Pris d’un doute, il précisa d’une voix sévère :
— J’espère que ce n’est pas une connerie, Auguste, parce que si c’est une connerie…
Auguste le coupa d’une voix aiguë :
— Puisque je te dis qu’ils sont là, tous les deux, un homme et une femme, dans un lit, avec une balle dans le cœur…
Le gendarme s’étonna :
— Comment que tu as vu tout ça, toi ?
Auguste regimba :
— J’ai vu tout ça parce que j’ai des yeux et que je ne suis pas aveugle ! Alors, tu te grouilles ou quoi ?
— Ça va ! grogna le gendarme. Je préviens le chef !
Satisfait d’avoir arrêté une position inattaquable, il répéta :
— En attendant, tu ne bouges pas !
— Et mon courrier ? geignit Auguste qui avait une haute idée de sa mission. C’est que je vais me faire engueuler, moi, si je suis en retard !
En réalité, il avait surtout hâte d’aller colporter la nouvelle. La réponse du gendarme doucha son impatience :
— Cas de force majeure, mon vieux. Ton courrier attendra et surtout, ne parle de cela à personne, tu m’entends ? À personne !
La communication fut coupée et Auguste Lannurien resta comme deux ronds de flan, le téléphone à la main. On lui avait gâché le plaisir : s’il parlait de l’affaire, la gendarmerie saurait d’où venait la fuite. Et Lannurien n’était pas homme à se mettre la gendarmerie à dos.
Pendant ce temps, le gendarme Tréguer appelait son chef, l’adjudant Autret.
— Mon adjudant, je viens d’avoir un appel du facteur qui prétend avoir trouvé deux macchabées à la Villa des Quatre Vents.
— Quel facteur ?
— Auguste Lannurien.
— Ah, dit l’adjudant, Gus ?
Autret était depuis assez longtemps en poste à Kerpol pour savoir que c’était sous ce diminutif que le facteur était connu.
— Ben oui, dit Tréguer, à ma connaissance il n’y en a pas d’autre.
— Pff ! fit l’adjudant. Si c’est une plaisanterie, Tréguer, elle n’est pas de très bon goût.
— Je ne crois pas, dit le jeune gendarme. Auguste avait l’air troublé, il bredouillait tant que j’ai à peine compris ce qu’il disait. Alors j’ai relevé son numéro et je lui ai dit que vous alliez le rappeler.
— Je le fais immédiatement, assura l’adjudant Autret. Et si c’est une mauvaise blague, il va m’entendre !
oOo
Ce n’était pas une mauvaise blague, sauf pour les deux macchabées qui avaient vu leur partie de jambes en l’air écourtée assez brutalement.
Conduit par le facteur à qui l’arrivée des gendarmes avait redonné de l’aplomb, l’adjudant Autret, les poings sur les hanches, contemplait le funèbre spectacle et tout ce qu’il trouva à dire fut :
— Ben merde alors…
Maintenant que le soleil éclairait la chambre, Auguste voyait mieux les victimes. Soudain il serra les mâchoires : ce type, il l’avait déjà vu quelque part, mais où ?
L’adjudant lui demanda :
— Tu les connais ?
Le facteur secoua la tête négativement :
— Non… J’crois pas…
L’adjudant Autret haussa les épaules :
— Sortez tous ! Les gars du labo vont arriver, ils ont l’habitude, ils prendront les mesures qui s’imposent.
Le sous-officier subodorait une histoire peu ordinaire qui ne lui vaudrait que des emmerdements s’il ne se couvrait pas. À quelques mois de la retraite, il n’avait plus l’ambition de se faire mousser et surtout pas envie de prendre des initiatives qui ne pourraient que se retourner contre lui.
Ils restèrent donc dans la cour de la villa, dans l’attente de la brigade scientifique.
L’adjudant Autret profita de ce temps mort pour redemander au facteur d’un air soupçonneux :
— Tu es sûr que tu ne les avais jamais vus auparavant ?
— Pourquoi vous me demandez ça ? demanda Auguste sur la défensive.
— Parce que tu connais tout le monde ici, dit l’adjudant, et aussi parce que rien ne t’échappe. Je me trompe ?
