2Ton absence semblait me prendre par le cou comme un amant à l’improviste, ou un collier d’air glacial. Elle soufflait ce matin-là un froid sec qui cristallisait mon regard. Et moi, que fixais-je ainsi ? L’absence ? La présence ? Ou bien ce temps révolu, têtu dans sa fuite ? J’étais perdue, comme un vieux cahier qui ne savait comment se désintégrer. Il jaunissait, sans parvenir à s’effriter. Les feuilles étaient encore là, comme moi, dans ce fauteuil. Comme un automne incapable d’aller au bout de sa respiration. Je contemplais l’absence, le froid sec, ton cri suspendu, et ce temps qui ne revenait pas. Sur ce fauteuil où vous étiez assis, ta maladie et toi, tu avais fermé les yeux. Je m’étais laissé tomber par terre, puis m’étant relevée j’avais mis mes doigts dans tes cheveux, je regardais ton sommeil, mon front contre ton front. Je m’emplissais les poumons de ton souffle, de ton odeur, pour quelques mois, pour quelques semaines, pour quelques jours encore.
J’ai passé mes mains sur mon corps, croisé les bras sur ma poitrine, les ai rouverts, ai caché mon visage dans mes paumes, laissé échapper un râle, qui m’a semblé un instant flotter dans l’air, autour de moi. Mes yeux, figés comme des galets rebelles au vent, ne savaient plus s’ouvrir ni se fermer. Aucune expression ne s’y gravait, si ce n’est une sorte de stupeur devant l’inexplicable, qui saturait mes orbites pleines de vide. Au fil de mes paupières contractées, mes cils avaient cessé tout battement. Tout s’était évanoui, le fauteuil, les livres sur l’étagère. La musique s’était tue, brisant le cours du temps. Les lettres de nos paroles défuntes emplissaient désormais l’espace au point de former sur sa face blanche une grosse tache noire, et, au mur, les calligraphies ayant quitté leur toile chancelaient devant moi. Le jour s’était levé, mais la nuit m’oppressait encore. De violents sanglots ont secoué ma poitrine muette, mes yeux toujours immobiles. D’où venaient-ils ? Où échouaient-ils ? Mes lèvres se sont entrouvertes légèrement, d’où un océan a voulu jaillir. Je l’ai ravalé.
Depuis ta mort, je passais par des états semblables. Je faisais l’expérience de la vie sans toi, de la vie dans ta mort, comme si je convoquais celle-ci pour assister à une nouvelle existence, à ma survie, à un temps intermédiaire qui n’appartenait ni à l’au-delà ni à l’ici-bas. Était-ce cela, le Barzakh du Coran, une sorte de purgatoire, la porte de la tombe ouverte sur le Paradis ou sur l’Enfer, où nous sommes sans y être vraiment ?
La transe de ces corps, maintenant ruisselants, me plongeait plus profondément dans mes pensées, sans que la tête d’Anna sur mon épaule n’en rompît le fil.
Je me suis soudain souvenue d’une histoire arabe dans un livre ancien qui nous avait tant fait rire, tant étonnés. Le corps y était une sorte de laboratoire où l’on expérimentait les techniques de la jouissance. L’o*****e n’était qu’une brève station dans la durée de la volupté qui débordait de deux êtres, confrontés à une nudité moite et lourde. Ce moment d’ultime émoi advenait comme prétexte au recommencement. Il creusait profond dans un plaisir têtu, atroce. Passées les recettes complexes garantissant la vigueur du membre de l’homme, et certaines considérations relatives à la théorie des tempéraments et à son lien direct avec la libido, on fabriquait de petites capsules de teintes variées qu’on introduisait une à une dans l’anus de la femme après chaque o*****e. Les deux amants composaient un arc-en-ciel, chaque cri de joie portait une couleur différente. Imagination fertile, violence jouissive, les postures variaient dans cette prière d’amour, jamais la même, offrant à l’acte amoureux une liberté inouïe, fougueux galop du pur-sang lancé dans l’infinitude du temps et hors de lui. Explorer les profondeurs de l’amante, éprouver la dextérité phallique de l’amant, tel était le pari d’une nuit entièrement vouée par deux corps à l’extase. Leurs gémissements, leurs cris semblaient surgir du livre, qui soudain transpirait dans nos mains. Prier à l’infini dans l’amour, était-ce si différent de la prière religieuse ? Son mouvement incessamment recommencé, de quelle empreinte imprimait-il ce même corps capable de s’épuiser dans les gestes infinis du banquet amoureux, de cette danse enfiévrée, de ce festin heureux ?
