Chapitre 2
Après le départ du bonhomme, le capitaine Charpin entreprit des investigations plus approfondies en explorant le contenu des meubles.
C’est ainsi qu’il mit la main sur le double du contrat de location de la villa. Celui-ci avait été établi par une agence immobilière de Roscoff au profit de la SA GEEK, Gestion études évaluations Konseils.
— Konseils avec un K, se dit le capitaine en regardant la lettre qu’il avait toujours en main. C’est quoi ce binz ?
Il ne l’avait pas encore ouverte, se réservant prudemment de solliciter l’autorisation auprès du juge qui instruirait l’affaire.
Certains de ces magistrats étaient en effet d’une susceptibilité maladive dès que l’on touchait à leurs prérogatives. L’ouverture d’un courrier - recommandé de surcroît - par un militaire qui n’en était pas le destinataire pouvait générer des tensions et ce n’était pas la peine de courir au-devant d’une guéguerre avec la justice.
Il sortit néanmoins son téléphone portable et forma le numéro de l’agence. Ce fut une voix de femme qui lui répondit :
— Agence des Îles, j’écoute…
— Je voudrais parler au responsable de l’agence, dit le militaire sans s’embarrasser de formules de politesse.
Ceci ne troubla pas sa correspondante qui répondit aimablement :
— Monsieur Le Corre est absent en ce moment. Qui le demande ?
— Le capitaine Charpin, de la gendarmerie nationale.
— Ah, fit la dame surprise, en quoi puis-je vous être utile, capitaine ?
— Je vais vous le dire, fit Charpin d’une voix radoucie. Il s’agit de la villa les Quatre Vents… Vous avez loué cette maison à la SA GEEK, une boîte de Paris.
— En effet, monsieur. C’est moi-même qui ai suivi ce dossier et établi ce contrat.
— À qui appartient-elle ?
— À monsieur Kergloff, un serriste de Guissény.
Le capitaine tiqua :
— Un quoi ?
Il n’était pas en poste depuis longtemps dans le secteur et il y avait encore des termes locaux qui lui échappaient. Obligeante, la secrétaire précisa :
— Un serriste, c’est-à-dire un cultivateur qui a des serres. Monsieur Kergloff est spécialisé dans la fleur coupée. Il a racheté cette villa voici une dizaine d’années et il nous en a confié la gestion.
— Parfait ! dit le capitaine d’une voix sèche. Pouvez-vous me dire qui représentait cette SA GEEK lors de la signature du contrat ?
La voix de la dame trahit son embarras :
— Pardonnez-moi, monsieur, mais il n’est pas d’usage de donner ce genre de renseignement par téléphone…
— Je comprends, dit Charpin. Dans ce cas, je vous serais reconnaissant de venir incessamment à la villa…
— Que se passe-t-il ? Vous êtes donc sur place ?
— En effet, madame. Et pour un motif sérieux, croyez-moi.
Il y eut un silence puis la dame, de plus en plus inquiète, demanda :
— La villa a été cambriolée ?
— Je ne donne pas ce genre de renseignement par téléphone, persifla Charpin, mais je vous engage à m’y rejoindre tout de suite.
— C’est que je suis seule, je ne puis fermer l’agence… Et puis, je n’ai pas de voiture !
— Vous voulez que je vous fasse prendre par une voiture de gendarmerie ?
— Mais monsieur… Est-ce bien nécessaire ?
Visiblement, la dame n’avait pas envie d’être embarquée par la maréchaussée.
— Ça ne sera pas nécessaire si vous répondez à mes questions. Je suppose que les gens qui viennent séjourner à la Villa des Quatre Vents retirent les clés dans votre agence ?
— En effet.
— Alors, dites-moi, depuis quand les locataires actuels sont-ils dans les lieux ?
— Depuis deux jours.
— Combien sont-ils ?
— Je ne sais pas…
— Comment, vous ne savez pas ?
— Je ne pose pas ce genre de question, monsieur. Cette villa est prévue pour loger huit personnes. En général, il n’y a qu’une personne qui vient retirer les clés.
— Je réitère ma question : avec qui avez-vous traité lors de la signature du contrat ?
Il entendit la dame soupirer au téléphone.
— Mais je n’ai vu personne, monsieur !
— Comment ça, s’étonna Charpin.
— Ça s’est fait par Internet, monsieur, comme se font quatre-vingt-dix pour cent de ces locations.
« Manquait plus que ça » pensa Charpin.
La dame ajouta :
— Le comité d’entreprise de cette firme loue cette villa à l’année et je n’ai pas à tenir le compte des gens qui y passent ! Nous sommes convenus que les gens qui peuvent prétendre à occuper cette maison sont pourvus, par ce comité d’entreprise, d’une lettre d’introduction contre laquelle je leur délivre les clés. Un monsieur Sayze s’est présenté voici deux jours avec cette lettre. Je lui ai donc remis les clés, voilà tout !
— Voilà tout, vraiment ?
— Que voulez-vous que je vous dise d’autre ?
La secrétaire commençait sérieusement à s’inquiéter.
Elle parut se rappeler soudain d’autre chose :
— Ah ! si, mais je ne sais pas si ça va vous servir, quelques heures après ce monsieur, un couple s’est présenté et m’a demandé comment on accédait à la Villa des Quatre Vents où ils devaient retrouver leurs amis Sayze.