Le facteur protesta, mal à l’aise :
— Je ne peux pas être partout ! Et puis, ces gens ne sont pas d’ici, leur voiture est immatriculée à Paris ! Je ne sais même pas quand ils sont arrivés. Cette villa est en location à la petite semaine, vous comprenez ?
Le gendarme hocha la tête :
— Je comprends, oui, mais ce que je ne comprends pas, c’est ce recommandé…
— Pourquoi ? demanda le facteur troublé.
Des plis recommandés il en voyait tous les jours. Qu’y avait-il d’anormal à cela ?
Le gendarme le regarda avec commisération :
— Ne me dis pas que les gens qui viennent là en vacances pour quelques jours prennent la peine de faire suivre leur courrier.
Lannurien réfléchit. Il y avait du vrai dans ce que disait l’adjudant Autret.
— Ça, c’est vrai, mon adjudant, admit-il.
Il réfléchit encore et ajouta :
— C’est même jamais arrivé.
L’adjudant Autret hocha la tête, satisfait de sa déduction. C’était un homme long et mince, toujours impeccable dans son uniforme et que ses hommes ne voyaient pas souvent rire. La diplomatie n’était pas son fort, pas plus que la périphrase. Il s’exprimait de la même façon abrupte avec les délinquants ou les plaignants.
Il braqua un regard accusateur sur le facteur :
— La maison était donc ouverte à tous les vents ?
— On ne peut pas dire ça, fit Auguste, la barrière du jardin était simplement tirée, le loquet n’était pas mis.
— Donc tu es passé par la véranda ?
— Ben oui, par où nous sommes entrés.
— Tu as regardé si la porte d’entrée était verrouillée ?
— Non, dit Gus en faisant un pas vers la solide porte de bois plein, mais on peut voir…
L’adjudant prévint son geste :
— On ne touche à rien !
— Ah oui, c’est vrai, balbutia le facteur confus, les empreintes…
Il n’avait même pas pensé aux empreintes qu’auraient pu laisser le ou les criminels.
Un crissement de pneus se fit entendre et une voiture s’arrêta près du véhicule des gendarmes, sur le chemin. Un officier de gendarmerie en descendit, suivi de trois civils qui entreprirent immédiatement de sortir des valises de matériel du coffre.
Autret s’empressa de saluer :
— Mon capitaine…
— Qu’est-ce qu’y se passe ici, adjudant ? demanda l’officier en lui rendant son salut.
— Il y a deux morts dans la maison, dit Autret, en baissant instinctivement la voix, un homme d’une bonne cinquantaine d’années et une femme nettement plus jeune. Tués par balles…
Et il ajouta, ne voulant sans doute pas paraître trop catégorique :
— À ce qu’il m’a semblé.
L’officier demanda :
— Qui est-ce qui a donné l’alerte ?
— C’est monsieur, dit Autret en montrant Auguste qui se faisait tout petit.
— Apparemment vous êtes le facteur ? fit l’officier en se retournant vers l’homme qu’on lui désignait.
Auguste hocha la tête affirmativement.
— Oui monsieur.
L’officier précisa :
— Je suis le capitaine Charpin…
— Oui, mon capitaine, dit Auguste intimidé.
Pour un peu il se serait mis au garde-à-vous et il aurait salué.
— Et qu’est-ce qui vous a amené à pénétrer dans cette maison ?
Ça y est, pensa Auguste, ça va être ma fête !
— Un recommandé, dit-il. Il fallait que je fasse signer le registre. J’ai vu que la voiture était là, j’ai pensé que les gens n’étaient pas loin et comme la porte était ouverte, j’ai appelé… Ça m’a paru bizarre que personne ne réponde, alors je me suis avancé et c’est là que j’ai vu…
Il grimaça douloureusement.
— J’ai immédiatement appelé la gendarmerie.
— Vous n’avez touché à rien ?
— À rien, mon capitaine.
— Bien, dit l’officier à ses hommes, allons-y.
Il précisa, à l’intention du facteur :
— Et vous, attendez-nous là !
