques, à celles dédiées à l’industrie militaire, ou encore à celles dont le contenu appartenait à la longue liste des produits phares de BioJadh en termes d’organismes génétiquement modifiés, et qui iraient approvisionner l’agroalimentaire qui ne cessait d’en réclamer, le superviseur vérifiait les opérations très sérieusement, lorgnant l’équipe de manutentionnaires qui œuvraient, depuis l’aube, sur les chargements du jour. Trois laboratoires étaient concernés, cette fois. Tous en lien direct avec BioJadh qui possédait la globalité des locaux de l’ATP.
Au fil des années, l’établissement avait racheté toutes les parts du biocluster, afin qu’aucun concurrent ne demeure dans le secteur, dont toutes les branches, aujourd’hui, représentaient une spécialité complémentaire et annexe de l’entreprise mère, y compris les deux ou trois laboratoires prestataires qui louaient l’espace tout en proposant leurs services. Le grand ponte, propriétaire de l’intégralité du biocluster, s’était assuré du contrôle total des activités de la filière multiple. Tout sortait des labos, de l’élément microbien ou de l’échelle génomique, aux inventions célébrées régulièrement par la presse, et qu’attendaient impatiemment l’opinion publique et les fauves industriels.
Ils étaient trois superviseurs sur le terrain, dont deux travaillant en parallèle, et le troisième les remplaçant dans une tournante à trois bien rodée sur la semaine. Ils régentaient leur propre équipe dédiée, ce qui facilitait la tâche de chacun d’eux. Après que la cargaison ait été embarquée, les camions emprunteraient la route déterminée pour chacun d’entre eux, afin de livrer les matériels et les matériaux aux différents complexes qui les retraiteraient pour certains, mais très peu dans les faits quand il s’agissait des articles à commercialiser pour BioJadh, pour ensuite achever leur parcours dans des centres de vente dédiés.
Paolo bossait pour Evans depuis cinq années ; il ne s’étonnait plus du côté immuable des filières constituées par le patron lui-même. Depuis une année, néanmoins, des changements avaient dû être effectués, peut-être sans l’aval direct du patron de BioJadh, et certaines des filières le faisaient flipper. Deux destinations vers des sites inhabituels, dont il suspectait l’un d’être localisé dans les pays de l’Est, avaient fait leur apparition dans la planification des livraisons, faisant intervenir des équipes étrangères aux filières d’origine. D’après lui, c’était pas net, mais il n’était pas payé pour discuter et devait se borner à l’exécution de son contrat. Ceux du « dessus » devaient savoir ce qui se manigançait, et le grand patron devait être à même de contrôler toutes les faces obscures de son entreprise. Depuis peu, Paolo s’arrangeait le plus possible pour que les nouveaux cycles de livraisons ne lui soient pas attribués. À destination de ces sites suspects, les individus qui s’y échinaient lui apparaissaient comme pas tout à fait « légaux » dans son jargon intérieur. Le contrôleur général avait dû avoir vent de ses réticences, car depuis plusieurs mois, il n’était plus inquiété par la distribution vers les deux secteurs en question.
Ayant perdu le fil de son observation, Paolo reporta son attention sur les gars de son équipe, sagement positionnés en file indienne, ahanant parfois sous le poids d’une caisse plus lourde que les autres. Son regard dévia vers la seconde équipe, et il nota que l’un des porteurs se dirigeait vers le troisième container avec une caisse étiquetée pour le second. Il avait une bonne vue, et ce genre de détail ne passait pas inaperçu. Il lorgna du côté du second superviseur, responsable du chargement du second camion, et attendit qu’il intercède. Le chargement se poursuivit sans réaction autre qu’une certaine bonhomie de façade de la part de celui-là. Surpris, Paolo l’apostropha :
– Tu dors, Baylee !
Le prénommé Baylee se renfrogna et largua :
– Occupe-toi de tes affaires, Paolo, et je ne m’occuperais pas des tiennes.
Intrigué, Paolo avança vers le superviseur. L’autre n’avait dû rien voir. Comme d’habitude. Il insista :
– Un de tes gars charge du mauvais côté.
Se disant, celui qui venait d’être apostrophé alla à la rencontre de son congénère et le menaça :
– Reste du côté de ton camion ; t’as qu’à pas zyeuter dans notre direction.
Si Paolo avait réagi plus rapidement, peut-être aurait-il évité ce qui survint ensuite, mais il demeura immobile en se campant sur ses deux jambes pour expliquer au contestataire ce en quoi il avait tort. Deux porteurs avancèrent pour apporter leur appui à celui qu’il considérait comme leader. Baylee était costaud, plus corpulent que les deux autres superviseurs. Ses poings étaient percutants. Paolo fût trainé au sol derrière le container à remplir, puis les coups plurent sur son dos et sur ses côtes, le sonnant complètement. Quand un troisième gars les rejoignit, il comprit qu’ils en voulaient à sa peau, mais ne put se redresser et encaissa les violents coups de pied et coups de poing qui s’abattirent sur son torse et sa tête, achevant de le faire sombrer dans un état dont il ne se relèverait pas.