Chapitre : Ennéa
Cahier d’Avril Scott : Fusionnez un gène animal avec celui d’un Humain, et ajoutez-y quelques gènes de bactéries, d’archées ou de virus, et là, vous avez un vrai problème.
Avril avait rendez-vous avec un spécialiste du Comité scientifique de l’organisme d’État en charge des agréments. Elle avait déjà rencontré l’homme à plusieurs reprises, et le connaissait plutôt bien, un homme intègre et difficile à déstabiliser. La jeune femme appréciait qu’il y ait encore des gens honnêtes dans le métier.
La salle d’attente jouxtant le cabinet officiel manquait d’espace et de fenêtre, et l’indisposait. Avril s’impatientait quand la porte du cabinet s’ouvrit sur un homme de science, fluet, la cinquantaine. Il lui fit signe d’entrer, et l’invita à s’asseoir dans un fauteuil à côté d’un autre dans lequel s’affalait plus ou moins un étranger, devant un bureau tout ce qu’il y avait de plus représentatif de la fonction. Sur l’un des côtés de la pièce, à sa droite, un support en bois sur lequel s’éparpillaient des fioles et des cahiers d’une période surannée, qui ne devaient plus servir qu’à ressasser de vieux souvenirs de gloire. Comme elle interrogeait du regard celui qui l’avait accueillie, il fit les présentations :
– Avril Scott, notre consultante en science du génome, également éthologue et associée au sein d’Appden, l’Association protectrice pour le développement de l’environnement naturel, en charge des domaines sauvages du globe ; c’est à ce titre qu’elle exerce ici, avec nous, pour procéder aux expertises et analyses qu’elle jugera nécessaires pour l’évaluation de ce dossier. Scott, voici Adham Lacks, l’avocat en droit des licences pour un concurrent de BioJadh, GenOTab.
Avril s’attacha au personnage, imposant, les traits pincés. D’emblée, le courant ne passa pas entre eux. Elle se tourna vers le scientifique et interrogea :
– Vous avez une expertise pour moi, Monsieur ?
– Oui, Scott. Un dossier que nous avions refusé, mais qui nous est revenu, comme vous pouvez l’envisager. Lacks soutient que le travail de BioJadh qui œuvre sur des matériaux haute performance a été bâclé afin de lancer sur le marché un premier artefact qui leur permettra, par la suite, de pénétrer une sphère qui ne leur appartient pas de droit.
L’homme de loi intervint. Sa voix cassante interpella Avril.
– GenOTab s’emploie sur une filière similaire. Mon client dispose d’un dossier à l’étude, ici même. Le fait que BioJadh interfère aussi rapidement peut l’empêcher de réaliser une mise sur le marché prometteuse. La concurrence engendrée risque de lui être préjudiciable.
– Je comprends, argua la jeune femme.
Puis à l’intention du scientifique :
– Quel est l’écueil selon vous ?
– Une séquence de gènes singulière qui ne nous paraît pas à sa place. C’est ce qui nous a fait rejeter la demande. Nous souhaiterions que vous approfondissiez la carte du génome impliqué ici, et mettiez en avant l’impossibilité d’un tel projet, s’il existe. Si c’est le cas, cela signifie que les équipes du labo de conception sont pressurisées, ou bien que le service marketing de la firme a mis la charrue avant les bœufs et déployé le tintouin avant que le produit ne soit tout à fait finalisé. GenOTab suspecte une non-conformité majeure qui supposerait l’utilisation de gène animal interdit.
Surprise, l’éthologue sursauta, elle avait rencontré pas mal de malfaçons dans les prouesses des labos patentés, mais pour sa part peu souvent ce type d’entorse à la législation, sévèrement sanctionné. Celui-ci entraînait invariablement de sérieuses pénalités, pénalités, hélas, peu convaincantes pour les contrevenants notoires s’estimant au-dessus des lois.
– Une belle stupidité, à mon sens, Monsieur. De quel animal s’agirait-il ?
– Indéterminé à ce jour.
