Chapitre : Point d’achoppement

1306 Words
Chapitre : Point d’achoppement Cahier d’Avril Scott : Un jour, je pense d’une manière, et le suivant, ma pensée est tout autre. Qu’est-ce que ce phénomène ? Si l’on doit lui donner un nom ? Un syndrome de personnalités multiples ou un dédoublement manichéen ? Je me dissocie beaucoup trop souvent. Est-ce pour autant de la schizophrénie ? Qu’en sais-je moi-même ? Et après tout, quelle importance ? Je suis toujours moi, quelle que soit la forme de pensée qui me traverse ou qui m’anime. Avril était revenue de l’île Tasmane avec les éléments demandés par ses associés et leurs sponsors entre les mains desquels appartenait dorénavant la décision. L’éthologue, quant à elle, avait déjà entériné son choix. Les sols de l’ancien parc de la péninsule Freycinet comportaient tout le terreau nécessaire à la vie qu’ils envisageaient et aux évolutions implicites. De retour à Melbourne où la jeune femme y avait un appartement, dans Drummond Street, dans le quartier de la Little Italy, près des Carlton Gardens classés au Patrimoine Mondial de l’UNESCO depuis plus de deux décennies, elle s’était empressée de se rendre au sein des bureaux de leur association de protection de l’environnement afin d’y remettre ses conclusions. Elle avait ensuite fait un détour par GénOGuide, le cabinet d’avocats qui l’employait à mi-temps pour son expertise des dossiers sensibles traitant des abus dans le domaine des organismes génétiquement modifiés, même si par les temps qui couraient, le terme galvaudé n’avait plus tout à fait de sens. Les États ne détenaient plus la mainmise sur les politiques industrielles relatives à ce sujet, mais se les étaient fait voler par les superstructures qui en possédaient dorénavant le monopole. Les lobbies particulièrement actifs avaient saboté le système depuis fort longtemps. Et s’il y avait bien eu des tentatives en hauts lieux pour le biaiser et revenir à un contexte plus régulier, celles-ci avaient également échoué. Les zones encore protégées se réduisaient désormais à quelques îlots au milieu de secteurs contaminés. Tout, jusqu’à la trame des tapis d’intérieur et les kleenex autonettoyants dont l’effet lotus4 en était accentué par des séquences géniques les plus farfelues, était infesté de ces babioles divergentes qui amusaient les foules et leurraient les masses. Avril n’avait pas toujours été en lutte contre cette science controversée, mais le raz-de-marée était devenu bien trop aberrant pour ne pas prétendre lutter contre. – Mademoiselle Scott ? La jeune femme revint à la réalité présente. – Oui, Dareios ? Le jeune assistant avocat du cabinet atermoya une brève seconde avant de poursuivre : – Nous avons un problème avec l’un des bioclusters en vogue. – Lequel ? – Celui qui menaçait de lancer sur le marché quelques-unes de ses substances insuffisamment testées. Vous aviez déposé une mise en garde les concernant. – BioJadh ? – Celui-là, oui. – Eh bien quoi, Dareios ? – Leur Direction marketing vient de démarrer une campagne de propagande, et plusieurs de leurs outsiders s’érigent contre l’opération. – Tu sais que je n’ai que faire des affrontements publics entre ces requins d’un bord ou d’un autre. – Pour l’un d’eux, il ne s’agit pas d’un concurrent habituel. L’instigateur de l’attaque se camoufle, mais selon nos sources, il semblerait qu’un grain de sable se soit introduit dans des rouages trop bien huilés. – Et tu vas me dire que le grain de sable exige une expertise sur les produits émergents ? – Précisément. Tu es sollicitée, ma belle. Si tu l’acceptes, cette étude est pour toi. Un vice de forme à ce qu’il paraît. L’un des artefacts n’est pas exactement conforme. Le comité d’éthique leur a fourni ton nom. – Bon sang, Dareios, tu sais que je n’ai plus de temps à réserver à ce genre d’investigations ! L’homme abaissa le regard, gêné. Elle réagit plus violemment : – Quel est l’imbécile qui a avancé mon nom ? – Marin, lança-t-il du bout des lèvres. L’éthologue songea aux flux et aux leviers composites qui géraient l’intégralité d’un marché en expansion, depuis plus d’une quinzaine d’années. Le maelstrom engendré par les quantités d’argent brassé ne pouvait être endigué. Les marchés financiers planaient haut, au-dessus de la mêlée. Les potentialités qui se signalaient recueillaient les suffrages d’une majorité d’intérêts croisés qui ne faisaient que complexifier à souhait les règles de bienséance en biogénétique. Trop de pouvoirs généraient un absolutisme qui empêchait tout retour en arrière. Avec le peu d’institutions publiques ou privées censées maîtriser les abus, qui aurait pu les arrêter ? En dépit de ses inclinations pour une vie équilibrée et