– Toi qui es spécialiste de littérature arabe ancienne, qu’en penses-tu, ma chérie ? me disais-tu toujours quand tu m’empoignais et me serrais contre toi.
– « Quand les lumières de la présence divine brillent au-dessus de l’adorateur, celui-ci commence à se retirer en lui-même, et son premier geste est de laisser tomber ses mains de chaque côté ou de les poser sur sa poitrine. Il approche de la Vérité, et plus il s’en approche, plus il se retire en lui-même. Lorsqu’un certain degré d’union est réalisé, la taille de l’aimant se modifie, son existence s’abaisse et commence à ployer comme on enroule un parchemin, jusqu’à ce qu’il parvienne à l’extrême proximité : la posture de la prosternation. Dans celle-ci, il descend de la dimension de l’existence au repli du néant, et plus son corps se replie, plus son existence suit ce mouvement », disait un saint homme.
– Alors quand nous faisons la boule, nous nous retirons en nous-mêmes ?
Et quand nous dansons le tango ?
Et tu éclatais de rire.
– Hum… Nous ne sommes alors plus qu’un dans la dualité de nos corps.
– Et cela sent la pêche et la cerise, les fraises du bois, l’hirondelle, le printemps.
Et tu mordillais mes lèvres. Tu te saisissais de mon mamelon tendu vers toi, ne regardant que toi.
Vrai, on se retire en soi quand on a approché, touché l’essence de l’autre, ou bien sa propre vérité. Voilà ce qui donnait un sens à notre amour. Je le savais à présent. Nous étions parvenus à la fusion, au flamboiement qui nous faisait nous imbriquer l’un dans l’autre, à l’enchevêtrement absolu. Nous étions devenus une structure emboîtée, déboîtée, qui, à tout moment, ductile, coulante, pouvait se détacher corporellement, liant nos âmes sans possibilité de retour. L’étreinte de deux corps mettant à nu un désir, une énergie sensuelle, une souffrance solitaire. Une chair tressaille, absorbe l’odeur de l’autre, la fait sienne. Tu œuvrais en moi comme un poète cisèle son poème, je montais si haut dans un ultime vertige tandis que tu me travaillais, le plaisir se répandant progressivement, assurément, recommencé. Je ne savais d’où me venait cela, si c’était bien moi, là, abandonnée. Comme une étendue sur sept collines, ondulant sous une brise que mon poumon n’avait plus respirée depuis l’enfance, depuis que mes yeux s’étaient ouverts au monde, que ma bouche s’était abreuvée au sein maternel, que réapparaissaient ces tatouages du temps, mes doigts découvraient un monde toujours nouveau, ils pouvaient encore apprendre de mes sens tremblant de plaisirs fabuleux. Nous avions enfin goûté à la satiété.
Ainsi, depuis ta mort, je me livrais à un rituel. Je me touchais les seins, le ventre, les hanches, les cuisses, le s**e, je cherchais quelque chose, peut-être un sens à cette complexité. Quand tu me caressais, je ne réfléchissais à rien, n’avais aucune conscience des détails qui composaient mon corps. Désormais, j’essayais seulement de suivre le mouvement de tes mains, de comprendre ce qu’elles trouvaient là, sur ma peau. Je me relevais légèrement, pour glisser mes mains sous mes fesses, les malaxais comme tu le faisais, mais la sensation n’était pas la même. La seule chose qui désormais me restait entre les mains, c’étaient deux masses charnues. Que pouvaient-elles avoir de si prodigieux dans les tiennes ?
– Tu as le plus beau c*l du monde, ajîza, mâchonnais-tu délicieusement en vieil arabe.