– Vous voulez dire, une espèce non identifiée.
– Trop tôt pour l’avancer, à ce stade.
Du coin de l’œil, Avril surprit l’œil mauvais de l’avocat de GenOTab.
– Un délai doit-il être respecté ?
– Nous avons un mois à partir d’aujourd’hui, y compris notre relecture. Vous avez donc deux semaines devant vous.
L’avocat hocha silencieusement la tête. Il aurait souhaité que l’obtention des conclusions prenne davantage de temps. Plus l’enquête s’éterniserait, plus longtemps le concurrent de GenOTab piétinerait. Damer le pion à cet enfoiré d’Evans permettrait à son client de rattraper un peu du retard accumulé, et dans son cas, d’empocher un petit pactole.
De son côté, accoutumée aux délais courts, la jeune femme ne broncha pas. Son équipe saurait parvenir à des résultats dans ce laps de temps. Le matériel de leur propre labo était récent et de haute qualité, ce qui constituait les trois quarts du job.
– Très bien. Vous aurez de mes nouvelles, dans le temps imparti.
– Merci, Scott. Nous apprécions votre professionnalisme.
– Mademoiselle Scott, voici mon électrone. Mes coordonnées y sont enregistrées. Si je peux vous être d’une aide quelconque, n’hésitez pas à me solliciter, s’empressa d’exprimer l’avocat.
– Je n’y manquerais pas.
L’officiel se leva et les raccompagna jusqu’à la porte, en tendant à la jeune femme sa carte électronique.
– Toutes les informations concernant ce dossier se trouvent là-dedans.
– Merci. Tout sera épluché.
Une fois de retour à son propre bureau, au sein de l’association, l’éthologue entreprit de dresser une liste des éléments à ne pas oublier d’intégrer dans sa phase de prospection. Il lui faudrait également se rapprocher du représentant de BioJadh, afin d’avoir une vue d’ensemble du sujet et des protagonistes. Dans l’univers de l’ADN, les choses, bien que simples, se complexifiaient très vite. On ne soupçonnait pas la masse de travail que monopolisait la moindre recherche dans ce domaine, pourtant en vogue et de mieux en mieux cerné.
Le coup d’œil qu’elle jeta sur le dossier de BioJadh et les premières lignes qui relataient le projet captèrent immédiatement son attention, et l’amenèrent à se plonger dans sa lecture. L’idée de commercialisation reposait sur une sorte de masque de personnalité. Avril se remémora un ancien sujet traité plusieurs années auparavant. La technologie employée, alors, se basait sur de l’électronique gérant des taux d’hormones différenciés, le tout plaqué sur du latex. Un mélange qui n’avait pas fait long feu. Qu’en était-il, ici ? Intriguée, avalant distraitement le café qu’elle s’était préparé, elle repoussa le fatras de feuillets numériques s’étalant sur le bureau, s’empara d’un bloc-notes digital et d’un stylo à encre qui se régénérait toute seule – l’une de ces nouveautés en vogue ces derniers temps –, et se plongea dans la lecture de l’exposé qui précisait l’objectif et le produit en vue de la licence.
L’Ennéa, un nom gracieux qui la ramenait quelques années en arrière, à une série de cours d’anthropologie censés être une étude comparée de l’Humain par rapport aux autres animaux. Notamment en termes de personnalité. Pouvait-on parler de ce concept pour l’homme et ne pas l’appliquer à l’animal ? Un sujet fascinant et toujours controversé, en dépit des levées de boucliers luttant pour une humanisation de la faune comme de la flore. Le mot « personnalité » dérivait du latin « persona » qui désigne le masque d’un acteur exprimant différentes émotions et attitudes. Une image sociale superficielle que les individus adoptent en jouant des rôles. Autant de notions dynamiques et changeantes du comportement, selon le modèle subodoré par Cloninger9.
