Chapitre : Un client singulier
Étude du genre humain du point de vue d’un Alien : Les Ordinaires, de ceux qui se complaisent dans une condition qui s’avère être loin de ce qu’ils imaginent. Mais à leur décharge, le piège est insidieux, le leurre bien trop parfait.
Un verre à la main, installé à une table dans un coin discret d’un restaurant branché du quartier huppé de Sydney, Maur attendait. Khard Fintch était revenu à la charge. L’une de leurs hôtesses l’en avait prévenu, la veille, encore tremblante de la visite. Son compatriote avait toujours eu cet effet sur ceux qu’il abordait. En dépit des rappels à l’ordre de la meute de loups, dans les hautes sphères de leur cercle fermé, il ne modifiait pas d’un iota son intempérance vis-à-vis des « Ordinaires » comme il surnommait ceux parmi lesquels ils vivaient.
Maur n’approuvait pas cette attitude qu’il jugeait méprisante pour le genre humain, et dangereuse pour leur propre espèce. Savoir que ce dernier pénétrait sans vergogne sur son territoire, sans autre difficulté que de s’introduire et lire les réponses qu’il cherchait dans le crâne de ses employés, le tracassait chaque fois au plus haut point ; mais l’homme et ceux qu’il représentait s’accrochaient à ses basques. Il ne leur suffisait pas de profiter de son réseau et du bénéfice évident que leur apportaient ses activités, il fallait qu’ils le marquent à la culotte, comme voulant s’assurer de biens qui ne leur appartenaient pas en propre.
Maur observa la salle et le personnel qui se déplaçait discrètement d’une table à l’autre. Au travers des baies vitrées de l’étage, la nuit s’installait lentement. Les lumignons s’allumaient les uns après les autres, transformant l’atmosphère chaude de Sydney en une aura festive qui le dérangeait singulièrement. Il devina l’arrivée de son invité au bouleversement des ondes dans l’espace proche. Maur se détourna des carreaux de verre pour l’examiner. Grand, comme la plupart de ceux de leur race, une tignasse trop épaisse et des lunettes de vue pour dissimuler leur myopie générée par l’atmosphère de ce monde et sa lumière particulière. Lui, Maur, ne portait pas ce type d’accessoire encombrant. Ses laboratoires avaient su créer à sa demande une huile spécifique dont les propriétés génomiques avaient fini par se mêler aux siennes comme une seconde peau. Il n’avait plus aujourd’hui besoin de ces intermédiaires.
– Salut Evans. Beau repaire, merci de me le faire partager.
L’allusion était claire. Maur ne broncha pas, et d’un signe, invita l’homme à s’installer.
– Vous savez pertinemment que je ne souhaite pas que vous veniez dans nos bureaux.
– Craindriez-vous que l’on vous découvre ?
– Je ne pense pas seulement à moi, Khard. Les médias rapportent de façons de plus en plus soutenues les ingérences de nos races dans l’univers des Humains, et tout ça pour des maladresses qui se multiplient ; à croire que nos pairs briguent des occasions de se mettre en avant. De leurs côtés, les gouvernements humains ne font plus beaucoup d’efforts pour dissimuler la réalité aux masses pensantes.
L’autre ne répondit pas.
Maur demanda :
– Qu’attendez-vous de moi que je ne donne pas déjà ?
– Que vous accélériez la cadence dans la conception, puis la production de cette arme biogène que vous nous avez fait miroiter.
– Je n’ai rien fait miroiter, Khard, et vous le savez encore. Les instances souveraines m’ont instamment sollicité sur ce projet. Mais je ne suis pas prêt. Et certains d’entre nous ne sont pas convaincus que ce soit une solution viable. Les autres rebondiraient trop bien si l’on démarrait les hostilités. Que deviendraient nos hôtes, au milieu d’un conflit qu’ils ne comprendraient pas ?
– Qu’ils se tiennent à carreau, et tout ira bien pour eux.
– Ce ne sont pas tous des pleutres comme vous le préjugez.
