Chapitre 3
En cette fin de matinée de lundi, la réunion des officiers de Police se terminait au commissariat de Quimper. Le commissaire divisionnaire Fabien avait fait le point sur les affaires en cours et attribué les tâches à chacun, sauf… à Mary Lester.
Elle l’avait regardé, surprise, mais sans faire de commentaires, et il avait discrètement levé l’index à son intention pour lui signifier qu’il désirait lui parler en particulier.
Lorsqu’elle s’était approchée de lui, il lui avait glissé :
— Chez moi dans un quart d’heure !
L’air mystérieux qu’il avait pris pour prononcer cette phrase et son ton avaient intrigué Mary. Aussi, quinze minutes plus tard, elle frappait à la porte du patron.
Il vint lui-même lui ouvrir et lui offrit un siège avant de retourner s’asseoir derrière son bureau. Elle s’assit docilement, sans mot dire, rejouant une petite scène qui, elle le savait bien, agaçait prodigieusement le commissaire Fabien. Il finit par prononcer, en tapotant d’un air mystérieux un dossier cartonné de bleu :
— « On » a requis vos services…
— Ah… fit-elle sans manifester plus d’intérêt.
Il y eut un silence, chacun attendant que l’autre s’exprime. Le commissaire céda le premier.
— Vous ne me demandez pas qui ?
— Pourquoi vous le demanderais-je ? Vous me le direz bien, quand vous serez décidé.
— Vous n’êtes pas curieuse.
— Mais si ! Sans cela je ne ferais pas ce métier !
— Il s’agit du ministère des Affaires étrangères.
Elle ne put retenir sa surprise :
— Rien que ça ?
Le commissaire Fabien parut ravi :
— Ça vous la coupe, hein !
— Comme vous dites. Où allez-vous m’expédier, cette fois ? Tahiti, les Antilles, Bora Bora ?
Il doucha son enthousiasme :
— Roscoff !
Elle fit la grimace :
— C’est moins exotique.
— Quoique… fit Fabien d’un ton badin, il y a là-bas, sur une île, un jardin extraordinaire qui laisse à penser qu’on est sous les tropiques.
— Ouais, dit-elle, sur l’île de Batz.
Le patron eut l’air déçu :
— Ah… Vous connaissez ?
— Comme tout le monde, patron !
— Moi je ne connaissais pas, marmonna Fabien.
— Il n’est pas trop tard pour y aller, dit Mary. Vous devriez y inviter votre épouse. Je suis sûre qu’elle serait ravie.
— Ouais, fit Fabien, lugubre.
Visiblement, il n’entrait pas dans ses plans de faire du tourisme avec madame Fabien. Bof, après tout, c’était son problème. Elle demanda :
— Et qu’est-ce qui requiert ma présence en ces lieux enchanteurs ?
Le patron prit un air mystérieux :
— Devinez.
Mary ressentit un picotement dans le nez :
— Encore une intervention politique ?
— Je le crains.
— Qu’est-ce qui amène les Affaires étrangères à s’intéresser à un crime commis dans le fin fond du Finistère ?
Il joua l’étonnement :
— Ah, parce que vous savez qu’il y a eu un double meurtre là-bas ?
Elle considéra son patron avec réprobation :
— Vous me prenez pour une nunuche ? Je lis les journaux, tout de même !
Le commissaire se frotta les mains :
— Parfait !
Les choux-fleurs et les artichauts prenaient soudain la place des palmiers et des orchidées. Elle fit la moue et dit, résignée :
— Eh bien, allez-y ! N’a-t-on pas parlé d’une partie fine qui aurait mal tourné ?
— C’est ce qu’on croyait, dit le commissaire, enfin, c’est ce que les gendarmes croyaient…
— À ma connaissance, la gendarmerie avait deux suspects dans le collimateur.
— Elle avait, oui. Elle n’a plus.
— Ah, fit Mary avec intérêt, racontez-moi ça !
Le commissaire Fabien appliqua ses deux mains l’une contre l’autre comme s’il se mettait en prière.
— Voilà, dit-il après s’être concentré, le lundi 7 février dernier, au cours de sa tournée, le facteur de Kerpol découvre, dans une propriété isolée du bourg, les cadavres d’un homme et d’une femme tués par balles. Tout laisse à penser que les victimes connaissaient le meurtrier car il n’y pas de trace d’effraction, pas de trace de lutte non plus. À l’examen et vue l’extrême précision des impacts, il semble que l’on soit en présence d’un excellent tireur.