On ne pouvait pas concevoir et matérialiser un principe aussi fort que celui-là, avec un assemblage de matière et de gènes. Les concepteurs de cette invention s’égaraient en croyant pouvoir composer, remplacer ou compléter des traits de personnalité ; celle-ci se construisait au fur et à mesure de la maturité assumée, et devait être considérée comme un système global en équilibre par rapport aux sollicitations tant extérieures qu’intérieures, répondant en permanence aux stimuli de son milieu. Si au cours de son édification continuelle, la personnalité se nourrissait d’entités empruntées à soi et aux autres, à ses mondes de quelques directions qu’ils proviennent, elle finissait par s’harmoniser pour devenir une entité unique capable de penser et d’agir en fonction des émulations, et parvenait, après un temps, à une stabilité captivante. Alors, pourquoi vouloir leurrer son environnement en laissant croire, tout à coup, à une singulière divergence de comportement ? Afin de mettre en exergue le potentiel de ce nouveau concept, il était dit, dans le dossier, qu’il permettait d’annuler les addictions d’un genre ou d’un autre dont se servait généralement l’être humain pour forcer et faire varier son humeur quand lui seul, avec ses propres outils intrinsèques, n’y parvenait plus. L’éthologue reculait devant un tel procédé à ce point retors que l’on croyait qu’il avait la capacité d’annihiler les addictions, alors même qu’il les encourageait très certainement, et qu’au final, l’utilisateur de ce masque se fourvoyait au point d’en devenir l’effet inconscient, et remplacer une addiction par une autre beaucoup plus ambiguë.
Non contente de mettre en avant un sombre côté de la personnalité, la firme poursuivait, vantant une autre facette de sa création en préconisant l’utilisation de tels masques à des fins de contrôles ou de maîtrises professionnelles. Un scénario envisagé encourageait le port du masque pour les collaborateurs d’une entreprise afin que la Direction puisse prédire ou anticiper, avec une faible marge d’erreur, les futures réactions de ses employés, métamorphosés à leur corps défendant en des comédiens involontaires, mais contrairement à ces derniers, eux ne choisissaient pas l’humeur en fonction d’un rôle momentané. La firme annonçait un nombre défini de personnalités superficielles que le port du masque autorisait. Hélas, pourquoi altérer et limiter ce que la nature avait dispensé de bien à l’homme ? Ce qui le qualifiait en tant qu’individu, et qui, en termes de permanence et de postures constituaient toute la richesse d’un tempérament. La firme promouvait l’évolutivité de sa chimère, mais qu’en avait-on à faire quand les potentiels humains s’avéraient si infinis ? Sa connaissance du sujet lui rappelait que la personnalité provenait, pour un bon pourcentage, de la construction d’un génome différent, en fonction de chaque être humain et de ses origines, d’un faible pourcentage d’imprégnation de son cadre familial, social et culturel, et d’une importante source de facteurs encore inexpliqués, bien que certains aient un lien avec le cognitif et les objectifs de l’être concerné dès son plus jeune âge. Alors, pourquoi se limiter à un cadre beaucoup plus restrictif ? Évidemment, Avril concédait que le sujet se révélait d’un enjeu d’importance, dans un milieu ne serait-ce que purement professionnel où les outils psychométriques permettaient de capter une bonne partie de chaque trait d’un salarié, en le situant par rapport au reste de la population de référence. De nombreux tests de personnalité se basaient sur cette théorie.
La jeune femme fit défiler les digifeuilles avant de s’arrêter sur un autre chapitre, celui plus détaillé des techniques employées dans la conception de l’objet qu’elle imaginait tout à coup provenir d’un contexte de magie noire. Il y avait, ici, la description des formules génomiques, du matériau support, et tout un charabia sur les humeurs et les hormones, ainsi qu’une vague mention d’une souche bactérienne liée à l’animal. Oh ! Là ! Un café ne lui suffirait pas. La jeune femme éprouva le besoin vital de s’extraire de cette fange scientifique, et d’aller prendre l’air au-dehors. Elle referma le dossier, après en avoir sauvegardé une trace dans l’un de ses propres mémos répertoires, puis rangea la puce électronique dans l’un des tiroirs de son bureau qu’elle verrouilla avant de sortir.