Je voulais comprendre comment ta présence pouvait changer la signification de mon corps, et ton absence maintenant l’anéantir. Cet absolu qui déambulait comme le corps d’une danseuse, seul aux prises avec sa géographie, traversant le vide, le sculptant ou bien emplissant l’espace, pour le déchirer et s’imposer à lui avec une élégante violence, je le portais comme un navire au lof, m’approchais du lit du vent, espérant la tornade, comme une fulguration, une longue et douloureuse lutte dans les ténèbres. Comment reconstruire mon histoire sans perdre ton parfum ? Allumer un cierge qui ne s’éclairera plus de ta présence ?
Nous transportons nos morts comme le cristal de notre imagination, nous les enfermons dans nos souvenirs, nous entendons leurs pas fouler le terreau de nos pensées, où ils poussent comme une herbe miraculeuse dans un désert de caillasse ou d’asphalte. Frais, parfumés, ces morts, nous les portons en nous.
Je voulais habiter ton cadavre, dormir en toi, me réveiller en toi, me confondre en ta peau, devenir chair dans ta chair, me terrer contre toi, m’enterrer. Je t’étais charnellement liée, comme si mon corps, extrait de ta chair, en avait été subitement séparé. Je ne vivais que dans le rêve de ton parfum, de ton goût, je ne savais plus comment consoler mon corps, tout entier suspendu à ton souvenir, je t’aimais avec le désespoir que la mort imposait. Plus qu’un objet de désir, tu étais devenu le désir lui-même. La perpétuité de cet amour tenait maintenant dans cette inaccessibilité, cette absence de ton corps désiré. En cessant de vivre, tu t’étais prolongé en moi, comme Marie recevant l’Esprit, sans jamais enfanter ; j’étais à la fois toi, moi et notre fusion. Nos sentiments s’exacerbaient face à cette mort qui avait tranché. Je n’aurais jamais pensé vivre un amour entravé, qui par l’obstacle même se trouverait multiplié, nourri, implacable. Le suicide auquel j’avais songé n’aurait pas résolu le problème, car il eût définitivement emporté le secret de notre passion et anéanti toute trace. J’étais la preuve vivante de cette palpitation, de cette exaltation de deux âmes, de deux corps. Mon suicide n’aurait eu de sens que si j’avais pu me coucher la première dans ta tombe et que ta dépouille fût venue se coucher sur moi, comme pour un départ ultime, une marche nuptiale, des noces souterraines. Le spectacle de ta mise en terre était incompréhensible, injuste, déraisonnable. Révoltée, j’agissais de façon chaotique. Ou faute d’agir, je criais. Il était trop tard pour me suicider maintenant. Trop tard pour me révolter. Cette lucidité, j’aurais dû l’avoir plus tôt, car seul ce jour-là aurait donné de la cohérence à mon projet en inscrivant notre amour dans la perpétuité, celle qui garantit l’équilibre de l’univers.
La perte devenait un moteur inépuisable de réflexion sur l’existence et sur moi. Elle orientait ma vie vers l’inertie, l’absence, la contemplation du néant, du plein vide. La mort de l’autre devenait l’annonce de ma propre mort, d’une vie qui ne se justifiait plus. Subitement consciente de mon existence et de son non-sens, une vie tranquille et sans avenir s’offrait à moi, hantée par la vague idée d’un passé qui, se dérobant sans cesse, ne reviendrait pas, malgré une claire conscience de celui-ci. Je ne travaillais plus qu’à ne plus être. La matière avait fait obstacle à l’union de nos âmes. Mes formes, mes mouvements, ma concentration forgeaient un temps qui n’appartenait ni au présent, ni au passé, tous ces instants que tu avais rendus possibles. J’essayais de préserver la teneur de nos souvenirs, qui remontaient différents, comme recommencés, comme s’ils frissonnaient hors des idées, qui, elles, demeuraient immobiles, en dehors de nous. Je me livrais à la reconstruction charnelle de notre passé, de nos souvenirs, seul héritage que rien ne pouvait me ravir. Mais comment pouvais-je penser mon corps comme un esprit capable de franchir ta mort et de pénétrer ton esprit ? Ton corps disparu, effrité, enseveli, drapé de silence ? Tu avais désempli le monde qui s’était soudain trouvé dans un déséquilibre mystérieux. Tu avais jeté sur moi ton destin et fugué dans la mort. Sous le vent fouettant le figuier qui avait perdu toute odeur, le sol humide de la forêt, les fleurs du matin et les embruns ne montaient plus de la mer.