— Un professionnel ?
— Vraisemblablement. Les balles, du neuf millimètres, auraient été tirées par un revolver car aucune douille n’a été retrouvée sur place.
Mary écoutait attentivement. Le commissaire poursuivit :
— Les investigations menées dans la maison ont rapidement révélé qu’outre les deux victimes, deux autres personnes avaient séjourné dans cette maison la nuit précédant le crime. Ce couple était donc en première ligne pour faire d’excellents suspects.
Mary ne réagissant pas, le commissaire poursuivit :
— Comme cette maison est extrêmement isolée, il n’a pas été possible d’obtenir d’autres témoignages. Cependant, en interrogeant les gestionnaires de l’agence chargée de la location, les gendarmes ont pu déterminer qu’un homme était venu, la veille du drame, demander par où on se rendait à la Villa des Quatre Vents. Cet homme s’exprimait dans un français tout à fait correct, mais avec un accent germanique très prononcé. De plus, il voyageait dans une voiture basse, grise, pourvue d’une plaque d’immatriculation blanche avec des lettres noires et des écussons cerclés. Les gendarmes ont immédiatement lancé un avis de recherche concernant un coupé sport immatriculé en Allemagne ou en Suisse. Et là, bingo, deux motards interceptent dans la soirée une Porsche grise entre Fougères et Alençon. Les occupants, Hilde Müller, 32 ans et Heinrich Stoffel 48 ans, citoyens allemands dont les papiers étaient en règle, furent illico ramenés à Morlaix. Heinrich Stoffel prit les gendarmes de haut, exigea qu’on avise son consulat et refusa tout net de répondre aux questions qui lui étaient posées. Sa compagne, Hilde Müller, plus coopérative, indiqua que Stoffel et elle-même étaient venus rendre visite à une relation de Heinrich, Louis Sayze, un homme d’affaires de Paris en vacances à Kerpol avec son amie. Ils avaient passé la soirée ensemble avant de reprendre la route vers deux heures du matin. Ce détail attira l’attention de l’officier qui menait l’interrogatoire. Pour le capitaine Charpin, ce départ nocturne ressemblait à une fuite. Hilde Müller indiqua alors que son ami préférait rouler la nuit. Le capitaine Charpin nota que les passagers de la Porsche, s’ils paraissaient surpris d’être ainsi interpellés, ne semblaient pas autrement émus. Ils avaient cru qu’on les interceptait pour quelque infraction au code de la route, un excès de vitesse probablement, ce qui ne semblait pas inquiéter Stoffel outre mesure. Cependant, après avoir pesé le pour et le contre, le capitaine Charpin décida de les placer en garde à vue.
— Et alors ? demanda Mary.
— Alors, le gros pataquès s’est déclenché. Figurez-vous que le sieur Heinrich Stoffel n’est autre que le patron d’une très grosse banque allemande. Cette arrestation, que la presse internationale a montée en épingle, la qualifiant même d’arbitraire, a provoqué un tollé diplomatique entre la France et l’Allemagne.
— Une affaire d’État, en quelque sorte.
— Presque. Je crains que le malheureux capitaine Charpin se soit précipité sur ce qui paraissait évident, et qu’il ait eu la malchance de tomber sur un personnage intouchable. Par la suite, l’enquête a révélé qu’à l’heure de la mort des deux victimes, Heinrich Stoffel faisait le plein de sa Porsche aux portes de Rennes, soit à plus de deux cents kilomètres des lieux du crime. Sa carte de crédit en fait foi.
— Ce qui, évidemment, le disculpe totalement, fit remarquer Mary.
Le commissaire approuva :
— Indubitablement…
Elle le regarda :
— Alors qui ?
— C’est toute la question, soupira Fabien.
Certes, pensa Mary, mais peut-être faudrait-il aussi se demander « pourquoi ? ».
Elle ne fit pas part de cette dernière réflexion, mais elle proposa :
— Je peux emporter le dossier pour l’étudier ?
— Il n’est là que pour vous, ma chère, dit Fabien en se levant.
Elle se leva à son tour en demandant :
— Les gendarmes sont toujours en charge de l’enquête ?
— Oui, mais je crois que le capitaine Charpin a été mis sur la touche. Actuellement, son remplaçant dirigerait leurs recherches vers des faits ayant trait à l’espionnage industriel.