– Peut-être pas, mais leur race est faible.
– La nôtre n’est guère plus florissante.
– Vous nous sous-évaluez, mon cher. Mais le niveau est quand même bien supérieur.
– Pour ce que cela change…
Ils furent interrompus par un serveur venu prendre la commande. Quand il fut reparti, Maur s’enquit :
– Un autre sujet vous tient-il à cœur ?
– On m’a attribué comme mission de vous ramener au bercail. Ils ont besoin de vous, là-bas, de vous et de vos œuvres.
– Je leur ai déjà délivré ma réponse. Celle-ci est on ne peut plus claire ; je ne reviendrais pas. Mon univers est ici, désormais.
– Qu’est-ce qui vous y attache ?
Comme Maur ne rétorquait pas, Fintch insista :
– Je suis curieux de ce qui vous y attire.
Maur réfléchit une minute :
– Je dois reconnaître que c’est difficile à dire, mais… Ce monde est un brouillon du nôtre, sans conteste, mais l’existence y est plus… inattendue, plus illusoire, et à la fois plus envoûtante et plus surprenante. Tout peut arriver à n’importe quel moment. On a beau se préparer, il semble que cette existence nous dépasse. Aucun ordre n’établit les priorités qui apparaissent ou disparaissent selon des critères qui déconcertent chaque fois. C’est vivifiant, et en même temps prenant et inquiétant. La mort y survient n’importe quand, et de n’importe où ; que ce soit par l’invasion des virus tropicaux au sein des zones tempérées, des guerres apatrides ou de la Terre elle-même qui se soulève des abus que nous lui faisons subir. Même la race que nous représentons peut être impactée par ces bouleversements. Là-bas, sur Talavèle8, tout était beaucoup mieux maîtrisé, en dépit des hostilités croissantes des différentes cabales.
Maur étudiait chez Fintch l’effet de son discours. Ce dernier précisa à contrecœur :
– Ils sont en train de nous rassembler, de récupérer tous les premiers-nés, les premiers débarqués et leur descendance. Je tenais à vous en toucher un mot. D’ici que vous vous retrouviez dans l’une de ces rafles aléatoires… Vous ne pourrez pas me reprocher de ne pas vous avoir prévenu.
– Je vous en sais gré, Khard. Qu’est-ce qui vous pousse à me tenir informé ?
– Un quelque chose chez vous qui finalement touche une corde sensible chez moi. Allez savoir quoi exactement ? Je suis un soldat, brut de fonderie ; comme mon souffle, ma violence est permanente et rejaillit sans cesse, tandis que vous paraissez policé en surface, presque intégré, mais sous les apparences, là, tout au fond, se terre un fauve qui n’exige que de ressurgir, et c’est ce qui vous arrivera, Evans. Le fauve ressurgira, et j’aimerais assister à cette renaissance. C’est cela que j’admire en vous : cette dualité aujourd’hui inopérante. Une vraie poudrière.
Maur eut un rictus ennuyé, cet homme se conduisait en véritable forcené, et pourtant, il arrivait que son esprit pénétrant puisse lire dans les tréfonds des âmes. Il lui arrivait de deviner des faits et des déviances que certains, au sein de leur race, ne suspecteraient jamais le concernant.
– Vous n’exagéreriez pas un tout petit peu, Khard ?
– Non, Maur, et vous vous en doutez. Mais dites-moi, les gars qui travaillent pour moi ont noté certains débordements du côté de vos distributeurs. Vérifiez vos filières ; il y en a une ou deux qui nous paraissent plus ou moins véreuses, et nous ne voudrions pas que d’autres que nous bénéficient de ce qui nous revient en propre.
Maur détecta de l’anxiété chez son partenaire. Une émotion qui ne lui était pas familière, et qu’il devrait prendre en considération. L’homme était sincère sur ce point. Il allait devoir creuser l’information et dénicher les failles. Difficile, en ce moment où l’accroissement de leurs activités et la sortie des nouveaux produits canalisaient toutes leurs énergies.
– Je prends note du sujet, Khard.