— Eh bien nous y voilà ! s’exclama Charpin. Décrivez-moi ce deuxième couple s’il vous plaît.
La dame objecta :
— Je n’ai vu que le monsieur. Mais, puisque vous êtes à la villa, monsieur Sayze pourra sûrement vous le décrire mieux que moi !
— Ne vous inquiétez pas de ça, je vous demande de me donner ces signalements tout de suite, et avec le plus de précisions possible.
— Je vous le répète, je n’ai vu que le monsieur, un homme d’une bonne cinquantaine d’années, de taille moyenne…
— C’est tout ? s’impatienta le capitaine Charpin.
— Ben oui…
— Et la femme ?
— Je n’ai fait que l’apercevoir à travers les vitres de la voiture. Elle n’est pas descendue.
— Quel type de voiture ?
— Une voiture grise, genre voiture de sport, très basse. Quand ils sont repartis, j’ai vu qu’elle avait une plaque blanche avec des chiffres noirs et comme des écussons dans des cercles.
— Une immatriculation allemande ?
— Ah, fit la dame, comme si elle était touchée par une révélation, ça se pourrait bien car j’ai remarqué que le monsieur avait un accent allemand assez prononcé.
— Bien, dit Charpin, je vous remercie madame. Pour le moment, ce sera tout.
— Vous ne pouvez pas me dire ce qu’il se passe ? demanda la dame inquiète.
Trop tard, le capitaine Charpin avait raccroché et il formait déjà un autre numéro.
— Allô, la brigade routière ? Capitaine Charpin. Il faudrait immédiatement diffuser un avis de recherche concernant un Allemand voyageant avec une femme à bord d’une voiture de sport grise. Ils ont dû quitter le nord-Finistère au cours de la nuit dernière. En cas de découverte, les retenir et me prévenir immédiatement. Ils sont les témoins principaux dans une affaire de double meurtre qui a eu lieu à Kerpol la nuit dernière.
Tandis que la machine judiciaire se déployait sur toute la France, le médecin légiste arrivait pour se livrer aux premières constatations.
Pendant ce temps, Auguste Lannurien avait repris sa tournée et essuyé les remarques désobligeantes de quelques retraités contrariés de n’avoir pas reçu leur journal à l’heure.
Auguste, mortifié, se mordait les joues pour ne pas leur balancer la nouvelle qui lui brûlait la langue. Mais il entendait encore la voix impérieuse du capitaine Charpin : « Pas un mot à quiconque, monsieur Lannurien, sinon vous aurez affaire à moi ! »
Et ça avait été dit sur un ton qui ne prêtait pas à équivoque. Le capitaine Charpin ne rigolait pas.
Auguste Lannurien, renfrogné, repensait sans cesse aux deux morts et, si l’image de la femme dénudée le hantait encore, c’est à son compagnon qu’il revenait sans cesse, ce sexagénaire au front dégarni, à la poitrine couverte d’une toison grisonnante avec ce point rouge et noir juste sous le téton gauche, dont le regard mort fixait le néant avec une expression à la fois surprise et atterrée.
Et, soudain, ça lui revint comme un trait de lumière. Bien sûr qu’il l’avait déjà vu, ce type ! Et pas loin d’ici encore, chez cette Angélique Gouin, une femme originaire de Kerpol qui avait disparu du paysage au temps de sa jeunesse à la suite d’un scandale littéraire qu’elle avait provoqué en publiant un roman sur sa famille et les habitants de la région.
Maintenant, toute sa parentèle était morte et elle était revenue dans la maison familiale pour y résider à l’année.
Madame Gouin, ou plutôt Jeanne Albert de son nom de plume, ne fréquentait guère les indigènes et passait le plus clair de son temps à noircir du papier dans sa maison du bourg. Le facteur savait que l’écrivaine recevait régulièrement des courriers d’une maison d’édition connue de Paris.
Peut-être travaillait-elle à un nouveau roman ?
Une belle femme qu’Auguste eût volontiers courtisée s’il avait su s’y prendre. Mais voilà, pouvait-on prétendre aux faveurs d’une intellectuelle venue de la capitale lorsqu’on est un simple facteur rural ?
Le macchabée, ce Louis Sayze, avait eu semble-t-il plus de chance. Il est vrai qu’il débarquait chez la dame dans un 4 X 4 BMW et non dans une bagnole jaune de la poste. Et puis, peut-être s’étaient-ils connus avant, dans la capitale, et qu’elle n’était revenue au pays que pour filer le parfait amour loin de ses relations parisiennes ?
Ça gambergeait sec sous la casquette d’Auguste Lannurien. Question scénarios, il se posait là, le facteur !
Et si c’était le mari ou l’amant (car on ne savait pas si elle était mariée) d’Angélique qui avait descendu le couple à la Villa des Quatre Vents ?
Quant à ce Sayze, que venait-il faire à Kerpol ? Était-il amoureux de l’écrivaine ? Comment y croire ? S’il avait eu une aventure avec cette femme, cela semblait être terminé puisqu’il couchait avec une superbe fille de trente ans sa cadette. Il fallait le reconnaître, si avenante que fût encore Angélique Gouin, son charme ne pesait plus lourd devant la jeunesse éclatante de la nouvelle maîtresse de Louis Sayze.
Auguste, qui savait qu’il ne connaîtrait jamais une telle créature, se serait bien consolé dans les bras d’Angélique, mais il n’y était pas encore. Néanmoins, il avait peut-être un moyen de pression.