saine, scientifique dans l’âme, Avril appréciait la nouveauté, la modernité, le bouillonnement culturel sous toutes ses formes. Il lui était difficile, parfois, de savoir ce qu’elle voulait vraiment, de savoir comment traiter un sujet alors que tout la passionnait. Aussi avait-elle opté pour une scission de comportement en fonction de ses domaines de prédilection. Pour tout ce qui avait trait au « végétal » dans le sens éloquent du terme, elle préconisait une tempérance du milieu naturel, un conservatisme qui mesurait le droit à l’interaction, tant que le naturel demeurait le point de repère. On ne dégradait pas ce que la nature avait enfanté. Par prudence, autant que par une propension au traditionalisme et un respect pour tout ce qui touchait à la création originelle. Les végétaux, quelle que soit leur forme, participaient de la vie sur Terre ; enrichissaient l’air, nourrissaient, harmonisaient et apaisaient. Pour ce qui se rattachait aux autres domaines, son instinct la poussait à contrevenir, de manière aléatoire, à cette aspiration de base. En fonction des objectifs, des résultats, des profits des uns et des autres, de la fonctionnalité de l’objet, de la cause initiale et des conséquences subséquentes, elle disséquait puis refusait, ou encore tolérait, voire acceptait le changement. Ambivalence de son tempérament provocant qui déstabilisait ceux qui se heurtaient aux mécanismes analytiques de son esprit, et qui croyaient avoir décrypté les rouages de ses raisonnements. Partie dans son introspection, elle ne vit pas Dareios sourire. Elle finit par revenir au temps présent, lorsque le soupir de l’homme la décrocha de ses réflexions. Son regard balaya l’ennui de l’assistant, infiltra ses pensées circonspectes. À son tour, elle sourit, avant de préciser d’une voix lasse où perçait une certaine agressivité latente : – D’accord ; fais-moi parvenir le dossier, tout à l’heure, chez moi, et si tu l’estimes suffisamment consistant, propose un rendez-vous pour demain ou après-demain. Tu sais que je repars… – OK, Avril. C’était bien, là-bas ? L’intérêt tangible de son collègue transparaissait dans le timbre de sa voix et dans sa posture inclinée dans sa direction. Un instant, l’esprit de l’éthologue s’échappa vers la péninsule ; elle tarda à répondre. – Nous avons trouvé ce que nous escomptions. Les analyses du terrain sont en adéquation avec nos projets ; j’espère juste que nos associés ne s’arrêteront pas aux facteurs minimes qui les contrarieraient. Ce serait vraiment dommage. Il y aura de l’ouvrage pour réaménager la flore et la faune, et préparer la terre ; cependant, ce serait regrettable que nous ne prenions pas l’affaire, sous prétexte que tout n’est pas irréprochable… Elle s’attarda sur les images fugaces qui remontaient, avant de s’enquérir : – Et ici, rien de nouveau ? – Rien de transcendant. Toujours ces allusions sous-jacentes d’une présence « extraterritoriale » dont personne ne voit la moindre manifestation. À croire qu’on veut nous préparer tout doucement, afin de contrer toute réaction de peur de la part des foules. Tu y crois, toi, à ces simagrées ? La jeune femme esquissa une grimace. Quand Dareios abordait le sujet d’actualité sur une prétendue intégration inhumaine, le terme employé d’extraterritorialité venait naturellement dans sa bouche. Elle-même y croyait-elle ? Cela faisait tellement d’années qu’on leur bassinait la tête avec ces histoires d’épouvantail. Elle y avait cru, bien sûr. Il était tellement évident à ses yeux que le monde ne s’arrêtait pas à leurs petites personnes, mais qu’il grouillait d’êtres différents sur des mondes qu’eux-mêmes n’envisageaient même pas, voire qu’ils habitaient leur propre Terre sans se révéler au grand jour. Mais, après tout, qu’est-ce que cela changeait, au final ? Il y avait déjà tellement de races qui se croisaient au quotidien, qu’une race de plus ou de moins n’était rien tant qu’une banalité à concevoir. Néanmoins, étant donné que ces petits nouveaux ne se montraient toujours pas, et jouaient aux timides, elle n’y apportait plus l’intérêt qu’elle y avait placé, plus jeune. D’autres sujets nourrissaient autrement sa soif d’intrigues et d’aventures. – Joker. Pas d’autres nouvelles ? – Que dalle. – Le monde comme on le connaît alors. Avant de repartir, je vais trier mon courrier. Si tu es encore là, tout à l’heure, on va se boire un thé quelque part ? – C’est vendu, Avril. Je viens te prendre dans une heure. Avril abandonna son collègue à ses propres tâches, et se rendit vers son antre, au bout d’un long couloir, puis traversa la cour qui desservait plusieurs bureaux disposés en rotonde.
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