Il pouvait compter sur Auguste pour ne pas s’en aller juste au moment où ça devenait intéressant. Par la porte-fenêtre dont les rideaux avaient été tirés, on voyait tout ce qui se passait dans la chambre. Les hommes de la brigade scientifique avaient revêtu des combinaisons de léger plastique blanc par-dessus leurs uniformes.
L’un d’entre eux photographiait au flash la scène du crime, tandis qu’un autre étalait de la poudre avec un pinceau sur les meubles et les poignées de portes.
— Ils cherchent des empreintes ! se dit Auguste fier de sa perspicacité.
Le capitaine montra du menton les chambranles de la porte de communication avec la terrasse.
— N’oubliez pas ça…
L’officier ne se faisait pourtant pas d’illusions : ce n’était pas un crime d’amateur. Celui qui tenait l’arme n’était pas un débutant. Les deux balles avaient été tirées à la volée, avec une belle précision, si bien que la seconde victime n’avait même pas eu le temps d’esquisser un geste de protection avant d’être mortellement frappée à son tour. La posture des corps le prouvait.
Comme ses hommes, le capitaine Charpin avait enfilé une paire de gants très fins, en latex.
Il demanda à l’adjudant Autret :
— Vous n’avez pas visité le reste de la maison ?
— Non mon capitaine, j’ai pensé qu’il valait mieux attendre la brigade scientifique.
Le capitaine approuva en hochant la tête.
— Vous avez bien fait !
Il suivit le couloir pour regarder les pièces attenantes, histoire de se faire une idée de la distribution des lieux. Dans l’une d’elles, un lit défait laissait penser que d’autres visiteurs avaient passé la nuit là. Il revint dire un mot à ce sujet à ses hommes et poursuivit sa visite en poussant une porte vitrée, à deux battants, qui donnait sur une salle de séjour de belles dimensions, avec, devant une vaste cheminée de granit, une table basse et de confortables canapés recouverts de cuir fauve. Une bouteille de champagne vide et quatre flûtes étaient posées sur la table, les cendriers n’avaient pas été vidés.
Le capitaine examina les mégots sans y toucher. Il y avait deux bouts de cigares et des restes de cigarettes blondes à bout filtre. Autant d’éléments intéressants que les enquêteurs serreraient précieusement dans de petites pochettes de plastique à fin d’analyse.
L’adjudant Autret avait regagné la voiture de gendarmerie et s’activait sur son ordinateur. Personne ne faisant plus attention à lui, Auguste s’approcha de la porte-fenêtre d’où jaillissaient les éclairs du flash.
Il eut un mouvement de recul instinctif en s’apercevant que le gendarme avait totalement dénudé les corps et qu’il les photographiait maintenant sous divers angles pour relever leur position exacte.
Aux yeux du pauvre facteur, ces formalités judiciaires semblaient terriblement indécentes, surtout à cause des formes opulentes de la femme qui s’étalaient dans l’abandon le plus total.
L’un des enquêteurs avait mis la main sur le portefeuille de l’homme et sur le sac de la femme. Il lut à voix haute :
— Sayze, Louis, né à Paris, soixante-deux ans, gérant de société. Charlène Tilleux, née à La Rochelle, vingt-cinq ans, comédienne…
Il ricana :
— Comédienne… Ça couvre pas mal de choses, ça, comédienne…
L’autre gendarme maugréa :
— Une gamine de vingt-cinq ans en partie fine avec un gros plein d’oseille qui a l’âge d’être son père, j’appelle pas ça une comédienne, moi…
Et l’autre, plein d’astuce remarqua finement :
— Elle devait quand même lui jouer une drôle de comédie pour lui en donner pour son pognon…
Le capitaine Charpin entra :
— Des empreintes ?
L’homme au pinceau acquiesça :
— C’est pas ça qui manque, mon capitaine. Il y en a beaucoup, et superposées.
Évidemment ce n’était pas fait pour faciliter les choses.
Le capitaine soupira :
— Relevez donc aussi celles qui sont sur la porte-fenêtre de la chambre voisine. Celle-là a été utilisée, mais visiblement pas pour dormir.
Le photographe, un quadragénaire au type méditerranéen très marqué, baissa un instant son appareil et demanda au capitaine :
— Vous pensez à une partouze, capitaine ?