— Ah, fit Mary étonnée, qu’est-ce qui les a menés vers cette voie ?
— La personnalité de la victime, Louis Sayze. Un drôle de type, ce Sayze : père instituteur, il se dirige d’abord vers les sciences.
Mary siffla entre ses dents, admirative :
— Mâtin ! Fallait tout de même être un peu gonflé pour prénommer son fils Louis quand on s’appelle Sayze ! Était-ce une tradition familiale, ou il ne s’appelait pas comme son père ?
Le commissaire la regarda, ahuri :
— Comment avez-vous su…
Ce fut au tour de Mary d’afficher sa stupéfaction :
— Su quoi ?
— Le prénom de son père !
— Mais je ne le connais pas, le prénom de cet hurluberlu !
— Mais si, vous venez de me le dire !
— Qu’est-ce que j’ai dit ?
Le commissaire s’impatienta :
— Je ne suis pas fou ! Vous m’avez bien dit : « il s’appelait Pacôme, son père ».
— Oui, et alors ?
— Eh bien, son père s’appelait Pacôme, justement !
Mary secoua la tête :
— J’ai l’impression de discuter avec Devos !
Le commissaire voulut avoir le dernier mot :
— Eh bien, lui au moins ne s’appelait pas Pacôme ! Et d’ailleurs, il est mort. Ce n’est pas comme Pacôme qui lui, vit encore.
— Pff ! fit-elle, accablée.
Le commissaire, tout fier d’avoir eu le dernier mot, ce qui ne lui arrivait pas souvent avec Mary Lester, poursuivit :
— Il était même docteur en biologie marine, votre Louis Sayze, précisa le commissaire. Vous ne vous y attendiez pas, n’est-ce pas ?
— Non, avec un nom pareil, j’aurais plutôt cru qu’il était serrurier.
Le commissaire ouvrit de grands yeux :
— Serrurier ? Pourquoi serrurier ?
— Pour rien ! J’ai dit ça comme j’aurais dit homme de pêne…
Le commissaire fronça les sourcils et haussa les épaules. Il sentait que quelque chose lui échappait. Il préféra poursuivre sans relever l’intention maligne, le front plissé :
— Dans les années quatre-vingt, il fait des recherches à la station biologique de Roscoff. Il découvre alors l’informatique qui en est encore à ses balbutiements. C’est pour lui une révélation et il va se passionner pour cette science au point d’en faire son métier. Il épouse alors Linda Martin dont le père est expert comptable à Paris et abandonne la recherche halieutique pour développer, sous l’égide de son beau-père, une petite société qui deviendra la GEEK, Gestion études évaluations Konseils. Aujourd’hui, cette société qui emploie plus de cent personnes occupe une place prépondérante sur les marchés de l’audit. Louis Sayze roule en carrosse, ce qui est bien le moins quand on est affublé d’un pareil patronyme, mais cela interpelle tout de même les gens du métier. Or, lorsqu’on établit un audit, les enquêteurs mandatés ont évidemment accès à tous les comptes, à toutes les activités de l’entreprise.
— Et même aux plus secrètes, j’ai compris, dit Mary. D’où une complicité éventuelle avec un important financier allemand.
— C’est du moins ce que les gendarmes supposent.
Il eut une mimique dubitative :
— Quant à le prouver… Cependant, les soupçons qui continuent de peser sur un de leurs gros financiers agacent prodigieusement le gouvernement de Berlin qui voudrait que leur banquier soit lavé de tout soupçon. C’est là que vous intervenez…
Mary s’exclama :
— Moi ? Mais je n’y connais rien en matière de finances !
— Il ne s’agit pas de finances, mais si vous trouviez une autre piste…
— Mais quelle piste ?
— Je ne sais pas, moi, crapuleuse, par exemple.
— Crapuleuse ?
— Ou autre chose… Ça arrangerait bien les relations entre Berlin et Paris.
— Mais même pour faire plaisir à notre Président et à la Chancelière, je ne peux pas inventer une piste crapuleuse !
— Bof, fit le commissaire, on ne vous demande pas d’inventer, mais de faire semblant de chercher. Dans un mois le soufflé sera retombé. On dira que l’enquête se poursuit, et tout le monde sera content.
Elle se leva, prit le dossier sous le bras et grommela :
— Surtout l’assassin !
Elle fixa le patron :
— Car il y a bien un assassin, tout de même, il y a bien quelqu’un qui a pressé la détente de l’arme !
— Assurément, Mary, assurément ! Mais visiblement, c’est un pro…
— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
— Le calibre de l’arme d’abord. Du 9 mm, c’est le calibre militaire par excellence. La précision du tir ensuite…
— Et puis ?
— Et puis il semble que rien n’ait été volé.
— Il semble ? releva Mary.
— Oui, les cartes de crédit des deux victimes ont été retrouvées.
— Pas les espèces ?
— On ignore s’il y avait des espèces. En tout cas, la petite monnaie n’a pas été prélevée dans le sac de la dame. Et puis, on n’a retrouvé ni l’arme ni les douilles, ni la moindre trace permettant de mettre les enquêteurs sur une piste… Je vous le dis, ça sent le contrat…
Elle eut une moue sceptique :
— Un tueur professionnel qui serait venu au milieu des champs d’artichauts tuer ce pauvre homme ? Je n’y crois pas, patron !
Et elle pesta :
— Vous ne me faites pas de cadeau !
— Ce n’est pas moi, protesta Fabien, c’est encore un coup de votre copain Mervent.
— Mervent ? Il est aux Affaires étrangères maintenant ?
— Non, il est à l’Élysée.
— Sans blague, dit-elle, admirative, et à quoi occupe-t-il son temps ?
— Il est un des conseillers les plus écoutés du Président de la République.
— Pff… fit Mary faussement admirative en pensant « Pas étonnant que tout aille mal dans ce pays ! » mais elle garda prudemment son irrévérencieuse réflexion pour elle.
— Il paraît, poursuivit Fabien, que le Président, très contrarié par cet accès de fièvre diplomatique, aurait chargé Mervent de « faire quelque chose ».
— Et Mervent a fait quelque chose ? demanda-t-elle.
— Évidemment !
Il lui sourit, ravi :
— Il a confié le problème à un chef de cabinet nommé…
— Il faut aussi que je connaisse le nom du chef de cabinet ?
— Ça pourrait vous intéresser…
Mary regarda le patron, intriguée. Qu’est-ce qu’il allait encore lui sortir ?
— Martin-Levesque, ça vous dit quelque chose ?
Mary fit la moue :
— Ça devrait ?
— Je ne sais pas, dit Fabien qui buvait du petit lait. Cependant, si je vous dis que ce chef de cabinet se prénomme Marion…
Mary mit sa main devant sa bouche :
— C’est pas vrai ! Marion Bélier ?
— Vous y voilà enfin, triompha le commissaire. Dites-moi, vous n’avez pas l’esprit vif, ce matin ! Marion Bélier porte désormais le nom de son mari, Maître Martin-Levesque, sénateur, et désormais membre de la commission de la Défense nationale.
Mary eut une moue admirative :
— Dites donc, elle a fait son chemin, celle-là, depuis que je lui ai passé les pinces !
— Vous croyez qu’elle s’en souvient ? demanda Fabien.
— Je n’ai aucun doute à ce sujet, affirma Mary.
Elle ricana :
— Elle risque fort de me garder une dent, voire plusieurs, pour cette affaire de menottes…
— Vous croyez ? demanda benoîtement le commissaire.
Elle hocha la tête :
— Ça a de la rancune, ces bêtes-là !
Elle pensait surtout à la manière dont elle avait conseillé Marie-Ange Marescot, la sympathique veuve morganatique de Jules Marescot, afin d’empêcher Marion Bélier de mettre la main sur la propriété familiale de la Moineaudière. Rien que pour ça, elle n’aurait pas été étonnée que la nouvelle chef de cabinet du ministère des Affaires étrangères lui gardât un chien de sa chienne.
— Pensez-vous, dit Fabien, cette dame semble vous avoir à la bonne.
Mary s’étonna :
— Vraiment ?
Elle n’en croyait pas un mot. Si la petite-fille tenait de la grand-mère, ça allait être quelque chose !
— Vous savez ce qu’elle a dit à Mervent ?
Mary secoua la tête négativement.
— Comment le saurais-je ?
Elle aurait dit :
— « Envoyez donc Mary Lester ! »
Une double raison pour m’en méfier, pensa Mary en saisissant le dossier sur le bureau du patron.
— Je regarde ça, dit-elle, et, après examen, je vous dirai ce que j’en pense.
— C’est ça, dit Fabien.
Elle regagnait déjà la porte, son dossier sous le bras et, avant de sortir, elle glissa :
— Et comme d’habitude, je vous tiens au courant !