— On ne peut pas l’exclure, dit l’officier. Le vol pourrait-il être le mobile du crime ?
— Je ne sais pas, dit le gendarme. Le portefeuille du type ne contenait pas d’espèces, mais ça ne prouve rien. Maintenant que les gens paient tout par carte de crédit…
— Et le sac de la fille ?
— De la petite monnaie, un billet de cinq euros…
— Et leurs cartes de crédit n’ont pas été volées ?
— Non… Cependant, on ne sait jamais combien les gens en ont.
— C’est vrai, reconnut le capitaine, mais s’il y avait eu vol, tant qu’à en piquer une autant les piquer toutes. De tout cela il ressort que si on ne peut pas affirmer que le vol est le mobile du crime, on ne peut pas l’exclure non plus.
Auguste souffla : le calme des enquêteurs l’impressionnait. Ils évoquaient des possibilités impensables avec une sérénité totale.
— Une partie fine qui aurait mal tourné ? suggéra le photographe distraitement en réglant son appareil.
— Ça se pourrait, laissa tomber négligemment le capitaine. Passez donc au peigne fin les deux salles de bains et recueillez soigneusement poils et cheveux dans les lavabos et les cuvettes des sanitaires. Ça pourra peut-être servir.
Les deux techniciens se regardèrent d’un air entendu. On n’avait pas besoin de leur faire de telles recommandations. Ils connaissaient leur métier.
Le capitaine, le regard dans le vague, s’avisa soudain que le facteur était là, figé, les yeux exorbités devant le cadavre dénudé de la fille.
— Qu’est-ce que vous foutez là ? demanda-t-il sans aménité. Vous croyez que c’est le moment de se rincer l’œil ?
Le visage pâle du chantre de la paroisse s’empourpra et il tenta de se justifier :
— Mais je… Mais je…
Le capitaine le regardait avec exaspération :
— Qu’est-ce qui m’a foutu un corniaud pareil ? tonna-t-il.
Auguste en fut blessé. Qui les avait prévenus, ces foutus pandores ? Il bégaya :
— Bé… Bé… et mon recommandé ?
Il brandissait la grosse enveloppe.
— Qu’est-ce que j’en fais ?
Le capitaine tendit la main :
— Donnez-le moi ! ordonna le capitaine avec brusquerie.
— C’est que… dit le facteur en serrant l’enveloppe contre lui.
— C’est que quoi ? gronda le capitaine.
— Ben, mon capitaine… Madame Tilleux ne peut plus signer le document d'émargement !
La naïveté du facteur fit s’esclaffer les trois gendarmes :
— Elle ne pourra même pas signer son avis de décès, fit le photographe.
— Eh bien, je le signerai, moi, dit le capitaine.
D’autorité il prit le carnet du facteur et apposa sa signature et sa qualité sur le feuillet. En échange, Auguste consentit, mais à regret, à lui confier l’enveloppe. Celle-ci avait été postée le trois février précédent à Genève et le bordereau de recommandé indiquait comme expéditeur une Société Genevoise d’Information.
Après l’avoir soupesée, puis retournée dans tous les sens, le gendarme fronça les sourcils :
— Bizarre qu’on ait adressé un recommandé à cette charmante personne…
Il haussa les épaules. On verrait ça plus tard.
Auguste eut un mouvement pour tendre la main à l’officier, mais celui-ci ignora superbement l’offrande et congédia le malheureux facteur d’un signe fort explicite et précisant d’un ton très administratif :
— Vous serez convoqué pour votre déposition.
Auguste Lannurien faillit lui faire remarquer qu’il leur avait déjà dit tout ce qu’il savait, mais il se retint prudemment.
La voix du gendarme le figea comme il montait dans sa voiture :
— Et surtout, monsieur Lannurien, pas un mot de ce que vous avez vu dans cette maison. Sinon vous aurez affaire à moi !
Le ton était rien moins qu’aimable.
Auguste hocha la tête affirmativement en le traitant in petto de sale nazi - ce qui était tout de même excessif - et, la rage au cœur, la crainte aussi, fila sans demander son reste.
Avec la Police, c’est bien connu, on n’a jamais le dernier mot.